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Couverture du roman L'alambic

L'alambic

Juin 2021, au cœur des Corbières. Entre campagne électorale et chant des cigales, Iris mène une existence loin de ses aspirations réelles. Alors qu'elle partage déjà sa vie avec Axel, sa rencontre fortuite avec Géraud provoque un véritable coup de foudre. Parallèlement, ses rapports glacials avec sa mère s'enveniment jusqu'à une révélation brutale. Tel un alambic distillant la vérité goutte à goutte, ce secret déconstruit ses certitudes. Pourra-t-elle affronter cette nouvelle réalité ?
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Chapitre 3

Axel et Iris partent en direction de Saint-Laurent de la Cabrerisse, chez les parents de la jeune femme.

Aujourd’hui a lieu une réception, dans l’intimité familiale, pour fêter les soixante-trois ans de Sandra.

Iris redoute toujours un peu ces réunions de famille, les relations avec sa mère sont souvent tendues et elle ne réussit pas à comprendre pourquoi.

Pour l’occasion, elle a pourtant choisi le cadeau avec grand soin. Après de multiples réflexions, elle a opté pour les trois tomes des « Mille et une nuits » aux éditions de la Pléiade. Sa mère a quelques fois manifesté son envie de les posséder. Iris espère ainsi lui faire plaisir et obtenir en retour une marque d’affection.

Axel, quant à lui, a préféré faire livrer des fleurs à sa belle-mère. Il n’avait ni l’envie ni le temps de se consacrer à la recherche d’un cadeau, et puis Sandra est tellement particulière qu’il ne juge pas très important de se mettre en frais pour elle.

Après un court trajet, les jeunes gens garent la voiture dans l’allée menant à la bâtisse du XVIIesiècle dont Alain Grandville a hérité à la mort de ses parents, se contentant d’y apporter le confort moderne.

Au grand dam de son épouse, il a conservé tous les meubles de ses parents, ne laissant que peu de place pour y insérer les leurs.

Malgré ses récriminations, Sandra a dû composer avec la décision sans appel de son mari. Leur seul point de concordance fut la bibliothèque dont Alain accepta de lui laisser la responsabilité. Sandra a investi les lieux avec un plaisir sans cesse renouvelé, classant ses livres personnels parmi les collections importantes de la pièce. Elle a ainsi découvert un éclectisme littéraire dont elle n’aurait jamais soupçonné sa belle-famille. Elle s’applique depuis à entretenir les ouvrages parfois centenaires. Elle les choie ainsi que des enfants, comme elle n’a jamais éprouvé le désir de le faire pour sa propre progéniture.

Paul et sa compagne Solène sont déjà arrivés et ont plongé sans attendre dans la grande piscine bleu turquoise sur la droite du jardin, séparée de la terrasse ombragée par un entourage de protection en verre de sécurité.

Les cris et les rires parviennent aux nouveaux arrivants. Raoul est déjà parti ventre à terre, en aboyant en direction du bassin.

Iris rit, mais Axel la sent tendue. Il lui prend la main et lui embrasse le bout des doigts, comme pour lui donner du courage. Il sait que cette journée va leur paraître longue et hélas, comment elle risque de se terminer. Sa belle-mère semble déployer des trésors d’imagination pour gâcher les moindres rassemblements familiaux et repousser toute marque d’affection éventuelle.

Les deux jeunes gens contournent la haute maison sur laquelle s’agrippent des bougainvilliers flamboyants et débouchent directement sur la terrasse où Alain feuillette tranquillement l’Indépendant. S’ensuivent les salutations, les étreintes au milieu du concert des cigales.

Le plaisir qu’éprouve Iris à cet instant, entourée des siens, est égal à l’ennui qu’éprouve sa mère auprès d’eux.

Paul et Solène se sont enveloppés dans de grands floutas orange et blanc. Leurs cheveux dégoulinent et Paul secoue la tête devant Iris pour l’éclabousser, répétant ainsi le même geste depuis aussi loin que remontent ses souvenirs, pour faire râler sa sœur chérie.

Les quatre années qui les séparent les avaient un peu éloignés l’un de l’autre au moment de l’adolescence de la jeune fille. Elle jugeait ce petit frère encombrant à l’époque. Il voulait participer aux conversations qu’elle partageait avec ses copines. Les filles cherchaient comment éviter ce garçonnet, particulièrement intéressé par leurs histoires racontées dans le plus grand secret. Paul était alors un enfant solitaire, contemplatif. Il se liait difficilement. Le manque de tendresse de leur mère l’affectait beaucoup. Depuis, il semble avoir pris de la distance avec cette difficile question. Solène lui apporte tant d’amour que la plaie se referme doucement, lentement mais sûrement.

Alors que personne ne l’a entendue arriver, Sandra coupe court à ces effusions par un bonjour froid et distant, selon son habitude.

Ses enfants se penchent sur les joues pâles pour se fendre de bises, sans conviction aucune.

— Bonjour maman, et bon anniversaire !

À leur tour, Solène et Axel s’approchent. Les gestes sont empreints de retenue, voire de gêne.

Seul Alain a su dispenser l’amour dans cette famille. Par sa voix, par ses gestes, par son regard… Il entoure la taille des deux jeunes femmes et les entraîne vers un siège. Puis il propose un verre de vin blanc bio d’une petite cave qu’il vient de découvrir. Les tapas circulent entre les convives. Il a commandé toutes ces bonnes choses chez le traiteur de Saint-Laurent.

Il aime faire travailler les gens du coin. Ce qui ne manque pas de réjouir Solène qui vient de reprendre une épicerie à Montredon et qui travaille presque exclusivement avec des producteurs locaux. La conversation glisse justement sur ce petit village en périphérie de Narbonne.

Paul vient d’intégrer le nouvel hôpital privé du Grand Narbonne, en chirurgie maxillo-faciale.

La proximité avec leur appartement, au-dessus de l’épicerie de Solène, lui facilite grandement la vie. Il ne regrette rien de sa vie hospitalière à Narbonne.

Effectivement, il est détendu, explique son rôle d’infirmier dans ce service, raconte ses collègues, le travail plus agréable dans des locaux tout neufs.

Solène partage son enthousiasme, explique qu’il a parfois le temps de lui donner un petit coup de main, ce qui n’arrivait jamais avant affirme-t-elle, que ses trajets sont plus courts, donc moins fatigants. D’ailleurs, Paul envisage de parcourir la distance à vélo, copiant ainsi sur sa grande sœur, lui apprend-il avec un clin d’œil.

Le repas festif s’achève avec le gâteau, sur lequel une seule bougie tremblote, légèrement agitée par la brise.

Sandra ébauche le premier sourire de la journée.

Les présents sont déposés sur la table et alors que tout le monde lève sa coupe de champagne et s’apprête à entonner la chanson de circonstance, madame Souchet-Granville les stoppe net, d’un geste las. Décidément, elle ne leur épargnera rien, même lorsqu’ils sont là pour la célébrer !

Iris se rassoit et absorbe une gorgée de champagne, que son père a choisi parmi les grands crus.

Alain qui est bien conscient du malaise créé par sa femme lui propose gentiment d’ouvrir les cadeaux.

Sandra les déballe posément en prenant soin de ne pas déchirer les papiers d’emballage, ce qui met les nerfs en pelote de sa fille.

Paul jette un coup d’œil à sa sœur et hausse les épaules. La connivence entre eux est toujours là et les a bien souvent empêchés de sombrer dans le désespoir

Sandra ne manifeste aucune réaction, son visage est de marbre. Seule une mèche de ses cheveux blonds, coupés au carré, s’agite dans la brise. Elle remercie à la cantonade et repart préparer les cafés en emportant les cadeaux reçus.

Personne ne saura rien sur rien… Ce n’est évidemment pas le moment de la pousser dans ses retranchements, mais tous sont atterrés.

Seule Iris a envie d’en découdre. Son pied se balance à un rythme effréné, signe d’un mécontentement voire d’une colère naissante.

Axel pose sa main sur sa jambe et lui caresse la cuisse en un va-et-vient apaisant. Le regard gris essaie de la calmer silencieusement. Il n’a pas envie d’une dispute aujourd’hui.

Elle respire profondément à plusieurs reprises, recouvre un semblant de calme. L’explication n’aura pas lieu à cet instant. Ce sera une nouvelle déception à enregistrer au profit de sa mère.

Comme presque tous les matins (parfois Iris dort chez Axel), elle pédale vivement pour rejoindre le cabinet. Les cinq kilomètres qui la séparent de son lieu de travail sont sa bouffée de liberté que, seul, Raoul partage avec elle. Elle regarde tendrement son gentil et si minuscule chien assis sur son coussin. La grille de protection empêche une vraie caresse, cependant elle passe le bout de l’index à travers les barreaux et chatouille le dos frêle.

Raoul tourne la tête en direction de sa propriétaire et partage un regard plein d’amour avec Iris. Ce petit animal lui permet de déverser son trop-plein de sentiment, de caresses. Ils échangent des papouilles et des gratouilles contre des aboiements brefs et des léchouilles, témoignages simples de joie et de bonheur

Madame Hugon est fidèle au poste derrière son bureau et lui transmet son planning de la journée, qu’elle essaie d’alléger quand elle le peut, sachant que mademoiselle Souchet-Grandville cumule son travail d’ostéopathe et son rôle de militante aux élections départementales.

Elle est ravie d’avoir trouvé ce poste dans le village où elle réside et apprécie beaucoup Iris, qui a toujours un mot aimable pour elle. Avec monsieur Chassiron, c’est une autre affaire. Il est parfois imprévisible, d’humeur changeante. Il endosse le rôle de patron et aime qu’elle s’en souvienne. Chacun à sa place. D’un naturel discret, cela convient très bien à l’assistante. Quelquefois, elle patiente, laisse passer l’orage. Généralement tout rentre dans l’ordre par la suite. À la question d’Iris, elle lui confirme qu’Axel est déjà en rendez-vous. Il a à cœur de développer son cabinet et ne lésine pas sur les heures

Iris détache Raoul qui part à la chasse aux nouveautés, la truffe au ras du sol. Déçu de n’avoir rien de neuf à renifler, il vient docilement se coucher sur son gros coussin en peluche gris caché sous le bureau d’Iris.

Cette dernière traverse le hall d’entrée et ouvre la porte de la salle d’attente.

Plusieurs personnes attendent en feuilletant les derniers magazines auxquels le cabinet est abonné. La climatisation est en route, la température est agréable

Iris appelle la patiente qui figure en tête de sa liste et dont c’est la première visite. Elle l’installe confortablement, échange quelques banalités avec elle puis enchaîne sur le vif du sujet. L’ostéopathe recueille un maximum d’informations sur les douleurs décrites et fait le bilan des antécédents et traitements médicaux de la dame. Dès lors, elle peut passer à la phase active de son acte thérapeutique. Elle pratique des palpations et des massages lents et minutieux sur le corps de la patiente. Ses mains semblent avoir leur vie propre.

La dame parle peu, elle est intimidée par cette jeune personne qui a l’air si professionnel. Iris sait détendre l’atmosphère en questionnant habilement ses patients sur leur vie familiale. Généralement, les personnes ses détendent en se racontant.

La dame, inerte sous ses mains, n’échappe pas à la règle. Elle énumère ses petits-enfants au nombre de cinq, détaille leurs âges, leurs études…

Iris a un pincement au cœur en pensant à sa grand-mère qu’elle ne voit pas assez souvent, à sa mère qu’elle ne comprend pas et qu’elle ne réussit pas à imaginer grand-mère. D’ailleurs a-t-elle elle-même le désir d’être mère ? Un voile de tristesse lui passe devant les yeux.

Axel a soulevé la question plusieurs fois et inévitablement cela s’est terminé en fin de non-recevoir de sa part à elle. Comment réussirait-elle à être mère, alors que le seul modèle dont elle dispose ne lui convient absolument pas ?

Raoul bâille un peu bruyamment, ce qui fait sursauter la patiente.

Iris rit de bon cœur et chasse instantanément ses soucis pour ne se consacrer qu’à cette si gentille dame.

La matinée se déroule sans anicroche. Les patients ont honoré leur rendez-vous et la jeune ostéopathe s’efforce de maintenir le timing prévu. Comme son confrère, elle redoute une trop longue attente qui nuirait à la réputation du cabinet, même si cela arrive parfois.

Elle-même déteste que son heure de rendez-vous ne soit pas respectée lorsqu’elle consulte un professionnel de santé. Elle a trop souvent été témoin des esprits qui s’échauffent lors d’un retard aggravé de la consultation.

Sa meilleure amie l’a invitée à venir partager une salade sur le coin de son bureau à l’école. Clara est très contrainte par des horaires stricts et doit être de nouveau à son poste à treize heures trente, ce qui ne lui laisse que très peu de temps. Iris la rejoindra donc à Saint André de Roquelongue une heure avant.

Son dernier patient vient de la quitter. Rapidement, elle ôte sa blouse, récupère son chien, son téléphone et son sac et part en claironnant un « bon appétit, tout le monde ! ».

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