
L'appel du sang
Chapitre 3
Je me plongeais dans les pages jaunies alors que l’eau coulait toujours dans la douche.
J’avais essayé quelque fois de lire les livres que Kadi lisait. Mais c’était trop dur. Le français dedans, je ne comprenais pas. Elle lit des choses de Heiddeger, Melville, Mann, Joyce. C’était bien de jolis noms, ça me donnait envie, mais quand je m’y essayais ca ramenait mon moral à zéro. Ça m’angoissait de voir tous ses mots que je ne connaissais pas. Ça me fait me sentir tellement bête. J’ai essayé de les compter une fois, sur une page, il y avait 20 mots que j’ignorais, dont je n’avais jamais entendu parler. Ça me donnait réellement envie de pleurer. C’est que, c’est tellement de mots sur une seule page d’un seul livre. J’ai fini par abandonner. De toute façon, elle était tellement de choses géniales ma sœur. Je pourrais essayer de lui ressembler autrement. En plus, lire ce n’était pas mon truc. Mais ce livre que j’avais trouvé le mois passé était intéressant. C’était un arlequin. Ca parlait de gens amoureux et d’échanges de salives. Je l’ai volé parce que Kadi sursaute quand j’entre dans la chambre quand elle le lit et elle fait semblant de faire autre chose. Je suis à la trentième page. J’ai compté les mots que je ne connaissais pas sur une page, ils n’étaient que 7. Ça m’a encouragé à continuer de le lire. Et c’est bizarre. Je me sens bizarre quand je le lis. Des fois j’ai besoin de mettre un oreiller entre mes jambes et je me demande si Khadija fait de même... Je crois que je vais arrêter de le lire des que cette page…
« Voleuse ! »
Oh non.
Je ne l’avais pas sentie sortir. Elle était sur la pointe des pieds une main à la taille, l’air furieux.
« Je l’ai tellement cherché alors que tu l’avais. Je t’ai dit de ne pas toucher à mes affaires. »
« Je voulais juste… »
« Tu n’as pas vu c’est écrit ici pour adultes, tu ne devais pas le lire. »
« Toi non plus. »
« Quoi ? »
« Je dis, toi non plus, tu penses que je ne te vois pas te cacher quand tu le lis. »
« Je… Tu n’as pas… Ne t’occupe pas de moi. Ne touche pas à mes affaires c’est tout. »
Je lui tirais la langue avant de dormir.
***
Le temps passait vite et je devenais anxieuse. Les profs n’avaient que l’examen à la bouche et maman descendait plus tôt pour plus me torturer. Seul papa ne me mettait pas la pression. Il essayait de me dérider et ça marchait. Quand Maman me faisait réviser, il venait se mettre au salon et ajoutait son grain de sel à chaque explication de maman. Puis elle avait ce sourire incontrôlé quand il faisait l’enfant et qu’elle essayait d’être sérieuse. Puis elle finissait par me laisser avec un quelconque exercice pour aller faire des messes basses avec papa. Elle gloussait et lui donnait des tapes sur le bras. Ça me rendait heureuse. Papa me rendait heureuse. Alima, elle, c’était Amadou son chéri de la troisième B qui la rendait heureuse, et Maty aussi, mon autre copine avait un chéri en Terminale, elle visait très haut. Leurs chéris les rendaient heureuse. Moi papa, me rendait heureuse. Des fois quand je suis en classe je pense à un truc précis qu’il avait dit la veille et ça me faisait éclater de rire en plein cours. Ensuite à la pause Maty et Alima me pressaient pour savoir ce qui était si drôle et elles avaient l’air tellement peu impressionnées quand je leur disais que c’était à propos de papa. Elles ne comprenaient pas. Je trouvais ça dommage.
Khadija continuait de sortir avec son chéri que je détestais. Ce soir je devais la couvrir. Elle devait aller quelque part avec lui et je devais rester à l’école pour qu’on rentre ensemble. On a prétendu qu’elle nous faisait réviser Alima et moi. Je me suis retrouvée dans le groupe de travail avec les autres de la classe. Je n’y participais jamais parce que c’était Khalil, un camarade de Kadi qui faisait les séances, et je ne l’aimais pas trop. Mais ce soir j’étais obligée pour elle.
Je m’étais mise au fond de la classe en évitant les regards. Ce soir ils révisaient les fonctions linéaires et affines. C’était le seul chapitre en maths où j’étais calée. Donc je me mis à observer la salle. Il y avait beaucoup de gens de ma classe. Amina, la diva de tout notre cycle était devant, jambes croisées, jupe relevée. Cette fille était spéciale. Je priais quelque fois, pour que ma stupidité n’évolue jamais vers sa stupidité. J’aimais mon genre de bêtise. Mais son genre à elle, c’était autre chose. Je ne sais pas pourquoi les garçons l’aiment. Ils se mettent tous en rang pour lui faire ses devoirs et lui tenir son sac après l’éducation physique. C’est vrai qu’elle a une poitrine plus volumineuse que nous toutes mais elle n’avait que ça. Elle suivait celui qui expliquait comme si elle comprenait. Alors que sa meilleure note en maths resterait à jamais 6, ça j’en étais sure.
Khalil expliquait en passant entre les rangées. Je n’aimais pas le regarder longtemps. Il aimait beaucoup sourire et passer sa main sur sa nuque. Ça me mettait mal à l’aise quand nos regards se rencontraient. Je fis semblant de faire l’exercice qu’il avait donné. J’espère Khadija va venir à temps. Elle m’avait dit à 18H 30. Il était déjà 18H et quart.
Je finis l’exercice. Le garçon qui était à deux tables devant moi leva la main pour qu’il vienne le corriger. Je l’insultais à voix basse. Je gardais la tête obstinément baissée mais quand il finit avec lui il s’approcha de ma table.
« Tu as compris ? »
Je gardais la tête baissée et la hochais.
« Je peux voir ce que tu as fait ? »
Je maudissais Kadi dans ma tête et me promis de lui faire payer. Je poussais mon cahier au bout de la table. Sans relever la tête.
Il vérifiait en silence. Je n’aimais pas la façon dont il se baissait car ça rapprochait nos têtes. Son parfum m’irritait et on respirait en accord. Je retenais ma respiration pendant cinq secondes pour qu’il y ait un décalage. Je me sentis un peu bête mais je ne m’y attardais pas.
« Tu es la sœur de Khadija ? »
Je hochais encore la tête.
« Donc tu n’as à faire ici toi. Je suis sûr que tu peux même m’expliquer mes cours à moi. »
Je fis un son entre un gémissement et un « Ah ». Je relevais la tête vers lui et rencontrais son sourire amusé. Il avait des fossettes tellement creuses que je me demandais si ça ne devait pas faire mal. Je n’aurais pas dû venir à ce…
« Coucou, je suis là. Salut Khalil »
« Salut Khadija. »
Je la fusillais du regard en rangeant rapidement mes affaires.
« Je disais à ta sœur qu’elle devait être bien au-dessus si elle est comme toi. »
« Oui, elle est super bien. Elle sait bien… »
Je me levais du banc et la tirais par le bras.
« Maman va s’inquiéter. »
Elle dit précipitamment au revoir à Khalil.
On prit le premier car qu’on vit même si on devait rester debout. On arrivait à la maison 10mn plus tard. Maman n’était pas encore là et papa était partie au sport donc on dû prendre la clé chez le voisin.
Kadi fit le diner de bonne humeur et rangea même la chambre sans protester. On ne prenait pas de bonnes. Comme ce n’était que nous quatre, on faisait des tours, Kad et moi, pour cuisiner et nettoyer. Ça me fatiguait beaucoup mais papa aimait tellement qu’on cuisine que je m’y étais faite. Quand papa et maman arrivèrent, on s’éclipsa. Kadi surtout. Je savais qu’elle voulait parler de son Ali. On se blottit dans mon petit lit sous la couette.
« Il faut je vous présente avec Ali. »
« Pourquoi ? »
« Parce que je l’aime. »
« Pourquoi ? »
« Pourquoi je l’aime ? »
« Non, pourquoi c’est une raison pour que tu nous présente ? »
« Parce qu’on se mariera un jour. Et il faudra que vous vous entendiez bien pour que tu viennes vivre chez nous. »
« Vous n’avez même pas le bac. Tu as 18 ans Kad, tu devrais te calmer. »
« Et toi tu as 16ans, tu ne comprends rien. »
Elle s’allongea sur le dos et fixa Beyonce.
« Il me rend tellement heureuse. Je ne sais pas comment t’expliquer… Comme… Comme quand tu dis que papa te rend heureuse. »
« Tu ne peux pas comparer ce… Ali à papa. »
Elle soupira et on ne tarda pas à s’endormir.
***
Les épreuves arrivèrent rapidement. Kadi stressait tellement que je stressais pour elle. Elle n’en faisait pas autant pour ses propres examens. C’était un peu insultant. Et maman venait se garer à la pause devant mon centre pour me demander comment ça s’était passé. Elle le fit durant les trois jours.
Je les suppliais à genou de me laisser aller à ma délibération avec Alima et Maty. Evidemment c’était hors de question pour khadija.
Je décrochais l’examen. Ainsi qu’Alima et Maty. J’étais super heureuse et soulagée. En rentrant je dus consoler khadija sur le fait de n’être pas première du centre ou deuxième, ou même dans les dix premiers. Je voulais juste qu’elle soit aussi contente pour moi mais elle se mit à me demander mon choix finalement pour la seconde. On arrivait donc à la maison fâchée.
Maman était contente, un peu déçue que je n’ai pas été excellente mais elle était contente. Papa lui fit une véritable célébration. On irait diner à un grand restau le lendemain. J’étais aux anges. Khadija finit par se dérider.
Je passais des vacances parfaites. Papa et maman me gâtèrent autant qu’ils le purent. Je me sentais profondément heureuse, de ce que je savais du bonheur. On n’était pas très riches, je n’avais pas de grandes espérances. Mais surtout je ne ressentais aucun manque à combler parce que j’avais mes parents et Kad avec moi. Ma meilleure récompense c’était les moments passés en famille, un restau quelques fois ou les balades les soirs tous les quatre où papa et maman se disputaient pour se rabibocher dans les cinq minutes. Et Kadi qui recensait tous les beaux mecs qu’on rencontrait. Et les fous rires. Et les sermons quand on était en plein délire. C’était si banal. Mais que c’était assez. Dieu que c’était assez.
Les vacances prirent vite fin. J’avais décidé d’aller en S. J’avais décidé pour Kadi je dirais. Et pour moi. Tout ce qui me permettrait d’être un peu plus comme elle je le ferais. Et vraiment, elle avait besoin que je le fasse.
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