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Couverture du roman La quête d'Exo10: Tome 1 : Wayan

La quête d'Exo10: Tome 1 : Wayan

Wayan, un jeune homme de 18 ans, vit sur l'immense vaisseau Exo10. Amnésique depuis le tragique accident de ses parents, il grandit sous la tutelle de Neige et Ming. Face au silence des autorités sur son passé, il décide de mener une enquête clandestine pour recouvrer la mémoire. Épaulé par sa fidèle amie Nephtys et leur groupe, il entame un périple périlleux. Cette quête de vérité bouleversera son existence et forgera l'avenir de tout le peuple exodien.
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Chapitre 2

Chapitre 1L’affectation

— Wayan ! Je me doutais bien que je te débusquerais ici ! lança joyeusement une jeune fille en s’asseyant à côté de son ami.

Ses cheveux noirs et crépus étaient tirés en arrière sur le sommet de sa tête, dégageant son visage sombre et ses pommettes hautes.

— Qu’est-ce que tu fais ? Tu te planques ?

— J’attendais que tu me trouves ! répondit-il en haussant un sourcil d’un air entendu.

Elle fit claquer sa langue contre ses dents en faisant non de la tête.

— Tss, tss. Je dirais plutôt que tu veux pas donner l’occasion à ton « meilleur ennemi » de t’adresser la parole !

Ils se trouvaient sur l’esplanade qui surplombait les écoles et, notamment, celle de Wayan et de son amie Nephtys. Assis sur le très grand banc qui ceignait cette place aérienne du secteur estudiantin. Sa forme sinueuse épousait les parois et, à intervalles réguliers, des couloirs y débouchaient venant des différents quartiers. D’où ils se trouvaient, ils pouvaient observer part delà le parapet, la place inférieure et les murs-écran où se pressaient une foule d’étudiants.

Après un regard dédaigneux vers un groupe de jeunes, que les autres semblaient éviter, Wayan acquiesça.

— Ouais, y’a de ça, fit-il en lui souriant.

— Tu te rends compte de l’importance de cette journée ? reprit-elle plus sérieusement. On va enfin avoir notre affectation ! s’exclama-t-elle avant de rester un instant silencieuse perdue dans ses pensées. Ils regardèrent de nouveau la foule de jeunes avide de connaître leur avenir. Certains se congratulaient, d’autres repartaient l’air plus ou moins satisfait. J’espère que je suis affectée à la faculté de pilotage… murmura-t-elle. Mon rêve d’enfant ! emportée par ses idées elle se tourna vers Wayan et, prenant un air sévère, elle lui agita son index sous le nez en disant : Et ne me dit pas que tu ne jouais pas au pilote quand tu étais petit parce que je ne te croirais p... elle s’arrêta brusquement et perdit contenance.

— Je… excuse-moi Wayan ! Je suis désolée… ses yeux devenus anxieux cherchaient le regard du garçon.

— C’est pas grave venant de toi Nephtys. Vraiment. Son visage reflétant la sincérité rassura la jeune fille. Et puis, je ne vais pas m’effondrer à chaque mention de mon passé. De toute façon, il n’y a pas assez de monde pour que je me donne en spectacle, termina-t-il en lui adressant son plus beau sourire.

Cependant, la moindre évocation de son passé lui était toujours aussi douloureuse.

Six ans auparavant, il avait eu un terrible accident auquel ses parents n’avaient malheureusement pas échappé. Lui s’en était tiré, mais à quel prix ?

Il y avait laissé son passé. Plus aucun souvenir. Pas une image. Pas une voix. Pas une odeur. Tout avait été balayé en même temps que sa vie d’avant. Il ne lui restait plus que le vide angoissant.

Il avait été placé, après sa convalescence, chez ses tuteurs actuels. À 18 ans, il était toujours suivi par un médecin-psychologue. Ce qui l’agaçait prodigieusement. Les rendez-vous étaient obligatoires et parfois, tombaient pendant les cours.

Ce qui avait fini par attirer l’attention de ses camarades. Donc certains, l’ayant pris pour cible, prenaient un malin plaisir à le persécuter.

— Si je me souviens plus de mon passé, au moins, j’ai une date de naissance grâce à toi ! fit-il encore en souriant.

Cette remarque acheva de déculpabiliser Nephtys. Leurs bracelets – que chaque Exodien portait – avaient, il y a quelques semaines de cela, émis une fine lueur bleue ainsi qu’une petite vibration leur indiquant qu’ils venaient d’avoir 18 ans. On avait pu déterminer le mois de naissance de Wayan mais pas son jour exact. Nephtys, qui était du même mois, y avait remédié en décidant un beau jour qu’ils auraient la même date. Elle s’était aussitôt appliquée à entrer une alarme dans leurs bracelets, entérinant sa décision.

— Regarde, j’ai l’impression qu’il y a moins de monde maintenant. Cependant, remarqua-t-elle, tes potes sont partis.

— Oh ! mais quel dommage ! fit Wayan ironiquement. Eh bien allons-y, allons voir ce que l’avenir nous réserve !

Et ils s’élancèrent en courant sur le sol-écran qui, ce jour-là, paraît la place de pavés de pierres dorées. Tandis que les murs-écrans leur renvoyaient les images de jardins exotiques à la végétation exubérante, qu’encadraient des palais aux colonnades gracieuses. Sur leur parcours, des hologrammes parsemaient l’Esplanade de luxueuses sculptures, fontaines et autres palmiers. L’Esplanade changeait de décor chaque jour et chaque nuit. Pour que jamais les Exodiens n’oublient les merveilles de leur terre mère, les murs-écrans déployaient tour à tour d’anciennes villes ou villages, des paysages de montagnes, de vallée, de désert, des scènes de vie du règne animal ou humain. Les hologrammes accentuaient l’immersion quasi totale tant leur réalisme était saisissant.

Ils arrivèrent devant les escaliers qui les mèneraient aux murs-écrans. Wayan préférait les escaliers aux ascenseurs. Il aimait mieux voir ce qui l’attendait en bas plutôt que de le découvrir à l’ouverture des portes. Une fois devant les murs, ils entreprirent de chercher leurs noms. Ce dont ils étaient sûrs, c’est de ne pas se retrouver dans les secteurs inférieurs, « ceux de l’entretien, de l’alimentation ou, pire encore, du recyclage et du traitement des déchets », et qu’ils n’auraient à effectuer aucune de ces « basses besognes » comme ils les qualifiaient dédaigneusement. « Leur statut social les orientait vers les secteurs supérieurs et leurs capacités scolaires, scrutées tout au long de leurs études afin d’évaluer au mieux les compétences qui serviraient à la bonne marche d’Exo10, leur garantissaient une école formant les meilleurs éléments du vaisseau. »

« Bien que le Cercle – c’était l’un des noms que l’on donnait au groupe des cinq dirigeants d’Exo10 – encourage et vante que toutes les tâches étaient nobles, qu’il n’y en avait aucune supérieure à une autre et qu’elles étaient toutes vitales au bien-être de la communauté, il n’en demeurait pas moins que tous les jeunes gens espéraient accéder aux secteurs médicaux, administratifs, ou encore à ceux du pilotage et de la surveillance, et que les plus rêveurs d’entre eux briguaient même le département des créations holographiques. »

Car à bord d’Exo10, il n’y avait pas de place pour les « improductifs et les paresseux ». Malheur à celui ou celle qui ne donnait pas le meilleur de lui-même ! Il ou elle serait irrémédiablement reclassé(e) dans un secteur si bas qu’on n’en entendrait plus jamais parler.

— C’est pas possible ! s’écria Nephtys.

— Quoi ? Quoi ? la questionna Wayan en se faufilant près d’elle.

— Là, je vois nos noms ! Nos deux noms, Wayan ! Puis, se tournant vers lui : section « Pilotage et Surveillance ».

Et, comme beaucoup autour d’elle, elle se mit à sautiller en « poussant » des petits cris de joie. Wayan sourit « machinalement », mais, tant qu’il ne verrait pas son nom inscrit de ses propres yeux, il n’oserait y croire.

« Les bondissements » de Nephtys, dont la couette touffue masquait par intervalle l’écran d’affichage, ne l’aidaient guère dans sa quête. « Il y parvint enfin. Comme elle, il » fut empli de joie et de soulagement.

— Allez viens, lui dit-il en la prenant par le bras, on va fêter ça !

— Bonne idée, fit-elle en lui emboîtant le pas. On passe d’abord chez nous l’annoncer, en plus, il faut qu’on se change, souviens-toi ! Après, on se retrouve comme d’hab ?

— Tu es la sagesse « incarnée », Nephtys ! dit-il en s’arrêtant derrière les derniers groupes d’élèves. Rendez-vous sous les escaliers dans une heure si ça te va ?

— J’y serai ! Et fais un effort vestimentaire…

— Comment ça, fais un effort ? s’écria-t-il.

Le secteur d’habitation de Wayan était situé non loin de l’endroit où il se trouvait. Ses tuteurs étaient enseignants et le logement qui leur était attribué se trouvait dans la zone estudiantine. Wayan imaginait déjà leurs félicitations polies et leurs encouragements à faire encore mieux. Il n’avait jamais trouvé chez eux la chaleur et l’affection dont il aurait eu besoin après l’accident. Sans être méchants, ils n’étaient pas démonstratifs. Il avait fini par s’y faire.

Les premiers contacts « qu’il avait eus avec eux s’étaient déroulés » à l’hôpital. Ils lui avaient été présentés comme les personnes les plus aptes à s’occuper de lui et de son avenir. Ils « lui rendaient fréquemment visite pendant son hospitalisation », s’enquérant de sa santé, de ses progrès, de ses souvenirs. « Le fait qu’il n’en ait plus aucun » le plongeait immanquablement dans le désespoir le plus profond, « d’autant » que personne ne lui avait réellement dit ce qui s’était passé. « On ne cessait de lui répéter qu’il lui fallait retrouver ses souvenirs sans l’aide de quiconque. » « Ses blessures lui indiquaient » qu’il avait été brûlé dans le dos et qu’il en conserverait une vaste cicatrice indélébile ainsi qu’à l’arrière du crâne, mais causés par quoi ? Sans compter les différentes fractures des membres. Visiblement, il revenait de loin. « En cela, il savait bien qu’on ne lui mentait pas. »

Ses tuteurs, Neige et Ming, venaient observer sa douloureuse progression en rééducation, comme des laborantins observant les avancées de leur meilleur rat ! Il ne parvint jamais tout à fait à se débarrasser de cette impression.

Il arriva devant le sas d’entrée de leur appartement. Il passa rapidement son bracelet sur la cellule et entra. Chaque Exodien avait son bracelet. Les bracelets, plats, souples et tactiles, enserraient la moitié de l’avant-bras, droit ou gauche suivant si la personne était gauchère ou droitière. Ils faisaient partie intégrante de l’individu, comme la peau dont ils restituaient également la chaleur.

— Bonsoir, dit-il en s’inclinant devant ses tuteurs.

— Bonsoir, Wayan, répondirent-ils de la même façon. Alors, quels sont tes résultats ? demanda Neige avec un sourire doux.

— Je suis super content ! dit-il avec un enthousiasme mal retenu. Je suis reçu section Pilotage et Surveillance, et Nephtys aussi !

— Nous sommes très contents pour toi mon garçon, répondit Ming en lui adressant lui aussi un sourire. Puis il reprit en faisant signe à Wayan de s’asseoir : il est normal, lorsqu’on travaille dur, de récolter les fruits de son labeur. Il continua ainsi pendant un très long moment, vantant avec le sérieux qui le caractérisait, les bienfaits du travail assidu et permanent, qu’il ne fallait surtout pas relâcher ces efforts, que Neige et lui l’épauleraient dans sa nouvelle affectation… Wayan prenait sur lui d’avoir l’air attentif au débit de parole de son tuteur, mais il n’avait qu’une envie, rejoindre Nephtys et les soirées qui les attendaient. Mais il ne pouvait pas empêcher une de ses jambes de manifester son impatience en tressautant nerveusement.

Lorsque le flot de Ming fut tari, Neige reprit :

— Tu dois continuer comme ça, c’est ton avenir que tu ériges. Je te trouve bien fébrile, fit-elle en fronçant des yeux. Comment te sens-tu ? Pas de douleurs ? Veux-tu en parler avec le docteur Chêne ?

— Quoi, le docteur Chêne ? s’emporta-t-il un peu. Mais non ! Je vais super bien, je suis trop content, j’ai réussi mon affectation, ma première grande affectation, alors non, là, c’est pas avec le Dr Chêne que j’ai envie d’en parler ! Puis, à grand-peine, il ravala son agacement. Il avait tout intérêt à le faire. Sinon, c’était un coup à se retrouver au lit, le Dr Chêne à son chevet, pour lui apprendre à canaliser ses colères !

— Je voulais justement vous dire que je désirerais fêter l’événement avec Nephtys. Il attendit patiemment la réponse. Avec eux, il avait toujours le sentiment d’être un gamin, malgré ses dix-huit ans. De toute façon, il était encore sous leur tutelle, et ce, jusqu’à son affectation finale avec installation dans son propre appartement

— Nephtys est très bien, elle a une bonne influence sur toi. Tu as donc notre permission. Nous te faisons confiance, alors ne nous déçois pas.

Ils s’inclinèrent pour enfin le congédier et Wayan, sautant sur ses pieds, fit de même. Partagé entre le plaisir de passer une soirée avec Nephtys et l’agacement de s’être entendu dire qu’elle l’influençait. D’où elle l’influençait d’abord ? Et puis il aimerait vraiment que ses tuteurs cessent de le considérer comme un petit être fragile. Lui se sentait parfaitement en forme. Il faisait du sport, avait des amis, une scolarité irréprochable bref, il était grand temps qu’ils s’en aperçoivent !

Tout en cheminant vers le lieu de rendez-vous, il se souvint de la dernière phrase de son amie. Aïe, il ne s’était pas changé ! Tant pis, il n’avait pas envie de faire demi-tour. Il portait toujours sa tenue scolaire réglementaire. Et pour la dernière fois en plus. Dans deux semaines, Exo10 en fournirait de nouvelles à tous les étudiants qui changeaient de cycle. Dans deux semaines, sa vie allait prendre un nouveau tournant.

— J’en étais sûre ! s’exclama Nephtys en le voyant arriver. Ah la la, heureusement que j’ai un cerveau moi ! dit-elle en tirant de son sac un vêtement chatoyant. Allez hop ! Enlève-moi tout ça et en vitesse.

Tandis qu’il s’exécutait, il se demanda si, effectivement, cette fille ne l’influençait pas. Il n’y avait vraiment que devant elle qu’il osait prendre le risque d’exposer la cicatrice de son dos. À part les médecins et ses tuteurs, personne ne soupçonnait son existence. Il aurait préféré se retrouver dans la Zone Morte plutôt que de l’exposer. Une fois qu’il fut changé, Nephtys recula un peu, et en connaisseuse, déclara :

— Mais c’est pas mal du tout, t’es même assez mignon comme ça !

Le gris bleuté de la chemise soyeuse mettait en valeur le bleu intense des yeux de Wayan. Son visage carré au menton marqué était encadré d’une épaisse masse de cheveux châtain mordoré aux mèches désordonnées. Il ne put empêcher une légère fossette de se dessiner lorsque, sur la remarque de Nephtys ses lèvres esquissèrent un sourire.

— Et… tu l’as piquée à qui cette chemise, Nanoparticule ?

— La Nanoparticule l’a empruntée à son père, répliqua-t-elle tandis qu’elle rangeait les vêtements dans son sac.

— J’ai plutôt misé sur mon cerveau que sur ma taille moi ! Et puis, ose me dire qu’il n’y a pas 1,49 m de perfection devant toi, dit-elle en se redressant. Puis elle tournoya sur elle-même d’un air malicieux. Les nuances rose-violine de son vêtement accrochaient la lumière. L’immense ceinture en tissu qui lui enserrait la taille était violet sombre et mat rehaussé de cordelettes rose vif. Sa jupette tournoyait avec grâce révélant ses jambes fines recouvertes d’un collant opaque du même violet que la ceinture.

— Allez, arrête de crâner, Beauté Fatale, dit-il en riant.

— Ben là tu vois, je préfère ce surnom ! Elle ramassa son sac.

— J’imagine qu’on va devoir aller le déposer dans ton casier.

Ils se trouvaient sous le grand escalier de la place estudiantine. La lumière artificielle déclinait doucement pour rappeler l’arrivée imminente de la nuit. Il y avait foule en ce jour finissant. Toute la jeunesse du secteur avait quartier libre pour fêter l’événement. Les vêtements colorés, très inhabituels, concouraient à la gaîté générale. Des petits groupes s’interpellaient et riaient. On s’interrogeait sur la soirée où il valait mieux aller. Wayan et Nephtys avaient l’intention de se rendre à celle donnée à l’Aire des Jeux, le secteur des entraînements sportifs et des spectacles. Elle promettait d’être grandiose, d’après ce qu’ils avaient entendu dire par les précédents affectés. Ils se frayaient un chemin en direction des casiers scolaires pour déposer l’encombrant sac. Saluant au passage quelques groupes. Promettant de passer à telle ou telle soirée.

Enfin ils atteignirent l’entrée du couloir aux casiers. Il y avait très peu de monde, ce qui contrastait avec l’extérieur. Les casiers de Nephtys et de Wayan étaient tout au fond dans un couloir éloigné. Ils se dépêchèrent de l’atteindre. Pressés de regagner au plus vite l’ambiance de liesse que le silence brutal du lieu avait coupée.

Nephtys refermait son casier quand ils entendirent un autre groupe arriver

— Aïe, fit Nephtys en se mordant la lèvre inférieure. Elle regarda rapidement Wayan qui s’était raidi.

— Surtout, ne réponds pas à leurs provocations ! dit-elle entre ses dents. Le groupe apparaissait déjà à l’angle du couloir.

— Mais ? C’est le dérangé ! s’exclama d’un ton mauvais, l’un d’eux. Visiblement le chef de meute. Aux yeux de Nephtys il avait tout de la grosse brute. Plus grand que Wayan, les cheveux blonds bouclés, une arcade sourcilière proéminente et le nez cassé. Bref, le genre de garçon qu’on évite d’énerver.

— T’es encore dehors à cette heure ? T’en as parlé à ton docteur ? (Ricanements des copains) Et tes parents ils t’ont accompagné ? continua-t-il sur un ton faussement conciliant. Il jeta un coup d’œil à son équipe, deux filles et deux garçons, pour voir si son humour avait fait mouche. Il ne fut pas déçu. L’une des filles, prenant un air contrit, s’exclama :

— Mais enfin, Rhodes, tu sais bien qu’il n’a plus de parents ! Wayan eut un regard mauvais mais s’abstint de répliquer.

— La gaffe ! Désolé ! J’oublie toujours que tes parents sont morts et que c’est pour ça que t’es… dérangé. Pardon, traumatisé.

— Heureusement que les profs sont très compréhensifs avec lui, renchérit de nouveau la fille.

— Ouais, tu comprends ça lui permet de sortir s’aérer, de se balader pendant que les autres bossent.

— Bon, Wayan, allons-y, dit Nephtys, on n’a plus rien à faire ici ! ils commencèrent à avancer vers le groupe redouté. Wayan fulminait. Comme il aimerait lui faire ravaler ses paroles !

— Pfff, Nephtys, reprit Rhodes en secouant la tête, mais qu’est-ce que tu traînes avec lui ? Tu veux être garde-malade ? Les ricanements d’usage se firent entendre. Cependant Nephtys et Wayan approchaient d’eux. Les deux autres garçons, qui jusque-là n’avaient émis que des ricanements, se regardèrent. Pris d’une soudaine inspiration, l’un d’eux lança :

— Bah Rhodes ? Qu’est-ce que tu crois qu’elle fait avec ? Puis ils mimèrent quelques mouvements lubriques.

— Alors c’est « ça » que tu fais avec lui ! s’exclama Rhodes en rentrant dans le jeu des deux autres. Tu ferais mieux d’écarter les jambes pour moi plutôt que pour ce… il ne put terminer sa phrase car le poing de Wayan s’abattit violemment sur sa joue, mettant prématurément fin à sa tirade vulgaire. Il y eut un moment de flottement pendant lequel Rhodes s’écroula sous les regards stupéfaits de ses comparses. Nephtys étrangla un cri mi-offusqué mi-incrédule et Wayan secoua sa main endolorie tout en réfléchissant aux conséquences désastreuses de son acte. N’étant pas pressé d’en connaître le résultat, il opta pour un repli stratégique. Empoignant Nephtys, ils se mirent à courir vers la sortie. Leurs pas résonnèrent dans les couloirs à présent déserts.

La porte de sortie se rapprochait quand une haute et imposante silhouette apparut entre eux et la liberté. Le gardien des couloirs ! Celui à qui, dit-on, rien n’échappe. Wayan fit un magnifique dérapage contrôlé pour s’arrêter à temps. Alors que celui de Nephtys, beaucoup moins réussi, la conduisit à s’écraser dans le dos de Wayan qui, tant bien que mal, absorba le choc. Tous deux avaient les yeux agrandis par la crainte et l’angoisse. Nephtys jeta un coup d’œil derrière eux, puis de nouveau sur le gardien qui restait impassible. Il les toisa quelques secondes, puis s’écartant de devant la porte dit :

— On va dire que je n’ai rien vu. Disparaissez de mes couloirs, je m’occupe des autres. Nephtys et Wayan mirent à cœur d’obéir avec empressement à cet ordre. Ils se précipitèrent dehors. Retrouvant de nouveau le bruit des conversations, des rires, les couleurs, l’atmosphère festive. Exactement comme ils l’avaient quittée quelques minutes plus tôt. Si Wayan n’avait pas eu mal à la main, il aurait juré avoir rêvé toute cette histoire. Ils arrêtèrent de courir lorsqu’ils se trouvèrent au cœur des groupes de jeunes qui se rendaient à l’Aire des Jeux. Lorsqu’elle eut retrouvé son souffle, Nephtys foudroya Wayan du regard et lui lança, assez bas pour ne pas attirer l’attention :

— Mais enfin qu’est-ce qui t’a pris ? Tu trouvais qu’ils t’appréciaient trop ? Imagine qu’ils te dénoncent ou pire que cette enflure de Rhodes porte plainte ? J’arrive encore pas à croire ce que j’ai vu !

— Ouais, ben ça va ! rétorqua-t-il sur le même ton bas et énervé. C’est parti tout seul ! Je m’attendais pas à ce qu’il parle de toi comme ça ! Je… c’est parti tout seul voilà ! En plus, j’ai mal à la main.

Ils marchèrent un moment en silence. Ils arrivèrent devant les ascenseurs. Pendant qu’ils attendaient parmi les autres, Nephtys lâcha, sans regarder Wayan :

— Cela dit, il ne l’a pas volé. Wayan haussa un sourcil. Belle droite quand même continua-t-elle rêveuse. Puis se tournant vers lui, elle le regarda d’un air complice. Wayan se sentit soulagé.

— En attendant, il ne l’a pas vu venir celle-là ! lui répondit-il. Et, alors que les ascenseurs arrivaient, ils se mirent à pouffer. Pour une fois, Wayan n’était pas mécontent de monter dedans, sachant que ceux qu’ils évitaient étaient loin derrière eux.

L’aire des Jeux était méconnaissable. L’immense espace, d’ordinaire dégagé, était parsemé de petits pôles attractifs d’où l’on pouvait boire, manger, voir des spectacles. À intervalles réguliers, des Sons et Lumières venaient ponctuer certains discours et certains concerts. L’humeur des deux amis avait repris le chemin de la gaîté. Ils allaient d’un pôle à l’autre au rythme des amis qu’ils croisaient. Grâce à Nephtys, qui avait toujours eu beaucoup d’amis et de connaissances en raison de son caractère enjoué et de son empathie. Wayan avait découvert qu’il était très plaisant de connaître du monde. Ils avaient parlé avenir, refait le monde, plaisanté. Vu de magnifiques Sons et Lumières qui avaient métamorphosé le « ciel » au-dessus de leur tête. Ils en avaient oublié leur altercation.

— Qu’est-ce que tu veux boire ? demanda Wayan à Nephtys alors qu’ils se trouvaient devant un stand bondé. C’était le stand où il fallait absolument être allé ! Les cocktails qui y étaient servis étaient tout simplement démentiels. Ceux aux couleurs changeantes, ceux qui débordent d’une brume épaisse qui s’enroule autour du bras et qui pétille, ceux qui font de petites bulles qui s’élèvent paresseusement et qui éclatent en paillettes. Oui, vraiment il fallait aller à ce stand.

— Euh… fit Nephtys en essayant de regarder ce que buvaient les autres.

— Teste le bleu à bulle ! s’écria Lune, une de leurs amis à la flamboyante chevelure. Il est à tomber ! dit-elle en montrant son verre. Il ne cessait de produire de petites bulles qui virevoltaient et qui éclataient au-dessus d’elle en faisant pleuvoir des paillettes bleues de glace.

— Non, non, prends le rouge, renchérit Ceylan un garçon du groupe en tendant son verre à son tour. De celui-ci s’échappaient des sortes de petits papillons rouge intense qui s’élevaient puis se désagrégeaient en poudre pour renaître à nouveau. Il contemplait son verre de ses yeux noirs, émerveillé. Le choix était terrible, mais il fallait faire vite car une foule compacte trépignait en attendant son tour. Finalement, Nephtys opta pour un cocktail lumineux et doré comme le soleil. Wayan lui se décida pour un bleu nuit étoilé à brume pétillante. Le petit groupe se poussa pour laisser la place aux autres. Chacun s’extasiant sur son breuvage aux mille sensations. Lorsqu’une rumeur commença à se répandre. L’avertissement passa de groupe en groupe : Alerte, jeu du bandeau !

Tout le monde fut sur le qui-vive car ce jeu, complètement idiot, ne se faisait que lorsqu’il y avait foule et surtout, il était sans pitié !

Il consistait, une fois qu’on avait réuni trois personnes, à partir à la recherche d’une victime. L’idée était de lui poser le fameux bandeau sur les yeux sans se faire repérer. L’instigateur du jeu a le bandeau, la deuxième personne déclenche le chromo et la troisième devra embrasser la victime choisie. Lorsqu’on lui enlève le bandeau, elle devra à son tour trouver une victime, si elle ne le fait pas en une minute, elle doit quitter un vêtement et ainsi de suite jusqu’à ce qu’un autre individu se fasse avoir ! D’où l’alerte générale lorsqu’on découvre qu’un jeu du bandeau est en cours. Personne n’a vraiment envie de se retrouver nu comme un vers au milieu d’une foule avec pour seul vêtement un bandeau ! Et surtout pas Wayan.

— Bon, là, vigilance extrême tout le monde ! dit Lune d’une voix de conspiratrice. Ils s’étaient mis tous les cinq en cercle. Regardant qui était trop près d’eux. Qui avait un air suspect. La paranoïa était à son comble, les faisant glousser et se retourner sur d’autres jeunes tout aussi paranoïaques qu’eux. Finalement, ils eurent de la chance. Ce qui ne fut pas le cas pour un jeune homme d’un groupe voisin. La tension retomba immédiatement. Le groupe se désolidarisa. Nephtys fit néanmoins un bond magistral qui faillit lui coûter son cocktail. Deux garçons, pressés de voir l’infortuné choisi, s’étaient frayé un passage entre elle et Wayan. Sa réaction excessive fit éclater de rire tous ses amis et elle les imita de bon cœur.

Ils ne craignaient plus rien car le malheureux garçon avait détalé du coin où il ne pouvait espérer piéger personne.

— Et si on le suivait ! lança ironiquement Orion avec un large sourire qui faisait ressortir ses dents blanches sur sa peau noire.

— Waouh, pas cool, répondit Ceylan. Pour le coup il se retrouverait à poil en moins de deux minutes avec tout un cortège derrière lui ! Super discret !

Ils pouffèrent à nouveau de rire.

Nephtys s’apprêtait à glisser à l’oreille de Wayan qu’elle se serait fait une joie de suivre Rhodes si le bandeau lui était tombé dessus, mais elle se figea dans son élan.

Son regard venait de croiser celui de Rhodes. Il était pourtant noyé dans la foule. Mais c’était bien lui qui les regardait d’un air mauvais.

Sa gaîté s’envola. Ils allaient devoir déguerpir de « l’Aire des jeux ». S’ils restaient, Rhodes leur gâcherait la soirée, elle en était sûre.

— Bon, Wayan, on bouge, lui dit-elle. Wayan, qui était encore en train de rire, regarda Nephtys d’un air stupéfait.

— Mais pourquoi ?

— Je viens de voir Rhodes, ça te suffit comme raison ?

— Euh… fit-il après un instant de réflexion. Oui ! En effet ça me suffit comme raison !

— Bon, on finit nos boissons et on y va, dit-elle, rassurée.

— Même Rhodes ne me ferait pas renoncer à mon verre ! dit Wayan avec un clin d’œil. Peu de temps après, ils partirent de la soirée. Ils prévoyaient de se rendre à celle des réfectoires non loin de la place centrale.

Rhodes n’était pas réapparu dans leur champ de vision. Malgré tout, ils n’étaient pas tranquilles. Ils décidèrent de s’y rendre par des chemins détournés.

Ils n’étaient pas très loin de la place quand Wayan s’arrêta net.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Nephtys alertée en regardant autour d’elle.

Visiblement ils étaient seuls. Ce qui la rassura.

— Je ne sais pas ? Je me suis senti… bizarre pendant deux secondes…

— Bizarre comment ? s’inquiéta-t-elle de nouveau. Tu vas avoir un malaise tu crois ?

— Mais non ! Rien à voir ! répondit-il agacé. Il aurait mieux fait de se taire !

Voilà le genre de réaction dont il avait horreur. Ça faisait des années qu’il n’avait pas eu ces saletés de crises d’angoisse. Alors il aurait vraiment aimé qu’on le lâche avec ça. C’est rien, laisse tomber, reprit-il. Et il repartit d’un pas décidé vers la place.

Ils venaient d’y pénétrer quand Wayan dut, bien malgré lui, reconnaître qu’il venait de nouveau de ressentir un malaise.

— Attends, dit-il en s’arrêtant encore.

La place avait changé d’ambiance. Le sol, les murs et le plafond, tout concourait à projeter le promeneur dans l’espace. Les jardins et les pavés avaient laissé la place au décor nocturne qui était ce soir, l’univers.

On avait l’impression qu’Exo10 avait disparu et que l’on marchait dans l’espace. Ces soir-là, la place centrale devenait le lieu de rendez-vous des amoureux. Le banc était discrètement occupé par des couples qui flirtaient ou plus.

Mais vers l’entrée où ils se trouvaient, il n’y avait personne.

— Wayan, tu m’inquiètes ! dit Nephtys. Qu’est-ce que t’as ?

— Mais j’en sais rien ! répondit-il avec une pointe d’angoisse dans la voix.

Il désactiva son bracelet sous les yeux écarquillés de Nephtys.

— Mais ça va pas ! lui dit-elle, si dans 5 minutes tu ne le rallumes pas, on va avoir le service de sécurité sur le dos ! T’es malade ou quoi ?

Il l’empoigna fermement malgré son malaise.

— Mes tuteurs sont branchés en permanence sur mon bracelet ! paniqua-t-il.

Je préfère qu’ils attendent 5 minutes, plutôt qu’ils voient mon cœur s’emballer.

— Quoi ? fit Nephtys horrifiée.

— Je ne veux pas qu’ils déclenchent les secours tu comprends ? Son air désespéré émut Nephtys.

— Je ne veux pas… me payer… la honte devant… toute la place ! il haletait. Promets-moi… ses mains desserrèrent leurs étreintes, s’il te plaît… il chancelait. Ne dis rien… Sa voix n’était plus qu’un souffle. Nephtys, les larmes aux yeux, tenta d’amortir la chute de Wayan qui s’écroula sur le banc.

— Oh, Wayan, mais qu’est-ce que tu me demandes ? dit-elle d’une petite voix effarée.

Elle jeta un regard affolé autour d’elle. On ne distinguait pas grand-chose, à peine de vagues formes enlacées bien plus loin sur le banc.

Elle reporta son attention sur le visage de son ami. De ce qu’elle pouvait voir, il avait les yeux ouverts mais il semblait contempler des apparitions qu’elle ne voyait pas.

Wayan était émerveillé ! Émanant du néant, de minuscules particules de lumières pures se réunissaient. Bientôt, elles formèrent de somptueuses créatures évanescentes. Jamais il n’avait vu de telles couleurs lumineuses, à la fois douces et éclatantes.

-Wayan ? Wayan ? Supplia Nephtys, rongée d’angoisse. Il ne réagit pas mais ses mains se levèrent pour toucher les chimères qu’il semblait contempler.

Les apparitions étincelaient et leurs couleurs changeaient, explosaient de splendeur. Wayan pouvait sentir leur bienveillance et leur chaleur. Il aurait voulu les atteindre, qu’elles viennent à lui.

— Tu me fais peur, Wayan, gémit Nephtys assise sur le rebord du banc.

Tout en regardant autour d’elle, elle le secoua par les épaules.

— Allez ! S’il te plaît, implora-t-elle encore. Enfermé dans son monde chimérique, le jeune homme ne réagissait toujours pas aux suppliques de son amie. Son regard halluciné ne faisait qu’accroître son désarroi.

Puis soudain, les bras de Wayan retombèrent inertes au-dessus de sa tête, ses yeux se fermèrent et sa tête roula sur le côté.

Nephtys se glaça d’horreur.

— Oh non ! souffla-t-elle.

C’est à ce moment-là qu’elle se rendit compte qu’un patrouilleur venait dans leur direction.

Son premier réflexe aurait été de lui faire signe de venir plus vite l’aider. Mais le visage et les mots de Wayan, son air de désespoir lui revinrent avec une netteté fulgurante. « Ne dis rien ! »

Son regard se détacha du patrouilleur, accrocha les formes indistinctes enlacées dans le lointain et se posa sur son ami.

Subitement, ses mains allèrent chercher le visage de Wayan et le ramenèrent dans l’axe, elle se pencha sur lui et ses lèvres se posèrent sur les siennes.

Et le monde disparut.

Elle sentait sous ses lèvres les lèvres chaudes de Wayan, son souffle, le poids de sa tête dans ses mains. Son cœur s’arrêta… Puis repartit et le monde revint… et l’angoisse aussi. Elle se redressa. Le patrouilleur s’était éloigné. Elle ne savait pas si elle devait en être soulagée ou horrifiée.

Elle sentit un changement du côté de Wayan. Elle le regarda. Et vit qu’il la regardait.

— Oh, Wayan ! s’écria-t-elle en se jetant sur lui tandis qu’il tentait de se redresser. J’ai eu tellement peur ! dit-elle avant de fondre en larmes.

— Mais qu’est-ce qui s’est passé ? demanda-t-il en rebranchant son bracelet.

— J’ai cru que tu allais mourir ! hoqueta-t-elle. Ne me refais plus jamais ce coup-là !

— J’ai jamais eu un truc pareil ! dit-il en s’asseyant plus correctement à côté de Nephtys qui séchait ses larmes. C’était dingue ! Mon cœur s’est envolé… J’ai vu… Waouh, je sais pas trop !

— Mais arrête ! s’emporta Nephtys. On dirait que tu parles d’une chose super géniale ! On voit bien que tu n’étais pas à ma place ! Tu t’es pas vu ! J’ai cru que t’étais en train de mourir sous mes yeux !

Elle se leva furieuse et se planta devant lui.

— C’est trop bizarre ce qui vient de se passer ! Si tu peux te lever, je te raccompagne chez toi. On en reparlera demain.

Il leva son visage vers elle et soudain, le souvenir de ses lèvres contre les siennes lui revint en mémoire tel un boomerang. Son cœur fit un bond. Elle perdit contenance. Ses mains avaient tenu son visage, elle était si près de lui.

— C’est bon, maugréa-t-il, je peux me lever.

Les joues en feu, elle se dirigea dans la direction de l’appart de Wayan. Insensible à la beauté des hologrammes-galaxies qui flottaient au-dessus d’eux dans une débauche de couleurs scintillantes.

Ils ne parlèrent pas pendant le trajet qui les mena à destination.

Arrivé devant le sas, Wayan, qui avait médité sur ce que lui avait dit Nephtys, rompit le silence :

— Excuse-moi de t’avoir flingué la soirée Nephtys. Ça m’a vraiment mis la tête à l’envers cette crise, je suis désolé. Son air penaud la fit fondre.

— Tu n’as pas à t’excuser, dit-elle, mais si tu pouvais éviter d’avoir l’air subjugué par ton expérience, ça serait mieux, je pense.

— Ouais, c’était nul, je sais. Désolé encore !

— C’est bon, va te coucher, je me suis assez occupé de toi aujourd’hui ! dit-elle en commençant à partir.

— C’est vrai que tu m’as assez vu ! sourit-il en passant le bras devant la cellule.

Tandis que la porte coulissait, il lui lança :

— Fais gaffe à Rhodes quand même !

Mais c’est vrai ça ! Rhodes. Elle l’avait complètement oublié. Après l’épisode de la place centrale, elle aussi avait la tête à l’envers ! Elle sentait toujours sur ses lèvres, le contact de celles de Wayan comme une brûlure. Mais une brûlure agréable. Elle les toucha du bout de ses doigts.

— Non mais franchement ! Qu’est-ce qui m’arrive ? s’interrogea-t-elle. Elle eut tout à coup une pensée qui la fit frémir de honte. « Et s’il s’en était rendu compte ? Après tout, il s’est réveillé deux secondes après… ou pendant ? »

Des scènes de la soirée passèrent en boucle dans sa tête. Elle revit pêle-mêle le baiser, les lumières, le malaise, le baiser, la fête, le coup de poing, le baiser, les cocktails.

— Pas possible ! Ils étaient drogués ces cocktails, ma parole ! pensa-t-elle pour tenter de changer le cours de ses pensées obsédantes. De nouveau les cocktails, l’alerte au bandeau, Wayan qui rit quand elle sursaute, les deux gars qui passent entre eux… La main de l’un d’eux qui survole le bras de Wayan et son verre… Le regard mauvais de Rhodes… et son rictus.

Nephtys s’arrêta net alors qu’elle arrivait en vue des quais. « Oh non ! vite ! »

Portant son bracelet à ses lèvres, elle murmura « Wayan » pour lancer l’appel. « Allez, réponds ! réponds ! » supplia-t-elle en faisant demi-tour pour le rejoindre.

— Nephtys ? fit la voix étonnée de Wayan dans son implant auditif.

— Wayan, écoute-moi bien, je vais te le dire très crûment ! Surtout, ne va pas aux toilettes ! Ne fais pas pipi, ne fais paaaaas… bref ! Ne fais rien dans les toilettes ! Je pense que tu as été drogué, rejoins-moi !

— Que ? parvint à coasser Wayan qui, justement, les deux pieds bien campés devant les toilettes, s’apprêtait à soulager sa vessie. Mais Nephtys avait déjà raccroché.

Bien embêté par ce soudain changement de programme, il chercha désespérément du regard n’importe quel objet, creux de préférence, susceptible de le dépanner.

À bord d’Exo10, rien ne se perdait. Tous les excréments étaient automatiquement analysés et recyclés soit en énergie, soit en fertilisant. Toutes traces de maladies ou de substances illicites étaient immanquablement détectées et signalées.

Le choix étant très restreint et le besoin impératif, Wayan avait opté pour la petite poubelle d’appoint.

Et c’est dans la plus grande discrétion qu’il traversa, muni de sa poubelle, l’appartement pour rejoindre Nephtys. Il espéra vraiment que ses tuteurs ne le surprennent pas avec ça ! Il voyait très mal comment leur expliquer la chose. Malheureusement pour lui, Neige et Ming ne dormaient pas tranquillement dans leur chambre comme il le croyait…

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