
La quête d'Exo10: Tome 1 : Wayan
Chapitre 3
Chapitre 2Réactions en chaîne
Une fois dans les couloirs extérieurs, il se dirigea vers les grands escaliers. Leur lieu de rendez-vous habituel.
Nephtys, en le voyant arriver avec son fardeau, comprit tout de suite ce qu’il devait contenir.
— Apparemment, je t’ai prévenu à temps ! Et je suppose que tu n’as rien trouvé de plus pratique ! dit-elle amusée malgré elle.
— Franchement ? Pas eu le temps ! Et merci. Puis il balaya l’esplanade du regard, un peu inquiet.
— En t’attendant, j’ai fait des recherches et regarde ce que j’ai trouvé, lui dit-elle en tendant sa main qui contenait un globe lumineux et transparent comme une boule de cristal. Son écran d’ordi.
Wayan parcourut rapidement l’article baptisé « 2 M ». Visiblement le nom de la substance qu’il avait, bien malgré lui, avalée. « 2 M » ou « 2 MDB » pour deux minutes de bonheur. Suivant la personne qui l’ingérait, les effets étaient à peu près les suivants : deux, quelquefois trois sensations annonciatrices, accompagnées ou suivies d’un emballement du rythme cardiaque, d’une hyperventilation, d’une perte de connaissance entrecoupée des fameuses minutes d’hallucinations féériques ou cauchemardesques dans de rares cas. L’article continuait en expliquant les méfaits sur le cerveau, etc.
Nephtys pressa son bracelet lorsqu’elle supposa qu’il en avait assez lu, et la sphère disparut.
— C’est exactement ce qui t’est arrivé ! Tu as vu, ils disent que c’est détectable pendant 8 h, c’est peu, demain vers 9 h, tu devrais être tranquille, mais en même temps…
— Ouais, en même temps, quand t’as envie de pisser...
Il inspecta de nouveau les alentours. Quelques rares jeunes traversaient de temps à autre l’esplanade, trop occupés à leurs affaires pour faire attention à eux. Nephtys suivit des yeux un couple qui se tenait par la main, elle détacha brusquement son regard d’eux et revint à leur sujet en déclarant :
— C’est quand même un enfoiré, ce Rhodes, je me demande bien comment il a fait pour se procurer ça ! C’est super grave quand même ! Tu devrais en parler à Neige et à Ming.
— Ça va pas non ! Ils seraient capables de m’obliger à analyser tout ce que je vais manger et boire jusqu’à la fin de mes jours ! Puis, avisant la poubelle qu’il avait posée déjà depuis un petit moment, il dit : « Euh… il faudrait vraiment qu’on fasse quelque chose de “ça” ».
— Oh oui ! C’est vrai ! gloussa Nephtys. Et si tu la vidais sur les rails ? Leur système d’autonettoyage est très performant ! Bon d’accord, c’est pas très hygiénique, mais je ne pense pas que ça va devenir une habitude ! Elle lui jeta son regard malicieux.
— Encore que… fit-il d’un air songeur.
— Bon, assez rigolé, on va aller discrètement se débarrasser de ça ! dit Nephtys en se levant.
— Parce que tu penses qu’un mec avec une poubelle c’est discret toi ?
— T’as qu’à te cacher derrière moi ! dit-elle en riant.
Ils arrivèrent sans encombre en vue des quais. Les quelques groupes de jeunes qui s’y trouvaient furent vite happés par une rame laissant les quais déserts.
Ils choisirent un quai éloigné. Une rame qui entrait en gare les obligea à poser la poubelle sous un banc et à s’y asseoir pour la masquer. Mais personne ne prêta attention à eux.
Ils étaient en train de se relever quand ils entendirent :
— Pas possible ! railla une voix qu’ils connaissaient trop bien. Là vraiment, j’y croyais plus ! continua Rhodes.
Consternés, Nephtys et Wayan pivotèrent pour faire face à leur ennemi et à deux de ses compagnons.
— Mais qu’est-ce que vous foutez là ? dit-il les bras écartés comme pour désigner l’ensemble de la gare.
— En quoi ça te regarde ? lui répondit Wayan en le défiant. Nephtys se sentit découragée.
— Dis donc ! fit Rhodes d’un ton admiratif. T’as pris de l’assurance toi depuis quelque temps. T’as avalé une potion magique ? Ricanements d’usage.
— Très drôle ! Je pourrais très bien te dénoncer, cracha Wayan.
— Me dénoncer à propos de quoi débile ? répondit calmement Rhodes.
— Tu sais très bien de quoi il parle, reprit vivement Nephtys.
— Non, je vois pas du tout de quoi vous m’accusez. Mais vous allez m’expliquer, on a toute la nuit non ? répondit-il en s’approchant d’eux.
— On a genre 8 h, dit l’un des deux garçons.
— Ben non, moins ! rétorqua l’autre. On a raté la première fois, je voudrais pas rater la suite !
Nephtys et Wayan se regardèrent stupéfaits. « La suite ? » pensèrent-ils catastrophés. Nephtys se dit brièvement qu’elle n’avait pas dû lire l’article en entier et que c’était bien dommage !
C’est à ce moment-là que l’un des garçons remarqua un objet insolite posé au sol derrière Wayan.
— Eh mais qu’est-ce qu’il cache derrière lui ? s’exclama-t-il en désignant la chose. Nephtys et Wayan se serrèrent davantage afin de dissimuler la poubelle.
Après un bref échange de regards, les trois autres avancèrent vers eux en se séparant. Se sentant pris au piège, Wayan récupéra la poubelle et commença à reculer en direction des rails.
— Non mais… Je rêve ? s’exclama Rhodes, que la vision de ladite poubelle avait stoppé net.
— Alors là « Dérangé » t’as fait fort ! renchérit l’un des garçons
Nephtys, comprenant la tactique de Wayan, tenta de faire obstacle.
Le dernier des trois, profitant d’un instant d’inattention, s’était dangereusement rapproché de Wayan.
— Qu’est-ce que tu trimbales là-dedans ? questionna Rhodes en reprenant sa progression.
— T’as qu’à deviner ! fanfaronna Wayan toujours en reculant.
Nephtys tourna vivement la tête pour le sermonner du regard.
Wayan sentait bien que le troisième garçon lui coupait l’accès aux rails.
Il se demanda s’il n’aurait pas intérêt à tout jeter sur la voie. Mais la crainte de déclencher un incident technique le faisait hésiter.
Le troisième gars lui n’hésita pas ! Il se rua sur Wayan.
— Non ! s’écria Nephtys. C’est vraiment pas une bonne idée !
Rhodes et son complice en profitèrent pour contourner les deux combattants
— Allez, Feng ! beugla Rhodes pour encourager son sous-fifre.
— Ouais, tu l’as presque ! continua l’autre.
Le dénommé Feng tenait déjà une bonne partie de la poubelle et tirait dessus comme un forcené. Wayan avait à son actif, le haut et le bas qu’il cramponnait fermement tant il ne voulait pas voir se répandre sur lui le contenu.
En revanche, voir Rhodes en dégouliner le ravirait au plus haut point.
C’est du reste à ce moment-là que Rhodes, qui aurait mieux fait de réfléchir avant de parler, s’écria :
— Vas-y Feng, jette-la-nous !
À ces mots, Wayan ne put résister à la tentation. Il lâcha soudainement sa prise. Ne s’attendant pas à remporter aussi subitement l’objet de sa convoitise, Feng, emporté par son élan propulsa la poubelle dans les airs.
Les yeux de Nephtys s’agrandirent, elle porta ses mains devant sa bouche.
Comme au ralenti, la poubelle effectua un salto arrière. Son couvercle n’y résista pas. Wayan regardait, médusé, la course de la chose et de son contenu se répandre sur les deux garçons ébahis. L’instant d’après, la poubelle finissait sa course sur les rails. Tous se figèrent.
Immédiatement, une sonnerie stridente retentit. Indiquant qu’un objet était tombé sur la voie. Le service de sécurité n’allait pas tarder à intervenir.
Ce qui eut pour effet de ranimer tout le monde.
-Wayan ! Espèce d’ordure ! Tu me le payeras ! hurla Rhodes dont les beaux vêtements étaient maintenant souillés.
— Tiens ? Il se souvient de ton nom ? fit Nephtys alors qu’une fois de plus, ils détalaient comme des lapins.
Wayan, que des émotions contradictoires submergeaient, était tour à tour en extrême jubilation puis affreusement honteux puis en extrême jubilation puis à nouveau affreusement honteux… Du coin de l’œil, il vit Rhodes et son équipe s’engouffrer dans leur rame.
Justement, la rame de Nephtys était là aussi. Il l’attrapa par le bras pour arrêter sa course.
— Vite Nephtys, rentre chez toi avant que la sécurité débarque !
— Mais ? Et toi ? répondit-elle hésitante.
Ils regardèrent brièvement les alentours.
— Moi aussi je file chez moi ! J’ai eu mon compte d’aventures ! Il lui sourit, et comme elle était indécise, il ajouta :
— Monte tout de suite dedans, je t’appelle, comme ça tu seras rassurée.
Et il porta son poignet à ses lèvres et murmura : « Nephtys ». Et Nephtys lui sourit en appuyant sur son bracelet pour prendre la communication.
Elle sauta dans sa rame au moment où les portes se refermaient. Puis, comme une flèche, la rame disparut.
Wayan reprit son chemin en rasant les murs. La voix de Nephtys rythmait sa marche. Elle lui parlait du magnifique bleu qui ornait la pommette de Rhodes, ce qui fit de nouveau jubiler Wayan. Elle lui disait qu’effectivement c’était dégoûtant ce qui était arrivé avec la poubelle à ce gros naze mais qu’en fin de compte il avait eu ce qu’il méritait ! Puis, semblant se rappeler la raison qui les avait conduits sur les quais, elle demanda anxieuse :
— Est-ce que tu vas bien ? Tu ne ressens pas de malaise au moins ?
— Tout va bien, je viens d’arriver ! Je te laisse. Merci, Nephtys. Et il coupa la communication.
À croire qu’elle était reliée à lui par télépathie ! La première vague venait juste de se faire sentir. Heureusement qu’il était arrivé. Il traversa l’appartement avec la terreur de ne pas atteindre sa chambre. Mais heureusement pour lui, il eut même la chance d’atteindre son lit. Sa courte nuit fut particulièrement étrange, et très fatigante. Il dut jongler entre conscience et inconscience. Couper et remettre son bracelet. Visions fabuleuses et oniriques. Angoisse et féérie, qui le laissèrent épuisé.
Des coups brefs et répétés à sa porte le tirèrent enfin de sa léthargie. Il se sentait vaseux. Un regard sur l’heure et il jaillit de son lit. Midi et demi ?
Mais ce n’était pas possible ! Ça ne lui était jamais arrivé. Et pas changé en plus ! Incroyable que Neige ou Ming ne soient pas venus le secouer plus tôt. Ou alors ? Ils étaient peut-être venus au plus mauvais moment ? Non, il le saurait déjà si ça avait été le cas.
Mais ses tuteurs n’avaient pas perdu leur temps et il n’allait pas tarder à s’en apercevoir !
Il ouvrit piteusement la porte et l’œil glauque et la mine déconfite, regarda ses tuteurs. Neige et Ming, d’origine asiatique étaient petits et menus. Ce qui contrastait avec lui qui était grand et promettait d’être bien bâti dans un avenir proche. Mais à cet instant, devant leurs regards acerbes, il se sentit minuscule et pitoyable.
— Lave-toi et habille-toi, dit Ming sur un ton monocorde plein de menaces. Tu as un rendez-vous avec le docteur Chêne.
À présent, il aurait aimé disparaître dans les parois d’Exo10.
Il sauta dans la douche à ondes sans demander son reste. Mais que savaient ses tuteurs ? Ce rendez-vous n’était pas prévu ! Ils devaient savoir pour la drogue ! Ou pour la poubelle ! Ou pour les deux ! Plus son esprit s’animait, plus les événements de la veille lui semblaient être une succession d’erreurs incommensurables. Peut-être même serait-il renvoyé de l’école ? Et Nephtys ?
C’est livide et nauséeux qu’il rejoignit enfin ses tuteurs dans le séjour.
Ils l’accueillirent avec raideur. Il n’osa pas les questionner redoutant leurs réactions. Il ne se souvenait pas les avoir vus aussi fermés.
Ils quittèrent l’appartement et se dirigèrent vers les ascenseurs. Ils se rendirent plusieurs niveaux au-dessus, dans le secteur médical. Qui regroupait tout ce qui avait trait à la santé. C’était un secteur énorme. Celui de la recherche était juste au-dessus. Toutes les branches d’Exo10 étaient structurées de la sorte.
Au centre d’Exo10, le « Cristal » et le centre de navigation. Puis, le ceinturant, le secteur du traitement et de la distribution de l’énergie enaïque. Venant ensuite, le secteur du pouvoir central, appelé aussi le « Cercle d’or », d’où était régie la vie des Exodiens. Le « Cercle d’or » abritait également les forces armées des dirigeants. Et toute une kyrielle de bureaux et de services plus ou moins secrets. C’était le secteur le plus fermé d’Exo10, là où résidaient les Cinq. Puis venait le Cercle où se trouvait la classe supérieure, puis les hauts secteurs où vivait Wayan et enfin, les bas-secteurs. De toute façon, peu importe d’où l’on était, on ne quittait pas sa branche au gré de sa fantaisie. Tout déplacement était contrôlé.
Wayan avait envie de partir en courant. Plus ils approchaient, plus il se sentait mal. Ce qui n’était pas peu dire. Ses tuteurs ne lui avaient plus adressé la parole. Il avait l’impression qu’ils l’emmenaient à l’abattoir
Lorsqu’ils avaient émergé de l’ascenseur, ils s’étaient retrouvés sur l’esplanade bondée comme à l’accoutumée. Mais, connaissant le chemin, ils s’étaient dirigés vers une artère plus calme. Elle diffusait une musique douce et apaisante, malheureusement elle n’agissait pas sur le moral en berne du jeune homme.
Enfin, ils franchirent le sas d’entrée de la salle d’attente où une secrétaire les accueillit.
Ils venaient à peine de s’asseoir quand le docteur Chêne fit son entrée. C’était un homme d’une bonne cinquantaine d’années. Un teint très mat et un visage doux, les yeux et les cheveux noirs aux tempes grisonnantes. Son sourire et ses rides d’expression donnaient à l’ensemble de sa personne un air rassurant.
Wayan était à deux doigts du malaise. Néanmoins, il se leva comme Neige et Ming et ils s’inclinèrent devant le docteur qui fit de même.
— Bonjour, Wayan ! dit-il d’une voix chaleureuse. Ce qui donna une once d’espoir au garçon.
— Tu as une petite mine. Allez, suis-moi.
Et ils se dirigèrent vers son bureau laissant les tuteurs attendre.
Une fois à l’intérieur, Chêne lui demanda :
— Tu sais pourquoi tu es là ?
— Euh ! Pas vraiment, tenta Wayan visiblement mal à l’aise.
— Tu peux t’installer, s’il te plaît ? reprit le docteur avec ce ton chaleureux et paternel qu’il lui avait toujours connu.
Wayan, habitué, s’exécuta. Il prit place sur la table de soin. Le dossier était relevé de sorte qu’il se trouvait plus assis qu’allongé. Il inséra son bras muni du bracelet dans la gouttière prévue à cet effet. Et là, il se dit qu’il était cuit. Le bracelet allait sûrement tout révéler.
Pendant plusieurs minutes, qui lui parurent une éternité, Chêne ne dit plus un mot. Il étudiait ce que lui transmettait le bracelet. Wayan se liquéfiait d’angoisse au fur et à mesure que le silence perdurait. Il s’agita un peu, mal à l’aise. Le docteur se décida à lever les yeux sur lui. Il le fixa d’un drôle d’air.
Wayan attendit en l’interrogeant du regard, mais Chêne baissa de nouveau les yeux sur sa table-écran et il se mit à pianoter dessus.
Au bout d’un moment, voyant que rien de terrible ne lui arrivait, le garçon finit par se détendre un peu.
Le lieu, d’un calme olympien lui avait toujours fait cet effet.
Chêne consentit enfin à reporter son attention sur son patient.
— Comment te sens-tu aujourd’hui ? demanda-t-il.
— Bah… ça va, répondit Wayan pas très convaincu que cette réponse plutôt brève suffise au médecin.
— Nous allons faire une séance de relaxation, tu es trop anxieux, et tu me parleras de ta soirée.
— Mais avec plaisir, pensa Wayan. Pour commencer, j’ai frappé un mec, après j’ai pris de la drogue sans faire exprès, j’ai pissé dans une poubelle et je l’ai jetée sur une voie ! Vous pensez que mon anxiété peut venir de là ? Mais il se garda bien de verbaliser ses réflexions. De plus, il se sentait plus calme qu’il ne l’aurait cru, il se détendit davantage.
Chêne pianota encore, leva les yeux sur le jeune homme et lui demanda :
— Tu es prêt ?
— Oui, répondit-il en se préparant à sa séance.
— Alors j’envoie l’hologramme, reprit Chêne.
À une soixantaine de centimètres devant les yeux de Wayan apparut un petit soleil. D’un rouge sang profond, parcouru de nuances plus soutenues, voire noires, la petite étoile tournoya lentement sur elle-même en dardant son flamboyant rougeoiement.
— Wayan, concentre-toi sur le soleil, respire profondément, tranquillement. La voix profonde de Chêne envahit petit à petit son esprit. Concentre-toi sur le soleil, regarde-le bien Wayan, respire lentement, lentement. La voix de Chêne avait pris possession de son esprit tandis que le soleil aux nuances noires l’absorbait.
— Wayan, tu te sens en sécurité dans la lumière rouge, ta respiration est ample et lente.
Le docteur Chêne observait Wayan dont les pupilles étaient complètement dilatées. Il fit un dernier réglage pour doser les produits qui, à l’insu de Wayan, lui étaient injectés par l’intermédiaire de son bracelet.
Quand il fut certain qu’il était complètement en son pouvoir, Chêne lui demanda de lui raconter sa soirée.
Et Wayan raconta sa soirée dans les moindres détails.
Lorsqu’il eut terminé son récit, le docteur reprit :
— C’est très bien Wayan. Maintenant tu vas dormir profondément. Tu te souviendras de m’avoir parlé du coup de poing, de ton malaise, mais pas de la cause, de la poubelle mais pas de son contenu. Tu vas dormir profondément et te sentir bien et en forme à ton réveil quand je t’appellerai.
Wayan s’endormit et Chêne fit basculer le dossier en position allongée, arrêta l’hologramme et vérifia que tout allait bien pour son patient.
Puis il sortit rejoindre Neige et Ming. Il les dirigea vers un autre bureau. Chêne fit asseoir les tuteurs et s’assit à son tour. Ils devaient faire le point.
— On s’en sort bien. C’est moins grave que ce que l’on craignait, dit-il. En ce qui concerne la drogue, ce n’était pas volontaire, il s’est fait avoir. Il a encore eu une altercation avec ce garçon, Rhodes. C’est lui visiblement qui lui a fait le coup. On a déjà enquêté sur lui. Excepté qu’il l’a pris en grippe, on n’a rien contre Rhodes. Mis à part cette histoire de drogue. C’était la première fois qu’il s’en procurait donc on surveille mais on laisse filer. Il peut continuer à fréquenter Nephtys. Elle est de bon conseil. Sans le savoir, cette jeune fille nous aide bien. Pour ce qui est de l’incident des voies, on doit nous contacter d’une minute à l’autre
À cet instant un léger signal sonore retentit. Chêne pivota sur son fauteuil pour faire face au mur-écran derrière lui.
L’écran resta sombre, mais une voix s’adressa à eux trois. Une voix qui émanait d’une obscure et secrète cellule. Cachée quelque part au cœur du « Cercle d’or ». Tellement confidentielle que seuls les cinq dirigeants d’Exo10 connaissaient son existence. Pour les autres, c’était une légende.
— Agent Neige. Agent Ming. Agent Chêne, dit la voix en guise de salutations. Pendant que je vous parle, vous verrez défiler les images de l’incident d’hier. Le mur-écran s’anima, et ils purent voir en trois dimensions, tout le déroulement de l’affaire. Nous avons contacté le service des rails. Les quatre garçons seront convoqués ce soir et devront se présenter au bureau des rails. La jeune fille ne sera pas inquiétée. Il ne sera pas mentionné ce que contenait l’objet. Les garçons devront s’acquitter d’une semaine de travail. Nous séparerons le « sujet Wayan » des trois autres. Lui sera affecté aux archives où il recevra un implant « Trad ». Il ne devait pas en être équipé si tôt mais finalement ça ne devrait pas poser de problèmes. Pour peu qu’il ne s’en vante pas trop auprès de ses camarades. Les autres garçons seront à la maintenance. Tout a été planifié. Pas de sanctions plus lourdes pour l’instant. Le « sujet Wayan » ne doit se douter de rien. Contrôlez-le il ne doit plus être mêlé à ce genre d’histoire. Ça a été assez compliqué à gérer ici. Tenez-le en laisse ! Et le contact fut coupé sans autres formes de politesse.
Après quelques secondes de réflexion silencieuse, Chêne fit de nouveau face aux tuteurs de son patient.
— Comme je le disais, on s’en sort bien. Mais je crains que des épisodes fâcheux de ce type ne se reproduisent. Il s’est tenu tranquille jusqu’à maintenant, mais il est jeune et il va avoir besoin d’émancipation, de découvertes très rapidement. À vous de redoubler de vigilance mais ne le braquez pas.
Ils se levèrent, Chêne ajouta encore : Je vais le réveiller, je vais être obligé de lui parler de la drogue. Cependant, je lui dirai que vous n’êtes pas au courant que je lui fais une faveur en passant ça sous silence. J’augmente sa confiance en moi. Il les raccompagna dans la salle d’attente.
Puis il retourna dans son cabinet. Wayan n’avait pas bougé. Chêne vérifia sur sa table-écran si toutes les constantes de son patient étaient bonnes. Il programma la diminution puis l’arrêt des doses de produits. Redressa le dossier et appela : « Wayan ». À l’appel de son nom, Wayan ouvrit les yeux. Il se sentait vraiment beaucoup mieux que lorsqu’il était arrivé. Mais il aurait préféré serrer Rhodes dans ses bras plutôt que de le reconnaître.
Le docteur le fixa un instant avec un regard doux et pensif à la fois, puis il lui dit :
— Tu te doutes bien, Wayan, que les données de ton bracelet m’ont révélé des choses. Wayan se mordit la lèvre et hocha la tête, résigné.
— Tu as pris involontairement une substance qui a provoqué ces malaises, tu comprends ? Hochement de tête.
— Je sais que tu n’as pas pris cette drogue volontairement. Ça arrive tout le temps dans ce genre de fêtes. Je sais que les autorités ferment les yeux sur celle-ci, qu’ils la tolèrent. Mais tu aurais dû le signaler à tes tuteurs. Tu dois leur faire confiance. Pourquoi ne leur as-tu rien dit ?
— Ben… J’avais peur qu’ils fassent un scandale, qu’ils me privent de sortie, je ne voulais pas encore me faire remarquer, bredouilla-t-il.
— Écoute, je comprends ton geste mais je ne l’approuve pas. Je ne dirai rien à tes tuteurs pour cette fois. Mais ne coupe plus ton bracelet si tu ne veux pas qu’ils te ramènent ici trop tôt ! Tu comprends que je te donne une chance ?
— Oui, répondit-il en hochant la tête, soulagé mais conscient qu’il devait s’en montrer digne.
— Bon ! s’exclama le docteur avec un sourire sincère. Je te suggère de leur présenter tes excuses si tu veux rentrer dans leurs bonnes grâces, dit-il avec un clin d’œil
Wayan lui sourit aussi, finalement, il ne s’en tirait pas si mal que ça ! Enfin, c’est ce qu’il croyait.
Tandis que le jeune homme, ôtant son bras de la gouttière, descendait de la table d’examen, Chêne reprit :
— J’ai passé commande d’un en-cas pour toi. Au vu de tes analyses, tu as besoin de te restaurer. Installe-toi dans la salle d’attente je vais de nouveau discuter avec tes tuteurs. Tu as dix bonnes minutes devant toi pour manger tranquillement. Et il lui donna une petite tape d’encouragement sur l’épaule.
Wayan, trop content de sa bonne fortune, s’exécuta sans demander son reste !
Quand ils furent à nouveau réunis, Chêne fit ses dernières recommandations :
— Il devrait être assez docile pour la soirée, les tranquillisants vont continuer à agir. Jouez la carte de la tolérance, de la souplesse. Il ne faut pas vous le mettre à dos en étant trop sévères.
— Nous avons reçu la convocation du service des rails, l’informa Neige. Nous devons nous y présenter à 18 h. D’ici là, nous allons discuter avec lui.
— Nous pensions le priver de communications pendant une semaine, reprit Ming. Nous ne pouvons pas laisser passer l’incident sans répercussion. Comme il sera bien occupé aux archives, la privation devrait lui être supportable.
Après un court moment de réflexion, Chêne approuva.
Cependant, Wayan n’avait pas perdu son temps. Entre deux bouchées, il raconta sa galère à Nephtys.
— Quand même, je t’avais bien dit d’en parler ! le morigéna-t-elle. Regarde maintenant, ils vont t’avoir à l’œil et ce sera plus dur pour toi de sortir !
— Ouais, soupira Wayan tandis qu’il avalait un morceau à la saveur délicieuse. Une fois de plus, tu avais raison !
— Contente de te l’entendre dire ! fit la voix de Nephtys dans son implant auditif. Et pour la poubelle ?
— Quoi la poubelle ? s’alerta-t-il en cessant de mastiquer.
— Bah, tu crois quand même pas que ça va passer à l’as ? s’étonna Nephtys.
Wayan eut l’impression d’avoir du carton dans la bouche.
— Merde ! fit-il. T’as raison ! Il avala péniblement.
— Deux fois en une minute, ça devient gênant ! dit-elle pour dédramatiser.
Comment avait-il pu oublier cet autre problème ? C’étaient ces satanées séances de relaxation qui lui faisaient cet effet ! Il l’avait déjà remarqué auparavant. Après chaque séance, il ne pensait plus beaucoup, et le pire, c’est qu’il s’en moquait !
— Je crois qu’ils sortent du bureau ! Je te tiens au courant ! Et il coupa la communication. Après avoir remercié et salué le docteur, ils prirent congé.
— Wayan, il faut que nous parlions tous les trois, dit Neige. Nous allons rentrer et mettre les choses au point.
— Pfff… souffla-t-il mentalement. Mais jamais ça s’arrête ! Super les vacances ! et il continua à se lamenter en silence suivant docilement ses tuteurs.
Installés dans le salon, ils se préparaient à l’affrontement. Neige avait servi des jus de fruits, ce qui était un luxe. Ming commença :
— Wayan, tu nous as caché tes malaises, tu as coupé à plusieurs reprises ton bracelet. C’est dangereux et immature ! Et si tu avais eu des problèmes plus graves ? Nous n’aurions pas pu te porter secours !
— Mais c’est justement ça ! s’exclama-t-il. Je ne veux pas que vous surgissiez à la moindre alerte ! C’est déjà assez dur comme ça avec Rhodes ! lâcha-t-il stupéfait d’avoir parlé de Rhodes.
— Je crois que tu as un problème avec ton camarade Rhodes. Du reste c’est pour ça que nous avons été convoqués au service des rails.
Wayan en resta coi ! Il avait un problème avec l’association de « camarade » et de « Rhodes » dans la même phrase. Et surtout Nephtys ne s’était pas trompée. L’incident des rails resurgissait.
— Mais… bredouilla-t-il.
— Si tu n’aimais pas cette poubelle, il fallait nous en parler, dit Neige avec un sourire narquois. Alors là, si Neige se mettait à être ironique ! Wayan la regarda bouche bée. Elle reprit son air habituel et lui expliqua :
— On nous a juste dit qu’avec tes camarades, vous aviez jeté un objet, qui s’avère être une poubelle, sur la voie. Et comme il se trouve que la nôtre a disparu…
Wayan déglutit en attendant la suite. Ming reprit calmement mais fermement :
— Nous sommes convoqués, ainsi que tes camarades à 18 h. Tu nous fais honte, quelle éducation a-t-on l’air de t’avoir donnée ? Nous ne sommes vraiment pas fiers de toi.
— C’est le moins que l’on puisse dire, renchérit Neige en le regardant sévèrement.
Wayan se ratatina sur sa chaise.
— Je pense que tu conviendras avec nous qu’il est normal qu’il y ait une sanction de notre part, déclara Ming.
Wayan hocha la tête redoutant le pire.
— Nous avons donc décidé de te priver de communications pendant une semaine, l’informa Neige.
— Oh non ! s’exclama Wayan désespéré. Mais il ravala ses protestations sous les regards qui ne souffraient aucune réplique, de ses tuteurs.
— Nous savons bien qu’à ton âge, on fait un peu n’importe quoi sans se soucier des conséquences. Notre rôle consiste à te ramener dans le droit chemin, que cela te plaise ou non, continua Neige. Tu réfléchiras à deux fois avant de faire quelque chose d’idiot à l’avenir !
Ensuite, Neige et Ming continuèrent à lui faire la morale jusqu’à l’heure du départ. Et c’est la tête pleine à craquer que Wayan et ses tuteurs se rendirent au rendez-vous.
Lorsqu’ils arrivèrent dans la salle d’attente, les autres jeunes étaient déjà là avec leurs parents. Neige et Ming s’inclinèrent pour saluer. Ming se sentit obligé d’administrer un coup de coude à Wayan pour lui rappeler les bonnes manières. De mauvaise grâce, celui-ci s’exécuta. Les autres firent de même. Rhodes, dont le bleu avait viré au violet, le foudroya du regard.
Ils n’eurent pas le loisir d’entamer une quelconque discussion car un secrétaire vint les chercher afin de les introduire dans le bureau du responsable.
La pièce, assez spacieuse, était claire et comportait de nombreuses trappes-fauteuil.
Le responsable qui les reçut manipula quelques touches sur sa table-écran et le nombre de fauteuils adéquat se matérialisa.
Tout le monde fut invité à prendre place. L’homme, responsable de la sécurité technique, leur expliqua le déroulement de l’entretien.
Ils étaient invités à visionner le film du forfait, suivi d’un documentaire. Ils ne devaient pas intervenir durant les diffusions. Ensuite ils en parleraient. Puis, pour terminer, ils discuteraient des travaux d’intérêt collectif dont les fautifs devraient s’acquitter.
L’assistance bougonna un peu mais acquiesça.
La scène débuta au moment où Rhodes et ses amis intervenaient. Il n’y avait pas de son. Mais l’attitude fanfaronne des trois garçons parlait d’elle-même.
Puis se termina avec la chute de la poubelle sur les rails. Wayan et ses tuteurs ne dirent pas un mot. En revanche, il n’en était pas de même pour les autres participants, et les questions fusèrent : « Mais qu’est-ce que vous aviez besoin d’embêter ces deux jeunes ? » « Qu’est-ce qu’il y avait dans cette poubelle ? » « Pourquoi la jeune fille n’est pas là ? » « On n’a pas idée de trimbaler une poubelle pleine d’eau ! » Wayan, soulagé se dit que, visiblement personne ne s’était vanté du contenu de la désormais célèbre poubelle. Au bout d’un moment, le responsable intervint :
— Mesdames, messieurs ! Calmez-vous un peu. Maintenant, voici un film pour vous montrer les risques et les accidents que peuvent provoquer les objets ou les personnes sur les voies.
Après avoir visionné les images choc, plus personne ne contesta. Les sanctions furent distribuées.
— Pourquoi il est aux archives et nous à la maintenance ? s’exclama Rhodes furieux.
— C’est vrai ça ! Pourquoi je suis pas aussi à la maintenance ? renchérit Wayan qui n’en revenait pas d’être du même avis que Rhodes.
— Jeune homme, au vu de vos problèmes de santé, vous irez aux archives, et ce pendant une semaine. Comme je viens de vous le dire.
— Quoi mes problèmes de santé ? s’emporta Wayan désespéré. Il était une nouvelle fois traité différemment des autres et devant eux en plus.
— C’est pas jus… Mais sa phrase mourut subitement lorsqu’il croisa les regards assassins de ses tuteurs.
« Heureusement qu’il est sous tranquillisants ! » pensa fugacement Neige.
Rhodes et ses amis allaient de nouveau protester mais, là aussi, l’autorité parentale se fit sentir. Après avoir reçu, via leur bracelet, le lieu et les horaires de leur peine, tout le monde prit congé. Rhodes regarda Wayan d’un sale œil et celui-ci le lui rendit bien.
Rentrés chez eux, Ming passa commande pour le repas du soir. À bord d’Exo10, la nourriture était élaborée dans les secteurs de l’agroalimentaire. Puis elle était expédiée au moyen d’un système très complexe qui quadrillait tout le vaisseau et apportait la nourriture à domicile. Personne ne savait et ne pouvait se faire à manger. Personne ne savait même à quoi ressemblait la matière première. Les repas étaient faits sur mesure. Suivant son âge, son sexe, son travail et aussi ses goûts. C’étaient des aliments reconstitués, avec des consistances et des saveurs variées. Ils avaient la fonction outre de nourrir, de garder les individus en bonne santé compensant par des ajouts d’éventuelles carences.
Wayan tenta d’obtenir la permission d’appeler Nephtys. Mais ce fut en vain. Neige consentit à la joindre pour l’informer de la situation, et il n’obtint rien d’autre. Frustré, il partit bouder dans sa chambre tout en se disant qu’à son âge c’était stupide ! Mais ça lui faisait du bien. Il consulta son bracelet pour savoir à quelle heure il avait rendez-vous. IL fut surpris de découvrir que c’était à huit heures devant les ascenseurs. Neige l’appela pour manger. Ils lui refirent la morale afin qu’il se comporte bien lors de sa semaine de travail. Enfin Wayan retrouva son lit qu’il avait quitté en catastrophe quelques heures plus tôt. Il n’eut pas le loisir de s’interroger sur ce qui l’attendait le lendemain. Il s’endormit comme une masse.
Huit heures du matin. Wayan arriva devant l’ascenseur douze. Le même que pour le secteur médical. C’était un horaire de grande affluence. Il se demandait comment on allait le trouver dans cette foule quand le responsable de la sécurité lui tapa sur l’épaule.
— Bonjour, Wayan. Je suis chargé de vous accompagner au secteur médical.
— Mais pourquoi le secteur médical ? s’alarma Wayan. Les archives se trouvent là-bas ?
— Non, répondit le responsable en souriant, mais pour les archives vous bénéficiez d’un traitement de faveur. Vous devez subir une petite intervention.
Wayan blêmit. Il n’aurait pas classé ça dans les traitements de faveur. L’homme voyant que le garçon avait changé de couleur s’empressa d’ajouter :
— Rassurez-vous, c’est indolore ! On va vous poser un implant Trad.
— Et qu’est-ce que c’est ? s’inquiéta tout de même le jeune homme.
— C’est magique ! Vous avez de la chance. Vous allez être équipé de ce qui se fait de mieux en matière de traducteur instantané. Le professeur qui va s’occuper de vous va sûrement vous l’expliquer mieux que moi !
— Mais… fit le garçon toujours pas convaincu, le docteur Chêne est d’accord ?
— Apparemment oui, il a donné son accord en tout cas.
— Ah… Wayan était complètement abasourdi. Cela lui paraissait totalement disproportionné d’en arriver là pour une simple punition. Tout en s’engouffrant dans l’ascenseur, il médita sur tout ça. Plus il y réfléchissait plus il se disait que finalement c’était inespéré. Trop cool même !
Il ne s’attendait pas à se retrouver de sitôt sur l’esplanade du secteur médical. Cette fois, ils prirent une direction différente de celle de la veille. Ils se dirigèrent vers le pôle des interventions légères.
Arrivés à l’accueil, ils furent priés de patienter quelques instants, le temps de prévenir le professeur Antarès.
Quelques minutes plus tard, celle-ci arriva et prit en charge Wayan. C’était une femme d’environ 45 ans, rousse aux cheveux courts. Quand il fut installé dans son cabinet, elle lui expliqua :
— J’ai bien lu votre dossier médical, et j’ai parlé avec mon confrère le docteur Chêne. Soyez rassuré. Il n’y aura aucun problème lié à la pose de cet implant. Le Trad est un implant intelligent… Je vous le répète, c’est indolore, coupa-t-elle en voyant que son patient n’était pas à son aise. Je l’installerai dans votre cerveau et il migrera quasi instantanément vers le siège du langage parlé et compris. En d’autres termes vous serez capable de comprendre et de parler n’importe quelle langue à bord d’Exo10 !
Wayan n’en revenait pas ! Les répercussions étaient fantastiques ! Il serait peut-être affecté aux archives de la surveillance. Son véritable objectif. Piloter devait être génial mais son rêve inavoué était d’être aux archives. Au fil des ans, il avait élaboré l’hypothèse que l’accident qui l’avait privé à jamais de ses souvenirs et de ses parents était forcément relaté quelque part, classé dans des archives. Tout ce qu’il avait réussi à savoir, c’est qu’il s’était produit une explosion dans l’appartement qu’il occupait alors avec ses parents.
On l’y avait même conduit une fois, flanqué du Dr Chêne. Mais cela n’avait rien évoqué en lui. Il en était reparti effondré et avait dû subir des séances interminables de « méditation » et de visites de Chêne. Du coup, il avait décidé de ne plus rien demander et de se donner les moyens de trouver tout seul.
— Êtes-vous prêt pour l’intervention ? demanda-t-elle pour finir.
Tout de même, il n’y allait pas de gaîté de cœur, elle allait lui planter un truc dans le cerveau ! Et ce n’était peut-être pas si indolore que ça.
Il acquiesça d’un signe de tête. Elle l’installa sur le même type de table que chez Chêne. Au moins, il n’était pas complètement dépaysé.
— Je vais vous appliquer un masque sur le visage. Il diffusera un produit anesthésiant. Il faudra respirer normalement. Ce produit agira uniquement sur les zones où passera l’implant, Vous ne serez donc pas endormi.
— Dommage ! pensa Wayan.
— Cependant, il ne faudra pas bouger ! Prêt ?
Il fit un « oui » qui manquait d’enthousiasme.
Il vit le masque arriver sur son visage, englobant son nez et sa bouche. « Pas de panique, se dit-il, concentre-toi sur ta respiration ! » Et il se concentra du mieux qu’il put. S’appliquant à inspirer et à expirer calmement.
Antarès, qui était à présent derrière un petit pupitre, le félicita :
— Je vois que les séances de relaxation de mon confrère sont toujours efficaces. Puis elle reprit, plus professionnelle : « À présent que la zone est anesthésiée et stérilisée, je vais procéder à la mise en place de l’implant. Je vais tout d’abord, passer par le conduit nasal puis perforer le plancher crânien afin d’introduire »…
« Non mais qu’est-ce qu’elle a besoin de me décrire toute la procédure ! pensa Wayan à deux doigts de tourner de l’œil. Elle va pas fermer sa gueule ! Inspirer calmement… expirer calmement… Non mais je vais pas y arriver là ! »
— Excusez-moi Wayan ! s’exclama-t-elle en se rendant compte de son manque de tact. Il faut dire que j’ai en permanence des étudiants avec moi alors décrire ce que je fais est un automatisme. Désolée, nous allons attendre que vous repreniez votre calme. Elle lui fit un sourire contrit.
L’intervention fut effectivement totalement indolore. Et très rapide. Après avoir attendu que fusionnent l’implant et les cellules vivantes, Wayan se retrouva face au mur-écran du cabinet.
Antarès lui expliqua qu’avant de le relâcher, elle devait lui faire écouter plusieurs langues des plus utilisées sur Exo10. De la plus proche de sa langue à lui à la plus lointaine. Afin d’activer le mécanisme. Il fallait le faire maintenant, tant qu’il était encore sous anesthésie. Sinon il risquait de ne pas apprécier l’activation hors anesthésie
Wayan ne parlait jusqu’à présent qu’une seule langue. Alors qu’en général on en parlait deux voire trois. La langue universelle parlée et comprise par tout le monde, la seule qu’il possédait. Puis sa langue qu’on disait « Génétique ». Suivant le pays terrestre dont nos lointains gènes étaient issus et qui avaient cours sur terre au moment du départ d’Exo10. Et souvent, la langue d’un des parents. C’était d’ailleurs l’une des nombreuses raisons pour lesquelles il se faisait traiter de débile par Rhodes.
— Bon, maintenant je vais lancer le film d’activation. Il a été conçu pour activer et entraîner votre esprit à se servir au mieux de cette nouvelle fonction, l’informa Antarès. Alors Wayan découvrit toute une foule de langues dont il ignorait jusque-là l’existence. Au fur et à mesure que les sons, dans un premier temps incompréhensibles, se transformaient au fond de sa tête en langage compris, Wayan s’émerveillait du prodige de l’implant.
Il dut aussi faire des exercices parlés pour se familiariser avec les prononciations.
Vers midi, Antarès le libéra, il était au comble de la joie avant qu’elle ne lui annonce les recommandations de base. Ce qui le refroidit quelque peu
— Surtout, ne jamais essayer d’écouter une langue ancienne tout seul ! Extrêmement dangereux !
— Quoi ! s’exclama-t-il. Si c’est super dangereux, pourquoi on m’a fait mettre ce truc dans la tête ?
— Ne vous affolez pas comme ça, sourit-elle, avez-vous déjà entendu une langue ancienne ? Et quand je dis langue ancienne, je parle d’avant Exo10. Je parle même d’avant les grandes découvertes technologiques !
— Euh… En fait, non ! réalisa Wayan.
— Voilà où je voulais en venir. Je vous mets en garde, c’est le protocole que je dois appliquer. Comme vous devez le signaler à votre école. Je leur ferai parvenir le dossier. C’est obligatoire. Au cas où. Maintenant, vous voilà libre ! Je vous souhaite une bonne journée Wayan, termina-t-elle en s’inclinant.
En sortant, son premier réflexe fut d’appeler Nephtys tant il était surexcité. Mais il déchanta en se souvenant que ses tuteurs avaient verrouillé son bracelet.
En revanche il retrouva le responsable de la sécurité qui était revenu le chercher. Celui-ci lui parla en Russe, sa langue génétique. Ce qui surprit Wayan, mais il lui répondit avec application. Il n’en revenait toujours pas, il avait le sentiment qu’on lui avait donné un super pouvoir !
Sa première journée de travail débuta par le repas au réfectoire. Il fut horrifié en constatant que tout ce qu’il mangeait n’avait aucun goût. Ses voisins de table le rassurèrent en lui disant que c’étaient les conséquences de l’anesthésie. Du coup, ils le prirent sous leur aile et l’après-midi passa vite.
Et toute la semaine passa ainsi. Il classa des vidéos suivant les lieux, les années, les doléances. Grâce à ça, il apprit tout un panel de jurons dans une foule de langues. Car, bien souvent, les gens perdant leur sang-froid finissaient par s’insulter copieusement ! Ce qui l’amusa bien. Son seul regret était de ne pas pouvoir communiquer avec son amie.
Enfin, les deux sanctions arrivèrent à leur terme. Il reçut des félicitations de la part du responsable des archives. Neige et Ming aussi le félicitèrent. Neige en Japonais et Ming en Vietnamien. Ce qui fit plaisir à Wayan. Mais ce qui le ravit le plus fut de pouvoir appeler Nephtys.
Celle-ci lui proposa immédiatement de se retrouver à l’endroit habituel.
Ses tuteurs hésitèrent un peu, mais finirent par accepter.
Aussi, Wayan galopa-t-il jusqu’aux escaliers trop heureux de sa liberté retrouvée. Il dut attendre un moment Nephtys qui habitait plus loin et devait emprunter une rame pour le rejoindre.
Ils étaient ravis de se retrouver. Après les effusions, ils montèrent sur la place centrale qui, ce jour-là, transportait les promeneurs dans les profondeurs marines. Tout en traversant un orque-hologramme qui évoluait gracieusement, Wayan lui raconta tout ce qui lui était arrivé depuis leur séparation hâtive.
Nephtys en resta bouche bée. Quand il eut terminé son récit, elle lui dit d’un air préoccupé :
— C’est quand même dingue qu’on t’ait fait subir cette intervention ! Cet implant Trad ! C’est de l’ultra haute technologie, réservée à certains corps de métier. C’est bizarre quand même qu’ils en aient équipé un jeune délinquant !
— Merci pour « jeune délinquant » ! fit-il, faussement outré.
— Bah, tu vois ce que je veux dire, t’as pas trouvé ça bizarre toi ?
— Bien évidemment que si ! Mais ça n’avait pas l’air de choquer là-bas aux archives. Ils en ont eux aussi. Et franchement, je n’aurais rien pu faire sans ça.
— Alors c’est bizarre qu’ils t’aient assigné là-bas !
— Ouais… Mais peut-être qu’après je serai orienté aux archives de la surveillance ?
— Espérons que non ! s’exclama-t-elle, sans savoir que c’était le souhait de son ami. Je me demande si Rhodes et ses potes vont te foutre la paix maintenant ou si ça sera pire ?
— Je voudrais pas paraître trop optimiste, mais… je pense qu’ils vont m’en faire baver ! J’ai pas intérêt à me vanter du Trad en tout cas !
— C’est clair ! Je te conseillerai même de ne pas t’en vanter du tout ! Comporte-toi comme d’habitude. De toute façon, entre nous on emploie toujours la langue universelle, en cours aussi. Ça devrait passer inaperçu.
— Dommage ! J’aurais bien crâné un peu quand même ! Et toi ? Tes vacances ?
Alors elle lui raconta qu’elle avait fait pas mal de choses, visite à la famille, salle de jeux virtuels avec les potes, tournois divers, en un mot, elle ne s’était pas ennuyée. Wayan en conçut une légère déception. Visiblement il ne lui avait pas manqué autant qu’elle lui avait manqué !
— Mais tu m’as quand même bien manqué ! avoua-t-elle à la fin de son récit. Wayan la soupçonna à nouveau de télépathie ! Sa déception fut balayée dans l’instant.
— Au fait, reprit-elle, on va aller visiter une « réserve naturelle » après-demain, je vais t’inscrire ! Tu n’as plus qu’à convaincre tes tuteurs !
Les réserves naturelles étaient le lieu où étaient élevés tous les animaux et toutes les plantes qui servaient de nourriture. Ce qui se visitait était le sommet de l’iceberg. Un reflet de ce qu’avaient pu être les fermes sur terre. Dans les profondeurs de ces secteurs se trouvait toute une industrie qui allait de l’élevage en batterie jusqu’aux usines de transformation. La nourriture y était travaillée, démultipliée synthétiquement afin de pourvoir aux besoins de la population des secteurs qu’ils devaient desservir.
— Punaise ! Les convaincre ! C’est pas gagné ça ! Il regarda l’heure sur son bracelet puis reprit : « Je dois rentrer, je t’appelle pour te dire si c’est bon ou pas ». Il commença à se lever du banc sur lequel ils avaient fini par s’installer.
— Non, reprit-elle, tu m’appelles pour me dire que c’est bon ! Pars positif, Wayan, se moqua-t-elle gentiment. Elle se leva à son tour. Moi aussi je dois y aller.
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