
L'alambic
Chapitre 2
Lorsqu’en fin de matinée elle rentre de Fontcouverte, Iris s’arrête chez Aramis, l’épicier de son village. Elle glane quelques belles pêches blanches, ses préférées, et une baguette de pain. Un déjeuner sur le pouce fera l’affaire : un peu de jambon de pays, un morceau de Salers que lui a envoyé sa grand-mère Marielle compléteront ses achats. Elle envisage à l’avance un après-midi tranquille, sur sa chilienne à la toile passée par le soleil, à l’ombre du laurier rose en pleine floraison qui s’épanouit au fond de son jardinet. Un chapeau, un livre… elle en soupire d’aise par avance.
Elle troque son costume de fille de famille contre un short court et un débardeur. Elle rassemble ses victuailles sur un plateau, sans oublier un verre de vin rouge du château voisin et un couteau. Elle récupère le livre abandonné sur le bord du canapé depuis plusieurs jours. Il est vrai qu’elle n’a guère le temps de s’adonner à ce plaisir découvert lors de sa plus tendre enfance grâce à sa mère bibliothécaire.
Raoul manifeste sa joie et gambade entre ses jambes, menaçant de faire tomber Iris. Elle le rappelle à l’ordre d’un « Stop ! » ferme. Le jeune animal s’assoit et la regarde partir devant lui, avant de décider que finalement il peut la suivre ! Il sait déjà que quelques miettes de ce frugal repas lui seront réservées.
La lecture du roman est paresseuse, Iris sent que le sommeil la gagne malgré elle. Finalement, elle le laisse l’envahir et s’endort bientôt. Raoul en fait tout autant, roulé en boule sous le transat.
Le soleil a amorcé son déclin lorsque la belle brune se réveille. Elle s’étire en souriant. La vie est belle, surtout quand on est bien reposé ! Machinalement, elle consulte son téléphone portable : quelques SMS dont un d’Axel qui est chez ses parents aujourd’hui et trois appels en absence. Iris vérifie si les interlocuteurs ont laissé des messages vocaux.
Un patient la prévient qu’il ne viendra pas au rendez-vous fixé, la deuxième personne avait l’espoir d’obtenir un créneau aujourd’hui, le troisième appel est sans message vocal. Axel lui avait bien recommandé de ne surtout pas diffuser son numéro de téléphone personnel, au risque d’être dérangée sans cesse. Mais elle éprouve beaucoup de difficultés à ne pas le faire. Madame Hugon, l’assistante du cabinet, ne travaille jamais les week-ends. Iris a toujours peur qu’une urgence ne soit pas prise en compte.
Elle s’assure qu’il n’est pas trop tôt, qu’elle ne risque pas de déranger Marielle Souchet, sa manou cantalienne, dans sa partie de golf hebdomadaire entre amis. Elle l’appelle. Entendre cette voix douce et chargée d’amour lui donne immédiatement un sentiment de toute-puissance. Sa chère grand-mère n’a jamais hésité à exprimer ses sentiments et à dire tout haut ce que sa propre fille n’a jamais réussi à prononcer devant Iris. Il y a comme une sorte de blocage de la part de Sandra Souchet-Granville, la mère de la jeune ostéopathe. C’est un sujet récurrent de discussion avec son aïeule ou son petit frère Paul, et de disputes avec Sandra.
La jeune femme chasse de sa tête ses idées noires et entreprend de ranger les restes de son pique-nique. Elle rapporte le plateau dans la cuisine ouverte sur la pièce à vivre, place le fromage et les pêches qui restent dans le réfrigérateur et dépose ses couverts sales dans le lave-vaisselle. Le livre retrouve le coin du canapé, seul le signet bariolé indiquant la page d’arrêt de la lecture a changé de place.
Irisest attendue ce soir chez Clara et Tristan, ses meilleurs amis, pour une « barbecue party ». Elle profite d’une longue douche bienfaisante, fait mousser ses cheveux pendant qu’elle applique un masque purifiant sur son visage. Le gommage du corps lui fera la peau si douce qu’Axel sera enchanté. Ils doivent se retrouver chez leurs amis et terminer la nuit ensemble chez lui. Ils résident tous à Bizanet. Axel vit au-dessus du cabinet de kinésithérapie ostéopathie qu’il a créé.
Clara Aubert, l’amie de l’enfance carcassonnaise d’Iris, a obtenu un poste de professeur des écoles à Saint-André de Roquelongue. Elle a rencontré Tristan Fontaine il y a quelques années et depuis ils habitent le domaine viticole des Fontaine sur les hauteurs de Bizanet. C’est ce même Tristan qui a trouvé la maison en location dans laquelle réside la jeune ostéopathe, c’est un bien familial. Alors qu’il consultait Iris pour des douleurs au dos, la conversation avait dévié sur la recherche d’un domicile de la nouvelle venue au cabinet. Des liens amicaux s’étaient tissés. Plus tard, lors d’une soirée musicale au bar du village d’Ornaisons, Clara était tombée sous le charme de ce vigoureux « paysan de la vigne », comme le viticulteur aime à se définir.
Iris enfile rapidement un jean et un T-shirt blanc affichant fièrement le slogan « Jamais sans mon ostéo » que lui a offert la compagne de son frère, chausse ses baskets en toile. Un dernier coup de peigne dans ses mèches rebelles, et la voilà repartie à vélo avec son fidèle compagnon.
Le chien assis sagement dans son panier, truffe et oreilles au vent, hume l’air et regarde droit devant lui. Rien ne distrait son attention, ni les voitures, ni même les oiseaux…
Elle se rend directement chez son amoureux. Axel la conduira avec sa voiture jusque chez Tristan et Clara. Iris gare son vélo, libère Raoul qui en profite pour explorer la pelouse bien entretenue entourant le cabinet. Elle monte les escaliers extérieurs en sautant quelques marches au passage.
Son compagnon lui ouvre la porte et l’embrasse. Il aimerait prolonger son étreinte, mais sent qu’Iris n’en a pas envie, prétextant la chaleur étouffante. Avec regret, il laisse retomber ses bras, espérant que la nuit soit plus propice à de tendres ébats.
— J’ai acheté un livre pour Clara, l’informe Iris en s’installant dans un fauteuil.
— J’ai prévu une bouteille de Grande Courtade blanc. Elle est au frais depuis hier. Ce sera parfait pour l’apéro, bougonne Axel, en essayant de laisser de côté sa déception.
Iris lui jette un coup d’œil rapide. Elle sait qu’elle l’a déçu et elle s’en veut, mais les gestes trop tendres qui lui réclament Axel ne lui viennent pas naturellement. Elle se sent souvent obligée de faire comme si… Elle repousse à plus tard l’introspection qu’elle se promet depuis bien trop longtemps. Pour essayer d’arranger les choses, elle vient vers lui, entoure sa taille de ses bras et plaque son visage contre sa poitrine. Aussitôt les bras masculins se referment sur elle. Il la berce, la cajole, effleure ses cheveux de ses lèvres. Cet instant de grâce est interrompu par Raoul qui jappe en sautant sur deux pattes. Axel soupire, décidément ce chien est contre lui !
Clara les accueille sur le perron de la maison encore en travaux. Les parents de son compagnon leur ont donné cette bâtisse et depuis quelques mois, Tristan et son père ont entrepris de la rénover et de la moderniser. Les jeunes praticiens grimpent l’escalier dont les marches en pierre polie sont usées par le temps.
Les embrassades mettent Raoul dans tous ses états. Lui aussi veut participer à la fête !
Clara les remercie pour leurs cadeaux et les guide vers l’arrière de la maison où une grande terrasse tropézienne a été aménagée. La maison semble posée sur l’éperon rocheux qui domine le village et la vue est juste sublime depuis ce balcon. Iris et Axel s’accoudent côte à côte sur le muret qui les protège du vide, s’émerveillant, comme à chaque fois, de cette beauté vertigineuse, des vignes à l’infini, des couleurs peu à peu assombries par le soleil couchant.
Leur amie les informe que Tristan sera un peu en retard à cause d’une réunion organisée par la commune à l’attention des viticulteurs et agriculteurs ayant subi le gel. Il semblerait qu’une aide soit possible. Bien sûr que le gel historique d’avril ne peut laisser personne indifférent, l’exploitation de Tristan a un peu souffert, mais certains ont perdu jusqu’à quatre-vingts pour cent de leur vigne. L’appréhension se lit dans les yeux de Clara.
— Heureusement que je travaille, sinon ce serait encore plus dur. En plus avec les travaux…
Iris se rapproche d’elle et lui caresse le dos, émue par le désarroi de son amie d’enfance.
Axel se racle la gorge, un peu gêné par la jalousie que lui inspire cette marque d’affection. Si seulement Iris pouvait être aussi attentionnée avec lui…
Les verres sont à moitié vides lorsque Tristan arrive enfin. Raoul est le premier à saluer ce grand gaillard aux mains aussi larges que des battoirs.
— Le temps de prendre une douche et je suis à vous, s’excuse le jeune homme
Clara apporte un grand plat dans lequel sont disposés des saucisses et des soubressades1dont Iris raffole. Dans un saladier marinent, depuis ce matin, des poivrons rouges et jaunes, des oignons, de l’ail. C’est très simple mais si appétissant ! Cela suffit à leur bonheur à tous.
En attendant la cuisson parfaite, les conversations vont bon train, notamment sur les pertes subies par Tristan. Il explique que si la souche est sèche, c’est que la sève a gelé en profondeur à l’intérieur de la vigne, alors comme la souche est morte il faut l’arracher. Il a vite compris que de nombreux ceps de vigne exposés à ces nuits de gel ont subi le même sort. Il peut espérer des raisins d’ici trois ans. Ça veut dire qu’il ne vendra pas grand-chose au viniculteur en attendant.
— Heureusement que je suis assuré. Aujourd’hui, il faut être fou pour ne pas l’être.
Le couple peine à masquer son inquiétude.
Iris tente de les réconforter, elle leur parle de la visite du Premier ministre à Montredon, de la PAC, du vice-président du conseil départemental chargé de l’agriculture, du vote d’urgence de l’aide de plus d’un million d’euros, de l’intérêt de disposer d’élus qui connaissent bien les rouages. Elle maîtrise parfaitement son propos et s’étonne d’être si à l’aise. Elle qui pensait ne pas être en capacité d’apporter des réponses sur des sujets qu’elle ne maîtrise pas complètement, elle s’aperçoit qu’à force d’écouter son père, certaines informations ont trouvé une place dans sa mémoire.
Axel paraît assez surpris lui aussi. Iris lui avait si souvent répété qu’elle s’engageait pour faire plaisir à son père mais qu’au fond elle n’était pas très motivée. Un pincement de cœur plus tard, il réalise qu’il ne sait pas tout de la vie de sa compagne. Elle se livre si peu. Mais honnêtement, s’est-il assez intéressé à ce qu’elle dit, ce qu’elle lit, ce qu’elle sait ?
Pour couper court au pessimisme, la conversion s’oriente sur la nouvelle aire de remplissage et de lavage à vocation écologique. Située idéalement sur l’aire des plaines entre Luc sur Orbieuet Ornaisons, au pied des éoliennes, elle permettra le remplissage et le lavage des appareils de traitement phytosanitaires, pour une modique somme annuelle. Le viticulteur estime que c’est une très bonne idée et qu’il l’utilisera sans aucun doute.
Le vin frais aidant, les rires s’accentuent, particulièrement lorsque Clara raconte quelques histoires truculentes venant tout droit de bêtises ou de l’imagination de ses élèves de grande section. L’année scolaire touche à sa fin et elle attend avec impatience le début des vacances, fatiguée par le bruit et l’agitation inhérents à une école maternelle.
Chacun y va de sa petite anecdote, Iris et Axel ne sont pas en reste.
À ce rythme, la soirée s’effiloche et bientôt la nuit noire les rappelle à l’ordre. Il est l’heure de rentrer. Tous se quittent avec regret. Raoul est dans les bras de sa maîtresse et semble vouloir poursuivre sa nuit. Il ouvre parfois un œil rond pour voir qui lui tapote la tête, mais le referme aussitôt en cachant son museau dans le pli du coude d’Iris.
En arrivant chez Axel, Iris dépose doucement le jeune chien sur le gazon. Raoul lève rapidement la patte contre un massif de rhododendron rouge, histoire de faire plaisir à son humaine adorée puis vole dans l’escalier et tente un saut sur le lit, sait-on jamais ! Hélas, ce soir, il n’y aura pas de bonne surprise. En arrivant dans la chambre, Axel le pousse hors du lit.
Après avoir quitté rapidement leurs vêtements, les deux jeunes gens se couchent entre les draps frais. Iris se love dans les bras d’Axel et ferme les yeux. La nuit se referme sur les deux amoureux, le chien veille, enroulé sur son coussin. Au loin, une cloche sonne deux coups.
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