
La Compagne Brisée : Renaître des Cendres de la Trahison
Chapitre 2
Chloé POV:
Le lendemain matin, l'invasion continue.
Sur le bois écaillé de ma commode, trône un flacon de parfum. C'est celui de Camille. Elle ne l'a pas oublié ; elle l'a posé là délibérément, comme un drapeau planté sur une terre conquise.
Je ne le touche pas. Je refuse que mon odeur se dilue dans la sienne.
Au petit-déjeuner, l'ambiance au Manoir de la Meute est étouffante. En tant qu'assistante administrative – le titre pompeux qu'ils donnent à ma servitude – je suis autorisée à manger à la table principale, mais tout au bout, dans la zone d'ombre, loin du pouvoir.
Antoine est assis à l'autre extrémité, majestueux, irradiant cette aura d'Alpha qui soumettrait n'importe quel loup ordinaire. Camille est à sa droite, picorant dans son assiette, riant un peu trop fort à ses blagues.
— Antoine, commence Camille en posant une main manucurée sur son bras musclé. Tu te souviens de notre week-end au chalet ? J'ai adoré la façon dont tu as chassé ce cerf.
Je baisse les yeux sur ma bouillie froide.
Je tente de prendre la parole, ma voix rauque de silence.
— Alpha, concernant les rapports de stock pour l'hiver...
— Oh, Chloé ! m'interrompt Camille, sa voix montant dans les aigus comme une craie sur un tableau noir. Ne sois pas si ennuyeuse dès le matin. Antoine a besoin de se détendre avant l'entraînement. D'ailleurs, chéri, j'ai pensé que je pourrais réorganiser l'aile Est aujourd'hui. La chambre de Chloé est si... sombre. Ça fait désordre.
Antoine lève les yeux vers moi. Ses iris sont d'un or liquide, fascinants et terrifiants. Il y a une lueur indéchiffrable dans son regard. Est-ce de la pitié ? Du dégoût ?
— Fais comme tu veux, Camille, dit-il d'une voix grave, sans même ciller. Tant que Chloé n'est pas gênée dans ses tâches.
Il ne me demande pas mon avis. Il me déplace comme un pion sur un échiquier dont je ne maîtrise pas les règles.
Camille me lance un sourire victorieux, dégoulinant de fausse bienveillance.
— Tu vois ? Je m'occupe de toi.
Je sens la bile monter dans ma gorge. C'est physique. Mon corps rejette cette situation avec une violence qui me surprend.
— Je vais vérifier les stocks, murmuré-je en me levant précipitamment.
Je fuis.
Dans le couloir menant aux terrains d'entraînement, l'air devient soudainement lourd, chargé d'électricité statique.
Une main puissante saisit mon bras et me plaque contre le mur de pierre froide.
Antoine.
Il est si proche que je peux sentir la chaleur de son corps, sentir cette odeur de forêt et d'orage qui appelle mon loup intérieur. Ma louve, bien que faible et incapable de se transformer, gémit en moi. Elle reconnaît son compagnon.
Mais ma tête hurle de fuir.
— Pourquoi m'évites-tu ? gronde-t-il.
Sa voix utilise une fraction de la Voix de Commandement, me forçant à l'immobilité absolue.
— Je ne vous évite pas, Alpha. Je travaille.
Il se penche, son nez effleurant presque mon cou. Il inspire profondément, cherchant mon essence sous les couches de peur.
— Tu sens la peur, Chloé. Et... autre chose. Tu sens les adieux.
Mon cœur rate un battement. A-t-il vu le formulaire ?
Soudain, une vague de vertige me frappe. Ma vision se brouille. Mon estomac se tord violemment. Ce n'est pas de l'émotion, c'est de la maladie. Comme si mon sang était empoisonné par sa proximité.
Je vacille.
— Chloé ?
Sa voix perd de sa dureté pour une seconde.
Mais avant qu'il ne puisse me retenir, un hurlement retentit à l'extérieur.
*Rogue ! Intrusion au secteur Nord !*
Le lien mental de la Meute explose de voix paniquées.
Le visage d'Antoine se ferme instantanément. Le masque de l'Alpha retombe. Il me lâche comme si je brûlais.
— Reste ici, ordonne-t-il froidement.
Il se détourne et court vers la sortie, sa vitesse surnaturelle le rendant flou.
Je glisse le long du mur, haletante. En tombant assise, je vois un papier dépasser de ma poche. Le brouillon de ma lettre. Il est tombé quand il m'a plaquée au mur.
Il porte les mots : "Recherche d'opportunités hors Meute".
Je le ramasse précipitamment, les mains tremblantes, le cœur au bord de l'explosion.
Le soir même, Antoine me convoque dans son bureau.
Il est assis derrière son immense bureau en chêne, le visage sombre, les traits tirés.
— J'ai entendu dire que tu posais des questions sur les procédures de transfert, dit-il sans préambule.
Il bluffe. Il n'a pas vu le papier, mais il sent quelque chose. Son instinct le démange.
Je garde le visage impassible, une compétence que j'ai perfectionnée au fil des années.
— Je cherche simplement à être plus utile à la Meute, Alpha. Peut-être que mes compétences serviraient mieux dans nos avant-postes commerciaux.
— Tu es une Lacroix. Ta place est ici, sous ma protection. Ne l'oublie pas.
C'est une menace déguisée en loyauté. Une cage dorée.
La porte s'ouvre. Camille entre, portant un plateau de thé.
— Antoine, mon amour, tu travailles trop. Chloé, tu devrais le laisser se reposer. La chasse d'hiver approche, et il doit être en forme.
Elle pose le plateau et s'assoit sur ses genoux, passant ses doigts dans ses cheveux avec une familiarité possessive.
Antoine se détend visiblement à son contact. Il oublie ma présence. Il oublie mes "projets".
— Tu as raison, dit-il en enfouissant son visage dans le cou de Camille.
Je recule vers la porte, invisible à nouveau.
De retour dans ma chambre, je sors le formulaire officiel. Je barre la mention "Membre de la Meute Lacroix".
À la place, je coche la case : "Individu Indépendant".
Je tire une petite boîte en bois de sous mon lit. Elle contient quelques pièces d'or volées une à une au fil des ans, et une carte dessinée à la main.
Je déplie la carte sur mon lit.
Mon doigt trace la ligne de la frontière, puis glisse vers le nord, vers les montagnes blanches, là où l'autorité d'Antoine ne s'étend pas.
C'est une terre sauvage, dangereuse. Mais c'est la seule terre qui ne promet pas ma mort lente.
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