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Couverture du roman La petite fille qui riait tout le temps...

La petite fille qui riait tout le temps...

Interrogeant sa tante sur son enfance, une femme s'attend à une réponse tendre. Pourtant, le verdict tombe, glacial : elle était « inaccessible ». Ce mot bouleversant déclenche une quête profonde au cœur des névroses familiales. Entre réalité et imaginaire, deux fillettes cheminent ensemble pour dénouer les secrets du passé. Nicolas Maria livre ici un premier roman initiatique et autobiographique puissant, explorant les récits que l'on se forge pour briser enfin le silence.
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Chapitre 2

1

Alors il était une fois, ou plutôt il aurait été une fois…

C’était pendant les temps troublés de la Grande Guerre, en 44, à Vichy… C’est drôle, cela ne m’avait jamais posé l’ombre d’un problème, comme on dit, jusqu’au jour où quelqu’un me demandant mes date et lieu de naissance a légèrement sursauté, et où, surprise, je me suis entendue lui faire cette réflexion « Eh oui ! Les hasards de l’histoire »…

C’était la grande histoire dont il s’agissait.

La légende veut que dans l’hôpital où j’ai vu le jour, en face du service de maternité, la Gestapo avait ses bureaux, je ne sais pas bien s’il faut dire bureaux, mais que dans ces lieux donc certains jours, un orchestre jouait et que ce qui se disait, c’était qu’il s’agissait de masquer les bruits, les cris qui auraient pu gêner ceux qui étaient là pour travailler… pour soigner… pour guérir… pour donner la vie… la légende donc dit que ce jour-là l’orchestre jouait et que ma mère l’a entendu juste avant de s’endormir…

Après, elle n’a plus rien entendu.

Elle avait bien prévenu le médecin qui lui annonçait qu’elle était enceinte pour la 2e fois, qu’il n’était pas question pour elle de vivre à nouveau les douleurs de l’enfantement, qu’elle préférait mourir tout de suite. C’est vrai à sa décharge que la 1refois avait dû être réellement terrible, plus de 36 heures de souffrances, sans rien pour la soulager… les photos en témoignent, même si elle a un vrai sourire avec ma grande sœur, toute petite dans les bras, son visage est totalement dévasté !

Alors, revivre cela, jamais ! Et le médecin lui avait promis qu’il l’endormirait.

C’est vrai que du coup, la vieille dame que je suis ne sait même pas comment elle est née… je n’ai jamais entendu parler de « césarienne » ou de quoi que ce soit, mais c’est vrai aussi que dans cette famille, on était plutôt pudique, on ne parlait pas beaucoup, et surtout on ne posait pas de question !

Pourtant, ce n’était pas une mauviette la grande blonde, elle en avait déjà vu beaucoup !

Déjà, elle était née dans un fossé, par un soir d’orage !

C’était en 1917, à la campagne. Sa mère, ma grand-mère, isolée, son mari étant à la guerre, la 1re, avait attelé en urgence la calèche afin de se rendre au village voisin pour trouver de l’aide afin de mettre au monde cet enfant qui se faisait pressant.

Laissant son aîné à la garde du régisseur – lepaïre,comme on disait alors – tandis que dans la nuit elle encourageait le cheval à aller plus vite, plus vite, un éclair, plus violent que les autres, le fit se cabrer et c’est ainsi que l’enfant, ma mère, naquit, dans un fossé, dans la nuit, la pluie, le vent et les éclairs…

Oh ! Je crois que ce n’était pas fait pour l’affoler, elle en verrait d’autres !

Grande, blonde, solaire, oui elle allait le devenir, mais avant, bien sûr, les aléas de la vie…

Son père qui revient de la guerre, gazé, malade… l’exploitation viticole qui ne survit pas… une petite sœur qui naît alors qu’elle a déjà 12 ans… son père qui meurt prématurément alors que la petite sœur n’a encore que 4 ans… et puis, le jour de l’enterrement, une discussion entendue du bas d’un escalier, discussion entre les oncles et les tantes, bien installés dans la vie, où il est envisagé de retirer la petite fille à sa mère parce que « lapôvre, elle s’en sortira jamais ! » et ce jour-là, ajoute-t-elle, je me suis juré qu’on n’aurait jamais besoin d’eux !

Eh oui, parfois cela suffit pour faire un « battant »!

Très vite, elle rentre dans le monde du travail… enchaîne les boulots au gré des salaires, c’est vrai que ses capacités et son mètre soixante-quinze le lui permettent… Et puis le temps passe… Un jour, elle montera sa propre entreprise et aura jusqu’à cent cinquante personnes qui travailleront avec elle, pour elle… mais là, c’est aller un peu vite !

Un jour donc, ce devait être en 37, elle se rend avec des copines sur la place centrale de la ville où, là, devant l’Opéra Comédie, Renault avait installé sa caravane publicitaire pour présenter sa dernière-née, oui, sa dernière voiture ! En ces temps reculés, il n’y avait pas de panneaux publicitaires, pas de spots radiophoniques ou télévisuels pour vanter, les dernières innovations, pour suggérer, inciter, convaincre, qu’il était temps pour chacun d’accéder au progrès… et les grosses firmes organisaient des caravanes qui parcouraient le pays à grand renfort de flonflons pour se faire connaître…

J’ai longtemps cru qu’il s’agissait de la 4CV, cette voiture mythique… je croyais que la grande blonde riait beaucoup avec ses copines devant cette si petite voiture… Mais non, j’ai découvert que la 4 CV n’avait vu le jour qu’après la guerre et que si la grande blonde riait si fort avec ses copines c’était sans doute de ce« grand dadais » que manifestement elle ne laissait pas indifférent !

Et legrand dadais est rentré chez lui et il a dit à sa femme (il était marié depuis déjà une dizaine d’années) qu’il ne pouvait pas rester marié avec elle, car jusque-là s’il croyait l’aimer, il se rendait compte que ce n’était qu’une grande amitié qui les liait, une très grande estime, qu’il avait croisé une femme qu’il ne connaissait pas, dont il ne savait même pas le nom, qu’il ne savait pas s’il la reverrait un jour, mais qu’il savait que c’était ça l’amour, celui avec un grand A.

Eh oui, c’était ça mon papa, des valeurs.

Ils n’avaient pas d’enfant et ils allaient divorcer !

Le« pauvre », il ne savait pas où il mettait les pieds… ! Ne vous y trompez pas, c’était une chouette bonne femme, ma mère.

Deuxième coup de foudre déterminant pour la grande blonde ?

Bien sûr, cela n’a pas dû poser de problème lorsqu’elle s’est présentée chez Renault pour une place de secrétaire (mieux payée que l’emploi qu’elle occupait), là où apparemment l’amoureux transi avait réussi à se faire muter… Sans doute, pour se rapprocher de son grand « A »… pour avoir peut-être une chance de la recroiser dans les rues de cette grande ville du Sud !

Très vite, il a dû faire sa cour, comme on dit ; tenter de la convaincre, lui dire qu’il était fou amoureux depuis la 1refois qu’il l’avait vue… Elle, je ne l’ai jamais entendue parler de ses sentiments, sauf peut-être trop tard, lorsqu’il n’était plus là ! Elle disait alors combien il lui manquait… peut-être comme si elle avait perdu son miroir, miroir qui n’était plus là pour la rassurer… lui répéter qu’elle était la plus belle…

Je crois plutôt qu’elle devait être un peu flattée de l’amour de cet homme qui présentait si bien, qui avait de la prestance, de l’autorité… qui savait jouer aux échecs, une de ses grandes fiertés était d’avoir fait« pat »avec le champion du monde de l’époque (dans une des parties que le champion partageait simultanément avec plusieurs adversaires)… mais tout de même ! Cet homme qui avait fait du water-polo, qui nageait si bien qu’un jour, au dire des journaux de l’époque, il avait « au péril de sa vie » plongé pour sauver une femme qui se noyait dans le Rhône, sauvetage qui lui avait valu une médaille ! Cet homme qui avait même joué aux tennis avec les « 4 mousquetaires » de ces temps anciens. Cet homme qui avait fait une école d’officiers… ou de sous-officier, je ne sais pas, je n’ai jamais été très douée pour faire la différence… qui avait même appris à jouer du violon…

Ce devait être un vrai Dandy, mon père, quand il était jeune ! Quand il était plus jeune ! Jusqu’à la fin de sa vie d’ailleurs il conservera cette attention à son apparence… pas la lavallière, mais presque !

Pour elle, certes, il devait bien y avoir un peu de tout ça… peut-être pas seulement !

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