Couverture du roman La danse des papillons: Tome II

La danse des papillons: Tome II

8.6 / 10.0
Dans ce second tome, l'héroïne se confie sur son éveil sensoriel et son lien profond avec le monde. Dès l'instant où sa perception s'est éclaircie, elle a développé un amour inconditionnel pour son milieu de vie. L'autrice Samie Louve, imprégnée de poésie et d'observation de la nature humaine, explore cette sensibilité. Elle met son écriture au service de l'autre, aidant chacun à témoigner de son parcours pour léguer un souvenir précieux à son entourage.

La danse des papillons: Tome II Chapitre 1

Il est un bout de ciel qui n’appartient qu’à moi…

C’est celui que je caresse en pensant à toi, Catherine-Pascale

Ma fille chérie.

La danse reste la même chez les papillons, bien des années après.

*****

Le souvenir me porte et me transporte bien souvent au-delà de mes rêves, il s’attache à me faire vivre cette réalité d’un passé que je voudrais toujours présent tant il est ancré en moi. Cette fabuleuse mémoire dans laquelle je me complais outrepasse ses droits jusqu’à l’inoubliable. Esclave de ses joies mais aussi de ses peines, je ne peux que la vivre pour en être soulagée. Cependant, qu’elle soit fantasme, chimère ou quelconques songes illusoires, elle me permet de revivre cette partie de ma jeunesse entourée de la tendresse des miens. De fredaines en frasques et de passades en passions, de rires qui me firent pleurer aux larmes dont quelquefois je ris aujourd’hui, je ne peux oublier. Des coups tellement bas qu’ils me tannèrent le cuir à cette exaltation si souvent incomprise que j’en garde les traces, j’en rêve trop souvent. Au-delà de ces réminiscences et du plus loin que je me souvienne, je garde en moi cette faculté de puiser dans mes réserves les quelques aptitudes qui me furent offertes bien malgré moi. Pour cela, je sais depuis toujours vers qui va ma reconnaissance car cette force, résignée quelques fois, s’obstine encore souvent et pour mon plus grand bien grâce à mes grands-parents maternels prenant sous leurs ailes bienveillantes, de ma naissance à mes huit ans, l’oisillon tombé du nid que j’étais après la mort de ma maman.

Et me voilà, de longues années plus tard, plongée dans mes souvenirs, à les revivre pour les décrire. Il est vrai qu’il s’en est passé du temps quand l’essentiel est là, profondément ancré en moi. Je chemine durant ce qui me semble être une éternité, croyant avoir oublié, et pourtant ! Soixante et onze ans ont sonné à ma porte et il me semble qu’hier est là, au bout de mes doigts, que je l’effleure, que je le touche sans jamais l’avoir quitté. Si l’on m’avait dit qu’un jour je retiendrais tout cela dans mon petit cerveau, ma cervelle de moineau comme disait mon cher grand-père, mon pépico aujourd’hui disparu ! Je souris encore en pensant à lui. Ce merveilleux bonhomme à qui je dois tant ! Lui qui m’a tout appris de ses silences auxquels j’adhérais, le mimant, son regard au loin, si loin que l’on ne pouvait s’imaginer où se posaient ses pensées. Tous deux, nous ne faisions qu’un dans ces moments de profonde réflexion que je n’osais interrompre, l’observant avec tendresse. Ces instants me semblaient divins. À mes yeux de gosse, mon grand-père me faisait l’effet d’un grand sage et je crois bien qu’il l’était, ne laissant rien paraître, pas le moindre regret ni la plus petite colère, son sourire enfoui tout au fond de son regard malgré son air renfrogné. J’avais pris de lui les yeux bleus, les yeux des rêves où chacun aime se promener afin d’y puiser toute la tendresse du monde. Je n’étais qu’une petite fille et déjà auprès de ces deux êtres qu’étaient mes grands-parents maternels, je sentais l’amour ruisseler sur moi depuis la perte de celle que je ne connaîtrai jamais : ma mère. Dans la famille, tous l’appelaient Poupée. Ma mère, trop tôt disparue ce 17 janvier 1948, à peine quelques jours avant que nous fêtions le premier anniversaire de ma venue au monde, ce 27 janvier 1948. Poupée avait seulement 24 ans.

C’est vrai qu’il s’en est passé des choses depuis, depuis ce fameux jour où je crus que l’on m’arrachait, l’une après l’autre, des entrailles du corps, ce jour où il fallut quitter le pays où nous étions nés, tout ce qui m’était cher ! Notre terre si particulière, si douce à nos cœurs et sur laquelle nous vivions depuis des générations. Cette boule pesante sur mon estomac, elle est souvent là, elle se manifeste lorsque je croise des Arabes venus se réfugier eux aussi dans notre beau pays, la France. Je la sens alors qu’en famille nous nous remémorons les souvenirs avec cet accent bien de chez nous, chantant comme les cigales en été au milieu des champs de blé, en riant parfois jusqu’aux larmes sur les vieilles photos à présent jaunies, ramenées de là-bas dans nos minces bagages. Oui, le souvenir m’appelle, il a posé sur moi ses douces ailes comme celles des papillons cherchant le fruit sur la plaine jaunie sous un soleil de plomb. Et bien que quelques années aient grignoté ma vie, je me souviens comme si c’était hier, chaque instant si infime soit-il, de ce que tous ces êtres m’ont apporté de chaleur et de tendresse sur mon chemin de l’enfance. Cela allait me permettre de traverser le temps sereinement, du moins quelques années durant !

Nous étions donc installés Marie, mon père et moi à Montpellier, au quatrième étage d’un vieil immeuble rénové à la hâte dans la rue de la Valfère. Les escaliers en colimaçon comme le reste de l’immeuble étaient très anciens, si étroits qu’en les grimpant nous nous appuyions sur le mur effrité de la colonne centrale sur lesquels ils étaient bâtis. Cela sentait le moisi à peine entrés dans l’immeuble au point que cela nous soulevait le cœur, surtout à Marie et moi qui pestions quand mon paternel, lui, ne sourcillait guère, ne disant mot. Toutes les marches de cet escalier étaient âgées, si usées qu’elles étaient lisses en leur milieu sans la moindre arête sur leurs bordures. Bien des pieds avaient dû l’emprunter, pensais-je souvent en imaginant l’ancien temps. Marie qui portait bien son âge avait pris un coup de vieux depuis notre départ du Maroc et en grimpant les quatre étages des escaliers, difficiles à monter, elle n’en finissait plus de souffler au point que des haltes étaient nécessaires afin de reprendre son souffle. Je suis sûre au fond qu’elle regrettait d’avoir loué cet appartement mais comme à son habitude, elle ne se plaignait pas. Arrivées dans ce que je ne cesserai de nommer un taudis, nous avions droit à la roucoulade des pigeons rassemblés sur le toit. Ils paraissaient heureux de nous voir, du moins c’est ce que j’imaginais. J’aimais les observer d’autant qu’ils ne montraient aucune crainte à mon approche. Ces pigeons auprès desquels je passais du bon temps me rappelaient la ferme au Tlélat. Durant leurs envolées, je les accompagnais du regard, les voir voler au-dessus de moi me donnait de l’espoir. Je prenais d’eux chaque geste, chaque caquetage, ne me lassant pas de leur bavardage, leur enviant leur liberté. Je n’avais pas fini de me souvenir, en leur compagnie, de mon pays perdu, mon enfance, ma vie là-bas et lorsqu’ils revenaient sur le toit, je ne manquais pas de leur lancer des morceaux de pain rassis chipés à Marie avant qu’elle les utilise pour en faire du pain perdu.

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