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Couverture du roman La couleur des larmes

La couleur des larmes

Nelly Pujold grandit paisiblement auprès de sa grand-mère, au cœur d'un domaine parfumé par la lavande. Pourtant, derrière cette insouciance enfantine, la fillette redoute le deuil et la disparition de ses proches. Lucidement, elle comprend qu'elle doit un jour s'émanciper. Elle se lance alors dans une quête incertaine pour trouver l'âme sœur capable de panser ses futures blessures. Ce voyage initiatique la mènera aux confins de l'amour et de la solitude.
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Chapitre 1

Du même auteur

- Les carnets de nuit, Éd. Saint-Germain-des-Prés, Paris, 1983 ;

- Le cancer d’Aphrodite, Éd.Saint-Germain-des-Prés, Paris, 1985 ;

- Encre d’échine, Éd. Indigo-Montangero, Montreux, 2003 ;

- Le lys de verre, Éd.Persée, Paris et Cogolin, 2009 ;

- L’Affaire Jéricho, Éd.du Panthéon, Paris, 2014 ;

- Montreux fantastique et mystérieuse, Éd.Cabédita-Slatkine, 2019 ;

- Bleu-muet, Polar fantastique, Le Lys Bleu Éditions, 2020 ;

- La trahison de Mercure, Polar fantastique, Éd.Librinova, 2020 ;

- Exercices de stèles - Le grand retour des cendres, Le Lys Bleu Éditions, 2022.

À ma fille Gaïa, dont l’enfance éperdue éclate toujours

au fil de ces pages.

À Geneviève Beaucage, cette héroïne sans commencement ni fin, qui perdure à scintiller entre les lignes depuis novembre 2005.

Un

Nelly Pujold jouait depuis plusieurs heures déjà sur les graviers brûlants de l’allée.

Un été chaud frappait Montélimar, si chaud que de temps à autre la fillette s’arrosait le corps avec le tuyau du jardin. Elle sentait monter l’odeur de jute, regardait la terre boire l’eau avec avidité en formant des bulles.

De gros insectes s’enfuyaient, des coléoptères verdâtres, des fourmis, tout un monde venant d’interstices profonds et s’en retournant, passant entre les dalles disjointes ou le terreau habillant les dessous de balcons. Nelly observait ces voyageurs étranges, imaginant d’énormes contrées avec des abysses, des couloirs se perdant dans toutes les directions à la fois, possédant une reine tentaculaire, aux mâchoires cartilagineuses et des yeux rougeâtres en tête d’épingle.

Elle voulait s’évader…

— Tu rêves de près, ma fille ?

— Oh, grand-mère ! Tu m’as effrayée !

— As-tu des tracas, ma pitchounette ?

— J’aimerais m’en aller dans le pays des bêtes.

— En voilà de drôles d’idées ! Le pays des bêtes !

— Ce ne sont pas des idées.

— Tu es encore bien petite pour penser à t’envoler !

— Tout le monde me dit la même chose ! Ça m’escagasse à la fin ! J’ai beaucoup grandi depuis l’été dernier ! Tiens, regarde ! L’année passée, je ne pouvais pas toucher la corniche de ta fenêtre, eh ben maintenant, j’arrive sans peine à fermer toutes les persiennes !

— Eh bien, laisse-les seulement ainsi, sinon ce soir, on va cuire, et l’oncle Marcel va encore se plaindre de ses clous dans la nuque !

— Si on allait faire la sieste ? Tu sais, j’adore quand tu me racontes une histoire dans la pénombre.

Le plafond se met à bouger. Il prend la couleur des glycines, je vois les frissons danser, et je pars loin… Si loin ! En plus, le bois sent bon la vanille !

— Tu sais bien que je ne peux pas ! J’attends Lilette et Marcel, je viens de te le dire, voyons !

— Tu m’as pas dit pour Lilette ! Zut alors ! Elle va encore nous apporter ces gelées de coing dures comme de la gomme ! Et puis l’oncle, il me fait peur avec sa grosse voiture à manivelle, qu’il n’arrive jamais à démarrer ! en plus, c’est pas bien, il n’arrête pas de jurer et personne dit rien.

— Tu sais, ma petite Nelly, je crois que je vois ce qui ne va pas chez toi. Si ta pauvre mère était encore en vie, elle aurait pu te construire un petit frère ou une petite sœur. Tu t’amuserais bien et ne t’ennuierais pas en compagnie d’une si vieille dame !

— Comment peux-tu dire ça ! Je t’aime tellement ! Tu veux donc me rendre bien triste pour la journée !

— Cela n’a rien à voir, Nelly, que tu m’aimes ou pas, si tu es seule ! Il faut te trouver une occupation pour l’été ! Tiens ! Pourquoi n’irais-tu pas aider le père Floriette dans son épicerie ?

— Quelle horreur ! Tu as vu ces mains ! Elles sont toutes sales ! Elles sont aussi noires et rugueuses que de la gravelle ! J’ai pas envie que ça me vienne pareil !

— Ne dis pas ça, Nelly ! Le travail ne salit jamais, tu m’entends ? Jamais ! Pis… Avec un peu de chance, il t’apprendra à cuisiner le meilleur pistou de tout le Midi !

— Je me fiche pas mal du pistou ! Moi, je voudrais entrer dans le nougat !

— Moi ! Moi ! Moi ! C’est que ça a son caractère cette pitchounette ! Tiens, j’y retrouve ta mère ! T’es pas la fille de ma petite Adeline pour rien, va ! Oui… Ta chère maman. Mais… Ne rêve donc pas, Nelly ! C’est pas parce que ça sent bon que c’est du facile ! Ça ne tiendra jamais, c’est une lubie cette fabrique ! Non, crois-moi, il faut vite t’enlever ces vilaines idées de la tête ! C’est qu’une mode, une lubie, rien de bien méchant, tu verras, comme toutes ces nouveautés ! Aide-moi plutôt à installer le service à thé dans le jardin, ça me sera bien plus utile. Et n’oublie pas l’anisette de l’oncle Marcel ! Pendant ce temps, je vais dresser les parasols !

Nelly pénétra dans la cuisine. Contrariée. Juste devant, le lavoir de pierre trônait, astiqué avec soin.

Lilette fouinait partout, et l’aïeule ne voulait pas se laisser paraître le parent pauvre de la famille. Il fallait que ça reluise partout. La fillette monta sur la demi-pointe afin d’attraper le bocal de thé noir, la théière argentée et la belle passoire à balancelle scintillant sur son support. Mais elle trouva la bouteille d’anisette vidée jusqu’à la dernière goutte. Il ne restait qu’une solution, courir à grandes enjambées chez le père Floriette, rue Saint-Gaucher.

Elle prit les sous enfermés dans la boîte à biscuit et s’esquiva le plus vite possible, claquant au passage la grille du jardin.

— Eh, là ! Où vas-tu, Nelly ?

— Y a plus de goutte ! Je cours vers le père Floriette !

— Ne tarde pas ! Je vous connais vous deux, quand vous partez dans vos histoires !

— Je peux acheter des baudruches ?

— D’accord, mais pas de bêtise hein ? Et passe chez Soubiran pendant que tu y es. Je n’ai plus d’alcool camphré pour le cou de l’oncle !

— Il a besoin que d’alcool celui-là !

— Reste brave, Nelly ! Ce n’est pas bon de parler mal !

Nelly parcourut les rues moites et crayeuses de Montélimar, s’arrêta dans le parc proche de la gare, regarda un instant les autres enfants jouer avec les bateaux de location, au pavillon du square. La partie ombragée du lieu dispensait une douce fraîcheur dans la chevelure de la gamine. Tandis que le manège de voilettes blanches tournait nonchalamment, Amandine installait les enfants sur les nouveaux chevaux, fraîchement repeints par Mathieu, son nouveau béguin.

Alors, à ce moment-là, voyant tant de chevaliers partir loin à la ronde, Nelly se dit que puisqu’elle demeurait seule, elle devrait trouver elle aussi un fiancé ; l’été florissant éclatait d’or pur, des myriades de gouttelettes de soleil filtraient au travers des jalousies, mouchetant la chambre d’un frémissement continu, de gazouillis d’oiseaux et bourdonnements d’insectes ; la vie bruissait de toutes parts, et quand on grandissait à hauteur de persiennes, on devait plus perdre son temps avec des gamineries.

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