
La Compagne Brisée : Renaître des Cendres de la Trahison
Chapitre 3
Chloé POV:
La lettre n'est pas arrivée par la poste. Elle était dissimulée au fond d'un carton de compresses stériles, lors de la livraison hebdomadaire.
C'est une invitation officielle émanant d'une puissante Meute du Nord pour un programme d'échange social. C'est ma porte de sortie. C'est légitime, inattaquable, et Antoine ne pourra pas le refuser sans paraître tyrannique envers ses alliés stratégiques.
J'accepte immédiatement, d'une main tremblante mais résolue.
Ce soir, je commence le grand nettoyage. L'exorcisme de ma vie passée.
Je prends le petit pendentif en argent, ce croissant de lune délicat qu'Antoine m'avait offert pour mes dix ans. Je sens encore le poids de ses mots prononcés à l'époque, lourds de promesses brisées : *« Tu seras ma Luna. »*
Je regarde l'objet scintiller traîtreusement à la lueur de la cheminée.
— Quelle blague cruelle, déesse de la Lune, murmuré-je avec un rire sans joie.
D'un geste sec, je sacrifie le bijou aux flammes. Je regarde le métal noircir, se tordre, perdre sa forme pure pour devenir une masse informe. C'est libérateur. Chaque souvenir qui se calcine est une chaîne qui se brise.
Je ne suis plus un personnage secondaire dans leur tragédie romantique. Le rideau tombe.
Les jours suivants, je suis un fantôme. Je travaille deux fois plus, je ne croise le regard de personne. J'ignore les rumeurs empoisonnées sur le mariage imminent d'Antoine et Camille.
Puis vient la veille de la Grande Chasse d'Hiver.
L'ordre tombe via le lien mental, impérieux, vibrant de l'autorité absolue de l'Alpha. Une voix qui ne tolère aucune dissidence.
*« Tous les membres valides doivent participer à la logistique de la Chasse. Chloé Lacroix, tu seras responsable de l'équipement au sommet de la Crête des Vents. »*
C'est un ordre direct. Je ne peux pas désobéir physiquement ; mon corps de louve m'oblige à me plier à la volonté de mon Alpha.
Antoine me regarde préparer les traîneaux. Je suis mécanique. Vide. Une poupée de cire.
— Tu es bien silencieuse, remarque-t-il en passant près de moi, vérifiant les sangles d'une main distraite.
— J'économise mon énergie pour la Meute, Alpha.
Il fronce les sourcils. Ma froideur le perturbe. Il a l'habitude de mes yeux suppliants, de ma dévotion muette, pas de ce mur de glace impénétrable.
Nous montons vers la Crête. Le froid est mordant, une mâchoire glacée qui se referme sur nous. Le vent hurle comme une bête blessée à travers les rochers.
Je ferme les yeux dans le chariot cahotant. Ma louve intérieure est étrangement calme, comme si elle savait que la fin est proche. Je suis épuisée. Épuisée d'aimer un fantôme, épuisée de haïr une ombre.
Sur la Crête, le chaos de la chasse commence. Les guerriers se transforment, d'immenses loups bruns et gris s'élançant dans la neige poudreuse.
Je reste en retrait, près du bord de la falaise vertigineuse, rangeant des cordes avec des gestes automatiques.
Soudain, une douleur atroce me transperce le ventre. Brutale. Fulgurante.
Je me plie en deux, lâchant la corde. C'est comme si on me poignardait de l'intérieur avec une lame chauffée à blanc. Mon sang brûle. Ce n'est pas le froid. C'est... le lien ? Du poison ?
— Oh, pauvre petite chose fragile.
Je me retourne, haletante, la vision brouillée.
Camille est là. Elle ne s'est pas transformée. Elle sourit, et ses yeux brillent d'une folie contenue.
— Tu pensais vraiment pouvoir partir ? Tu pensais que je ne savais pas pour ta petite demande de transfert ?
Elle s'avance, prédatrice. Je recule, mes bottes glissant dangereusement sur la glace vive.
— Camille, qu'est-ce que tu fais ?
— Je m'assure que ma place de Luna ne sera jamais contestée. Antoine a toujours un faible pour toi, cette pathétique pitié qui le retient. Il faut que ça cesse. Définitivement.
Elle tend les mains et me pousse violemment, sans une once d'hésitation.
Le monde bascule.
Je tombe en arrière. Le ciel gris tournoie avec la roche noire dans une valse nauséeuse.
Je vois Antoine au loin, sous sa forme humaine, courant vers nous. Il a dû entendre nos voix.
— Chloé ! hurle-t-il, la panique déformant ses traits.
Mais Camille se jette au sol en hurlant, simulant une blessure avec un talent terrifiant.
— Antoine ! Elle a essayé de me tuer ! Elle est devenue folle ! Au secours !
La voix de l'Alpha tonne, chargée de colère et de confusion :
*« Reculez ! Personne ne bouge ! »*
Dans ma chute, le temps ralentit. Chaque seconde s'étire à l'infini. Je vois Antoine hésiter. Il regarde Camille qui pleure, recroquevillée, puis le vide où je disparais.
Il se tourne vers Camille.
Mon cœur se brise pour la dernière fois, en mille éclats tranchants. Il a choisi. Il choisit toujours le mensonge brillant plutôt que la vérité terne.
*« Crève, sale Omega, »* siffle la voix de Camille dans mon esprit via un lien privé qu'elle vient d'ouvrir pour savourer son triomphe. *« La place est à moi. »*
Je ferme les yeux. Le vent siffle à mes oreilles, un chant funèbre.
Je ne me transforme pas. Si je le fais, ils sauront. Ils sauront ce que je suis vraiment, et Camille gagnera sur tous les tableaux.
Je préfère mourir en Chloé l'inutile que de vivre comme leur monstre de foire.
Le froid m'enveloppe comme un linceul ultime. C'est fini.
Juste avant que les ténèbres ne m'engloutissent, je lance une prière muette vers le ciel indifférent, mon dernier acte de rébellion.
*« Déesse de la Lune... si tu existes... sauve-moi. Je te donnerai tout. Mon passé, mon nom, ma vie. Tout. »*
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