
La danse des papillons: Tome II
Chapitre 2
La vieille ville de Montpellier et ses dédales de rues formaient un labyrinthe où je me perdais dès notre venue. Des rues sombres à n’en plus finir s’étirant à longueur de vue et enfermées par des murs longs, si noirs qu’ils me refilaient le cafard. Je ne parle pas de ses trottoirs si étroits par endroits que les piétons devaient les quitter pour marcher sur la rue lors des cohues. Il ne me tardait pas de faire sa connaissance à ce Montpellier où je me sentais étrangère, j’étais si curieuse pourtant. Je ne sortais guère de ce que mon père nommait le pigeonnier quand je voyais cet appartement tel un taudis. Je me hasardais de temps à autre à en sortir, accompagnée de Marie, afin de faire des courses dans les alentours après avoir repéré une épicerie peu éloignée de notre logis. La vieille ville n’avait rien à voir avec celle plus pittoresque de mon cher Fez et sa médina… ma chère médina. Lors des grosses chaleurs, dans ces rues étriquées de la ville, nous étouffions, contrairement au Maroc où l’air était respirable et moins humide. Les ruelles à cette époque étaient peu entretenues et si sales qu’il nous arrivait de croiser des rats surgis d’une poubelle entrouverte s’aventurant hardiment le long des rigoles. J’avais l’habitude des rats de la ferme mais ceux de la ville m’impressionnaient tant ils étaient gros et hideux, aussi sombres que les rues que nous parcourions à la hâte. J’observais Marie en souriant tandis qu’elle pestait sur eux afin de les faire fuir. Je fermais les yeux sur ces lieux obscurs pour ne penser qu’à Fez, si lumineuse elle. Nous devions longer la rue où nous logions puis traverser une petite place pour rejoindre une des avenues où se trouvaient des commerçants. Il nous arrivait de pousser la promenade plus haut jusqu’à ce grand marché où, si la vie grouillait, cela n’avait rien à voir avec ma chère médina où je me sentais comme chez moi. Lorsque nous étions lasses toutes deux de déambuler, nous rentrions retrouver le meublé et notre solitude en attendant le retour de mon père. Marie n’a jamais été une grande bavarde aussi me faisais-je la conversation quand je ne racontais pas ma peine aux pigeons qui m’écoutaient sans m’interrompre tout en roucoulant ! J’avais toujours près de moi de quoi écrire, notant tous les errements ou la mélancolie qui me hantaient parfois. Un jour pourtant, à l’aube de l’été et tandis que nous faisions notre promenade de fin d’après-midi Marie et moi, j’aperçus des gens rassemblés sur la placette située en bas de la rue de la Valfère. Cela semblait être une grande famille assise à l’ombre des platanes, parmi elles, des enfants batifolaient dans un baquet rempli d’eau. Les adultes formaient un cercle autour d’un homme jouant de la guitare. Je souriais à cette vision me rappelant la ferme et cela me fit un bien fou. Du coup, j’insistais auprès de Marie afin qu’elle me permette d’admirer la scène durant quelques instants. À son sourire, je voyais qu’elle prenait autant de plaisir que moi à écouter le guitariste. J’en soupirais d’aise souriant à mon tour aux enfants s’ébattant dans la bonne humeur. J’aurais tant aimé être avec eux. Il y avait si longtemps que je n’avais pas eu une si agréable vision. Je ne pouvais décrire ma joie tant elle était forte et fébrile à la fois, mélange de tendresse et de chagrin à ce moment-là. J’étais étonnée de voir les enfants si peu vêtus, en négligé tout comme moi là-bas au Tlélat, chantant et dansant sur les airs de guitare mais dans une rue de Montpellier.
Toutefois, tout ayant une fin et surtout le plaisir, Marie me pressa de partir, sans doute les souvenirs lui triturant l’esprit également. Je la suivis malgré moi toute à ma nostalgie en revivant ces moments. Elle partit sans se retourner quand je ne cessais de les regarder en me nourrissant de l’image de cette famille unie et si enjouée. Des frissons me parcouraient en écoutant ces airs venus d’Espagne que les adultes entonnaient. Tous semblaient si heureux. Quelle aubaine pour moi tandis que grâce à eux je faisais un retour en arrière, écoutant avec tendresse cette langue qui berça mon enfance bien que ne la comprenant que plus tard à force d’entendre mes grands-parents la parler dans l’intimité. Du pigeonnier que nous occupions, je ne pouvais rien voir de la rue, cependant qu’un air de guitare me parvenait parfois ainsi que les voix de tout ce petit monde chantant à tue-tête. Je descendais alors précipitamment pour me rendre auprès de cette petite assemblée qui me redonnait le goût de vivre. Je demeurais toujours à distance d’eux ne souhaitant pas me faire remarquer, jusqu’à ce que l’un des enfants me remarque et se dirige vers moi. Un large sourire sur son visage poupon, d’un geste amical il m’invita à le suivre pour me joindre à eux. En me tenant par la main, il m’entraîna vers sa mère puis ce fut au tour de son père et ainsi jusqu’à ses nombreux cousins et cousines vers qui allait mon timide sourire. L’homme à la guitare ne s’interrompit pas, continuant de jouer et de chanter tandis que je m’installais dans la ronde tapant dans mes mains et chantant à mon tour. Il y avait bien longtemps que je n’avais pas ressenti un tel bonheur, une telle joie de vivre et je le devais à cette famille gitane. J’allais partir lorsque le gamin m’entraîna à nouveau dans ses pas afin de me présenter à l’homme à la guitare. Il m’apprit que c’était son oncle et qu’il se nommait Manitas de Plata. L’enfant paraissait si fier du musicien qu’il déclara dans un sursaut : « plus tard, je serai un artiste comme lui. » J’ignorais alors combien j’allais passer de merveilleux moments à leurs côtés, eux qui m’accueillirent au sein de leur grande famille pour atténuer ma peine. Je retrouvais parmi les gitans certains airs que nous chantions en chœur le soir à la ferme autour de pépé Amat dans sa langue venue d’Espagne. Ces élans de joie empruntés aux gitans me donnaient de l’ardeur, ils me revigoraient, vivifiant l’air autour de moi tellement, que je gigotais sur lui tel le feuillage dans les ramures lorsque la bise souffle les soirs d’été. Je recherchais leur compagnie me fondant à leurs rites proches des nôtres, familles pieds-noirs d’origine espagnole, de même qu’ils m’adoptaient à leur tour me faisant oublier ce proche et douloureux passé. Mon père vit d’un mauvais œil que je fréquente « ces gens » comme il disait mais, connaissant mes tourments et sur les conseils de sa mère il me fit juste promettre de ne rien faire qui puisse le mettre en rogne. Je soufflais fort pour seule réponse en levant les épaules et grimaçais après avoir tourné les talons. Il n’avait pas changé et des copains je n’étais pas prête de m’en faire dans ce pays où rien ne me plaisait de toutes les façons. Les rares fois où il lui arrivait de rentrer tard, je reprenais alors mes bonnes habitudes et demeurais auprès de mes nouveaux amis avec qui je partageais de précieux moments. J’oubliais, provisoirement, tentant d’effacer de ma mémoire ce qui au fond me torturait toujours. En effet, je n’avais pas beaucoup de nouvelles de mémé et de mon pépico, je n’avais aucune nouvelle de personne du reste. Seul mon père devait en avoir mais il omettait de m’en faire part. Sciemment ou non, je ne le sus jamais, j’avais horreur de cette façon qu’il avait de me laisser dans l’ignorance mais c’était une habitude chez nous, les non-dits. J’avais beau me persuader de passer à autre chose et me détacher de mon jeune passé, je n’y parvenais pas, je ne connus jamais plus un tel déchirement si ce n’est bien plus tard lors de la perte des êtres chers qui m’élevèrent tandis que j’étais devenue une adulte : mes chers grands-parents !
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