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Couverture du roman La couleur des larmes

La couleur des larmes

Nelly Pujold grandit paisiblement auprès de sa grand-mère, au cœur d'un domaine parfumé par la lavande. Pourtant, derrière cette insouciance enfantine, la fillette redoute le deuil et la disparition de ses proches. Lucidement, elle comprend qu'elle doit un jour s'émanciper. Elle se lance alors dans une quête incertaine pour trouver l'âme sœur capable de panser ses futures blessures. Ce voyage initiatique la mènera aux confins de l'amour et de la solitude.
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Chapitre 3

Le village assoiffé tardait au bord des fontaines, les chevaux traînaient lamentablement leurs sabots, la poussière s’infiltrait à l’intérieur des calèches. Le pire arrivait lorsqu’une de ces nouvelles automobiles passait, le tintamarre effrayait les bêtes, on les voyait effectuer de dangereux écarts surprenant les passants peu enclins à ce modernisme nauséabond.

— Ceci va leur tourner les sangs aux bourgeois, ces machines infernales !

— Bah ! Ça prendra jamais ! D’ici que ce soit au point, on a le temps de voir venir !

Les commentaires allaient bon train, eux, plus que ces mécaniques défaillantes. Le soir, devant les anisettes, on voyait monsieur le maire passer tout tranquillement dans son char puant, se tenant bedonnant et fier, tel un gros bonhomme de papier mâché, tout prêt d’éclater.

La petite Nelly repoussa le portail des « Vanils », la propriété blanche de sa grand-mère, lourdement chargée de ses emplettes. La tante Lilette venait d’arriver, avec l’oncle Marcel.

Cette dernière parlait lentement, d’une voix aiguë. Elle avait confectionné une tarte aux abricots et déposé sur la table ses sempiternels pots de gelées aux coings trop recuits.

On la voyait fuir avec une belle avance sur le gâteau ; comme on dit aussi, le sourire séchait à l’air !

Lilette portait des lunettes d’écaille noires, mais ne semblait pas mieux voir pour autant. Quant à l’oncle Marcel, à part le cou perlant de prurit, il devenait sourd comme un vase. Son vaste cornet à pavillon l’accompagnait partout, parfois il le déposait sur la table, lorsque par exemple sa mâchoire rognait menu, une grande quantité de fromage bien fait et de café au lait.

On ne pouvait ignorer l’embout jaunâtre et peu ragoûtant, de cette énorme pipe posée à quelques centimètres de l’assiette !

La table, au milieu du jardin, embaumait le sucre et la cannelle, que les guêpes venaient savourer à la dérobée. Nelly tendit le flacon d’alcool camphré au protubérant Marcel, qui, comme à son habitude, empestait la vieille lavette douteuse. Ça finissait par un baiser poisseux sur les joues, dont la petite se débarrassait dans la baignoire de la salle de bain, devant la fenêtre hublot. Elle s’enduisait ensuite d’une eau de Cologne bleutée, qu’elle utilisait également pour s’évader dans un univers océanique, restant des minutes ainsi, prostrée, le flacon posé devant les yeux, à observer le jardin, écouter les oiseaux, immergée dans ce nouveau monde.

— Elle est serviable cette pitchoune, fit l’oncle. Un vrai cœur sur la main !

— Je ne suis plus petite l’oncle !

— Viens vers moi, fit Lilette ! C’est pas faux ! Tu deviens haute !

— Et nous, reprit l’oncle en hurlant, on s’approche du trou !

— C’est quoi ce trou que vous parlez tout le temps, les grandes personnes ?

— Oh, Nelly, s’il te plaît ! On dit pas : « Ce trou que vous parlez tout le temps, enfin ! »… Une grande fille comme toi, ça doit bien savoir parler et observer une certaine allure dans la société. Plus tard, ça te servira, crois-moi ! Ce trou ? Eh bien… C’est rien… C’est seulement un endroit qui fait peur aux adultes. Ça concerne pas les enfants.

— Ah ? Ils vous punissent aussi les grands ? Comme pour nous, quand vous nous racontez qu’il y a des rats dans la cave, et que vous allez nous y enfermer ?

— C’est pire que ça, reprit Marcel ! Bien pire ! Pour vous, c’estdes fables, mais pour nous, c’est la vérité, et on y passe tous une fois ou l’autre !

— Ah bon ? Ça veut dire que vous êtes méchants alors ?

— Tu nous poses des questions trop difficiles Nelly !

— C’est parce que vous ne savez pas répondre qu’on vous colle ?

— C’est bien pire qu’à l’école, reprit Lilette !

— Rien n’est aussi pire que l’école, Tante !

— « Aussi pire » reprit la grand-mère, d’un air débonnaire… Allons, allons ! On va lui mettre des idées noires dans la tête, la petite est impressionnable, vous le savez bien !

Nelly goûta tranquillement, mais il n’empêche que cette histoire de trou où les adultes sont punis la poursuivait. S’il en est ainsi, c’est que grand-mère aussi pouvait être prise, comme l’a sûrement déjà été sa maman, lorsqu’elle est née. On l’a certainement attrapée parce que je suis venue au monde trop vite et que c’était pas prévu. On ne m’a rien dit, jamais. Je le sais depuis que j’ai grandi. Depuis aujourd’hui.

Je vais aller contre l’armoire, je suis sûr qu’il me faudra encore élever le trait de crayon.

Je ne devais pas être là, c’est ça. C’est la réponse à toutes ces questions embarrassantes qui mettent grand-mère mal à l’aise. Raison de plus pour me fabriquer le voyage permettant de la sauver du grand régent. Mon fiancé nous protégera tous, si je le prends bien courageux !

Mais où donc trouver un tel beau prince ?

Lilette croquait les tranches de tarte avec avidité, ramenant régulièrement sa tasse de thé en bouche, brunie par les franges du lait s’effilochant au-dessus de la porcelaine.Les fleurs dessinées en surfaces cachaient un instant l’éclat dentaire jouxtant la lèvre inférieure. Les résidus d’abricots coloraient la coupe d’un jour tranché à la spatule. Nelly observait les mains, les membres de ces accoudés discutant de choses incompréhensibles, donc forcément sérieuses. Il faisait bon sous les arbres, les pas de l’enfance protégée crissaient sur le gravier, les martinets décochaient des flèches d’un toit à l’autre, par traits multiples et stridents.

Derrière les volets clos, encombrés de glycines, qui sait ce que l’ombre fomentait ?

— Est-elle rêveuse, notre petite Nelly ! Lilette la regardait, derrière l’éclat du monde clos de ses lunettes.

— Elle a toujours été solitaire. Ce n’est pas nouveau. Ça m’inquiète parfois…

— Tu n’as pas d’amie, reprit Lilette, pas de copines d’école ?

— L’école n’est pas mon amie ! Donc je peux pas avoir des copines !

— Serais-tu sauvage, par hasard ?

— Ils ne parlent que des tâches, de ce qu’ils échangent pendant les récrés, et leurs jeux de balles stupides « m’escagassent » ! Les ballons, c’est comme les taons ; j’ai tous envie de les éclater !

— On voit bien qu’elle est unique, reprit Lilette ! Ça devient égoïste avec le temps !

— Du moment qu’elle est heureuse ainsi, reprit l’oncle Marcel.

Son menton luisait de victuailles, de temps à autre, une bouillie indéfinie surgissait entre les fentes labiales. Il disait la vérité le sourd. Parce qu’il n’entendait plus ce stupide monde, inquiété d’actions n’ayant rien de comparable avec la magnificence des lieux et ce dont il en émanait. Nelly ne le savait peut-être pas, mais à sa naissance, en partant, sa mère n’avait point complètement clos la porte.

— Mais enfin reprit Lilette, à quoi rêves-tu donc, ainsi ?

— Je ne rêve pas, tante. Je jette l’amour en l’air. Peut-être que quelqu’un l’attrapera au vol !

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