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Couverture du roman La couleur des larmes

La couleur des larmes

Nelly Pujold grandit paisiblement auprès de sa grand-mère, au cœur d'un domaine parfumé par la lavande. Pourtant, derrière cette insouciance enfantine, la fillette redoute le deuil et la disparition de ses proches. Lucidement, elle comprend qu'elle doit un jour s'émanciper. Elle se lance alors dans une quête incertaine pour trouver l'âme sœur capable de panser ses futures blessures. Ce voyage initiatique la mènera aux confins de l'amour et de la solitude.
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Chapitre 2

— Alors, Pitchounette, te voilà bien gaillarde !

— Ah ça, père Floriette ! Il me faudrait vite des baudruches, du papier fort, bien fort hein, et de la colle d’amidon ou de poisson !

— Oh là ! Oh là ! Souffle un bon coup ! C’est qu’on va pas t’enlever la terre sous les pieds ! La boule tourne bien seule gaminette, ne pousse pas si fort ! Que veux-tu faire de tout ça ?

— C’est un secret. Des choses… Des choses pour trouver un béguin.

— Ouh, là ! Doucement Lisette avec ta layette ! T’as encore la robe amidonnée des collégiennes et tu voudrais déjà passer les nippes de mariée ! Voyez-vous un peu cette jeunesse ! À peine ça court que ça veut des ailes !

— C’était un secret et vous criez si fort ! Toute l’épicerie est au courant maintenant !

— Peuchère ! Où donc vois-tu la foule, toi ?

— C’est pas gentil, père Floriette !

— T’en auras bien assez vite de tes gentillesses ! T’as pas besoin de te faire du mouron, tiens ! Quand tu vas monter en fleur, il y a bien des jardiniers qui voudront t’arranger ! Mais ne te presse pas ! On fane bien plus vite qu’on est éclos ! Retourne vite chez la mère ! Profite de l’enfance, petite ! Le temps viendra de te rendre fada avec tes histoires de béguin ! Tiens, prends cette navette, et savoure l’insouciance jusqu’à la dernière bouchée ! Tu verras ! Le destin ne remplit pas la bouche que de bonnes choses !

— Merci, mais je préfère le nougat !

— En plus, on fait la difficile ! Le nougat ! C’est une mode ! Tout le monde me serine avec ce nougat, mais ça ne tiendra jamais ! Enfin… Est-ce tout ce que tu voulais ?

— Oui… On peut déjà aller loin avec ça ! Ah ! J’allais oublier… Avez-vous des bouteilles vides ?

— Toutes celles que me ramène Fabius ! Depuis qu’il m’achète la boisson à Châteauneuf, il ne trouve pas mieux que me laisser ces maudits flacons sur le dos ! Et le vin descend plus vite dans le gosier que mes jambes ne montent au grenier !

— Je peux les prendre ?

— Si ça te chante ! Mais ce sera bien encombrant pour ta frêle petite taille !

— Au début, oui. Mais par la suite, je prendrai des valises.

Le père Floriette regardait la gamine d’un air dubitatif, en secouant la tête, goguenard, les mains sur les hanches.

Nelly fit sonner ses chaussures sur les vieilles marches de bois. Elle ouvrit la porte craintivement, tendit le bras moins haut que le mois dernier, afin d’atteindre l’interrupteur. Il faisait chaud, les planches et les lattes craquaient, envahies par un étang de clarté tombant des lucarnes.

Elle louvoya dans la réserve de l’épicier, vit les gros fûts collants de marinades, d’olives et d’aulx, les bocaux de pistou, de miel, les gerbes de lavandes séchant contre les poutres, avec celles de mélisse et de sauge. Elle aperçut aussi le grand bac de sable prévu contre les incendies, en lequel elle se soulageait lorsqu’elle n’avait pas envie de retourner jusqu’au cabanon.

Elle demeurait au milieu de la pièce, entre le refuge des lessives suspendues, courant au milieu du linge sentant le savon et le bois délavé. Elle déroulait les gestes d’autrefois, en espérant retrouver les mêmes émotions qu’auparavant, mais elle ne savait pas pourquoi ce n’était plus pareil. Depuis un certain temps, elle se lassait vite de certains jeux, ses compagnons imaginaires s’éloignaient petit à petit. Ça l’attristait, elle se sentait perdue, et les allées parsemées de grands tissus blancs trahissaient l’espace. Le monde changeait, ses bras atteignaient des hauteurs inhabituelles.

Elle avait encore la fraîcheur et la naïveté d’antan, ou du moins, tentait-elle de la conserver, afin que ces errances conservent intactes leurs magies.

Elle observait les beaux flacons couchés dans la panière, saisit l’un d’eux en l’appliquant devant les yeux, afin de découvrir comment apparaissait la vie, ainsi changée par la verdeur du verre. Des gouttes de clarté perlaient sur sa peau, en pluie fine et douce.

Nelly prit la caisse de savon vide, la retourna et sortit la tête par la lucarne. Rien n’avait changé en ce lieu. Elle voyait la bordure aux hirondelles, le mystère des cheminées, cette espèce de trou noir, ou l’autre, élevée fièrement, avec sa coiffe de terre cuite. Où donc cela menait-il ?

Le ciel lisse tombait des tuiles sur la rue, plus besoin de lever la tête pour absorber l’azur, il régnait là, en avant et derrière le toit. On ne voyait pas la ville. Nelly demeurait plus haute que le monde, elle allait plus loin, au-delà, les pieds sans empreinte et sans poids.

Elle rêvait ainsi, lorsque la voix puissante du père Floriette la héla.

— Et alors ! Tu te prends mal là-haut ?

— J’arrive, père Floriette, ne craignez rien ! Je regardais la vue !

— C’est dangereux ! Je t’ai déjà maintes fois dit de ne pas grimper sur l’escabeau !

— Je ne peux pas tomber ! Le cadre de la lucarne m’enserre le cou ! Et maintenant je n’ai plus besoin de cet escabeau !

— Ça ne fait rien, tête de mule ! Un jour, il te viendra bien l’envie de pousser sur la corniche, je te connais bien avec tes marottes !

— Je ne suis plus une gaminette !

Nelly, forte de ses jambes croissantes, fila vexée et à toute allure, chercher l’alcool camphré chez Soubiran, le grand pharmacien famélique et vêtu d’un deuil perpétuel, la bouche arrondie et toujours étonnée. Elle se regarda longuement devant la vitrine et lâcha satisfaite : « C’est dont vrai. Je suis devenue bien haute ! »

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