
Là où l'amour ne s'achète pas
Chapitre 2
Je lui adresse un bref hochement de tête et quitte la salle de classe déserte pour rejoindre le couloir principal bondé, dont la lourde atmosphère me paraît irrespirable ; et je comprends vite la raison de ce malaise foudroyant. En remarquant les coups d'œil appuyés derrière les portes des casiers et les messes basses sur mon passage, je me force à bomber la poitrine et à afficher un sourire jusqu'aux oreilles. Je n'aime pas ce que je vois ni ce que j'entends, pourtant, je souris. C'est ma façon de leur dire : votre haine envers moi est réciproque et je vous emmerde.
Arrivée à ma voiture, je claque la portière à deux reprises pour la fermer complètement. C'est un tas de rouille, mais au moins, elle est fonctionnelle. Et je m'y sens bien. Je pourrais rouler pendant des heures. Il faut dire aussi que je passe beaucoup de temps dedans, plus que chez moi.
Je démarre le moteur afin de le faire chauffer, puis j'allume la radio et m'engage sur la route. Mon lieu de rendez-vous se trouve dans la ville mitoyenne de la nôtre, si j'en crois l'application GPS de mon téléphone. Je m'y suis déjà rendue plusieurs fois, mais cette sororité m'était inconnue jusque-là.
Moi qui pensais les avoir toutes testées.
Le brouillard s'épaissit au fil des kilomètres, à l'instar de la pluie dont les gouttes continuent de tambouriner avec fureur contre mon pare-brise. Ce n'est pas le temps idéal pour se hasarder dehors, et encore moins pour conduire, mais tous les habitants de la ville de Shefford y sont habitués puisqu'elle est réputée pour détenir le taux d'humidité le plus élevé des États-Unis.
Après avoir saigné l'album de Cage the Elephant, je comprends que je suis arrivée à destination lorsque je tourne dans une rue remplie d'autos mal garées et d'étudiants déjà alcoolisés à dix-huit heures. C'est dingue, toutes les fraternités, sans exception aucune, ont ce point en commun. Je sais que je n'aurai jamais le niveau ni l'argent pour en intégrer une, et qu'après le lycée, je devrai rapidement me trouver un job pour espérer m'en sortir mieux que ma mère, n'empêche que ça fait rêver. Mais bon, j'y serais pour les mauvaises raisons, donc en fin de compte, c'est un mal pour un bien.
À l'aide de mon rétroviseur, je rafraîchis mon maquillage en passant une couche de rouge à lèvres sur ma bouche charnue et de la poudre sur mon teint clair. Pour une fois, mon eye-liner n'a pas bavé et souligne toujours aussi bien le vert forêt de mes iris. Je m'attaque ensuite à mes cheveux, qui ne nécessitent pas beaucoup de travail. Un simple coup de peigne pour remettre ma frange et mon carré ébène en place, et le tour est joué. Je me contorsionne pour récupérer une robe et des talons qui gisent sur la banquette arrière – mon véhicule me servant aussi de dressing – et je me débarrasse de mon uniforme d'écolière, chemise blanche et jupe à carreaux gris absolument hideuses. Je garde toutefois un élément, le seul qui embellisse cette tenue morne et triste, et qui fait que je me sente moi-même : mes collants résille. Mon lycée a mis du temps avant de les tolérer, mais à force de persévérance, j'ai fini par gagner et conserver ainsi un peu de mon identité.
Décollant à peine mes fesses du siège, j'enfile péniblement le bout de tissu moulant, une robe noire asymétrique avec des mitaines intégrées, et bien que je ne puisse pas me voir en entier, je n'ai aucun doute sur le fait qu'elle rende bien. Je sais l'effet qu'elle produit sur les hommes et c'est précisément la raison pour laquelle je la porte aussi souvent.
Surtout parce que tu n'as pas les moyens de t'en offrir d'autres , me souffle secrètement ma conscience.
Je chasse cette pensée morose en attrapant mon téléphone et je m'empresse d'envoyer un nouveau message au type de Tinder.
[Je suis là. La Nissan bordeaux, un peu
cabossée. C'est la mienne.]
Même si je suis entourée par une multitude d'autres voitures, je ne suis pas inquiète quant au fait qu'il la reconnaîtra assez vite. C'est simple, c'est la seule qui ne dise pas : je suis pétée de thunes. Je regarde tomber la pluie, dans l'attente de sa réponse, qui ne traîne pas.
Sans blague, c'est toujours le déluge ici.
Mais bon, je ne m'attendais pas à ce qu'il se comporte en gentleman. Je ne suis qu'un vulgaire plan cul pour lui. Et c'est ce qu'il est aussi pour moi.
Je fronce les sourcils face à cette drôle de question.
Certes, j'ai légèrement poussé le contraste de ma photo de profil, mais je n'ai rien touché d'autre.
[Je ne sais pas. Tu es vraiment très jolie.]
Je reste de marbre devant ce compliment et décide même de l'ignorer en rangeant mon téléphone dans mon sac, au risque de le froisser. Qui sait, avec un peu de chance, il captera mon message subliminal et évitera de se la jouer niaiseux une fois que je serai face à lui.
Armée de mon parapluie, je pars affronter la tempête, et ce n'est qu'une fois que je me retrouve devant la porte d'entrée que je regrette de ne pas avoir pris mon gilet torsadé avec moi. Mais c'est trop tard. Un gars – pas celui de Tinder – m'ouvre la porte et reste bouche bée durant quelques secondes.
– Béni soit celui qui a fait venir cette strip-teaseuse !
Il joint ses deux mains en signe de prière. Derrière lui, une foule immense se déchaîne sur un remix de « Girls Just Want to Have Fun » 1 .
– Je ne suis pas strip-teaseuse. En revanche, je suis le plan cul de l'un detes potes. Lui, l'informé-je en lui collant la photo sous le nez.
– Mouais, pas étonnant. Ça a toujours été le plus veinard d'entre nous.
Après avoir effacé la moue déçue qui fronçait ses sourcils, il m'invite à entrer et à le suivre parmi la cohue frémissante. Les lumières, trop vives, m'éblouissent et réverbèrent leurs couleurs sur moi ; rouge brûlant, vert hypnotique, bleu électrique. Dans un coin, un flash gris acier éclaire un couple qui se roule des pelles à se manger le visage, et un autre, violet vibrant, illumine des soûlards voulant se taper dessus. Ce n'est que lorsque le type lâche ma main que je prends brusquement conscience qu'il l'avait prise. Aussi, que je me trouve devant la personne qui m'amène précisément ici. Je le reconnais tout de suite : il est moins grand que ce à quoi je m'attendais, mais le reste est prévisible à souhait. C'est un quarterback, somme toute banal. Les deux échangent quelques mots qu'il m'est impossible d'entendre, mais à en juger par leurs sourires en coin, lourds de sous-entendus, je devine qu'ils sont salaces à mon égard. Donc rien qui ne me soit inhabituel, en soi. Au bout d'un certain temps, celui qui m'a ouvert la porte se résigne à nous laisser seuls et disparaît dans la masse humaine.
– Raven, c'est bien ça ?
Un coup d'œil en dessous, vers son téléphone planqué dans la poche de son jean, m'indique qu'il n'a pas retenu mon nom, contrairement à ce qu'il aimerait me faire croire. Mais je ne peux pas me permettre de le critiquer.
Lui, au moins, a le mérite de faire cet effort.
– C'est ça, dans le mille.
Son sourire Colgate reflète la lumière, cette fois-ci blanc métallique, du projecteur.
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