
Justin Tome I & II
Chapitre 2
Félicien et ses amis restèrent longtemps à discuter et déjà mettre en place un plan d’aide aux nombreuses femmes qui allaient devoir continuer à faire vivre les exploitations, les artisanats ou les commerces seules tout en continuant à assurer l’éducation des enfants, les repas et tout le travail d’une maison. Beaucoup d’hommes allaient partir, laisser femme et enfants, les plus jeunes devraient laisser des amis, une fiancée, des études parfois et bien d’autres choses qui composaient leur quotidien. Tous seraient ces « poilus » qui ont tant souffert, tant de fois pleuré, et même souhaité la mort pour les délivrer de ce calvaire. Un grand nombre d’entre eux mourront dans les tranchées.
« Je ne suis pas mobilisable, dit Félicien, mais Lucien devra repartir dès ce soir rejoindre son régiment.
— Nous autres serons réservistes, mais j’ai compté pas loin d’une cinquantaine d’hommes du bourg et des environs qui eux devront partir, dit Amédée. Il va falloir aider toutes ces femmes qui se retrouvent seules, et faire notre possible pour que tout continue en espérant que la guerre sera vite finie. C’est la première fois que je remercie le ciel de n’avoir pas d’enfants. Ce qui pour ma femme et moi a été un drame me semble bien léger aujourd’hui.
— Tu as raison, ceux qui seront là devront mettre les bouchées doubles. Mes deux fils sont mobilisés, et la Gustine est désespérée. Elle a peur de les perdre. Je partage son angoisse, même si j’essaie de la rassurer en lui disant que cette guerre ne durera pas longtemps, et que nos gamins reviendront.
— Tout ça est horrible, renchérit Robert qui lui aussi verra son fils mobilisé. J’ai pas encore vu ma femme depuis l’annonce, elle était partie au lavoir, mais mon Juju est complètement retourné. Il ne comprend pas l’intérêt d’une telle guerre, c’est un antimilitariste convaincu, et pour lui tous les peuples devraient s’entendre et vivre en paix. Enfin, c’est un idéaliste, un artiste. Jecrains qu’il fasse une bêtise.
— Tu sais, Robert, on est souvent surpris par la force mentale de certains qu’on croit plus faibles, et ton Juju sera de ceux-là. Il fera son devoir comme les autres et reviendra bien vite reprendre ses pinceaux et son chevalet pour une œuvre digne de lui et de son talent. Ce qu’il peint est magnifique, et sûr que son génie sera reconnu de son vivant.
— Puisses-tu dire vrai, on ne sait pas si tous reviendront, ni qui de nous pleurera un fils, un père, ou un frère, ni combien de victimes civiles seront à dénombrer. On peut juste espérer que ça sera bref et que nos villages et nos campagnes seront épargnés.
— Pour le moment, rien d’autre à faire qu’accepter et prier. Nous continuerons à aller aux offices religieux, et surtout, nous allons nous organiser pour que la vie continue. Amédée, nous pourrons aider La Gustine à la moisson et eux nous aideront aux bêtes. Il faudra qu’un des plus jeunes aille remplacer le maréchal-ferrant, et je crois que ton plus jeune, Robert, montre des qualités dans ce domaine.
— C’est vrai, il va l’aider chaque fois qu’il peut et veut en faire son métier, mais il n’a que seize ans et est bien jeune pour assumer une telle responsabilité. Mais il fera de son mieux.
— En attendant la fin de la guerre, nous devrons nous serrer les coudes et dire adieu à nos petits plaisirs. Finies les parties de belote devant une bonne bière, finis les repas préparés par nos femmes et que nous partagions, finies la chasse et la pêche.
***
Pour Justin et Jean, la perspective de la guerre ne les perturbait pas trop. Ils jouent et rient. La guerre pour eux n’est qu’un nouveau jeu auquel ils se livrent volontiers. Les bagarres, tuer pour rire, faire semblant d’être mort, voilà les nouveaux jeux auxquels ils se livrent sans se rendre compte que la guerre, la vraie, ne ressemble pas à un jeu. Ils n’ont aucune idée de la gravité de la situation ni du fait qu’ils perdront peut-être un frère ou un père ou un oncle ou un cousin. Pour eux, si un tel drame arrive, la prise de conscience sera brutale.
Justin, qui n’était jamais le dernier si une rixe se profilait, était néanmoins un garçon très sensible qui adorait sa maman. Ses petits poings pouvaient faire mal, mais il se montrait très respectueux de l’autorité parentale. Il obéissait à ses parents sans contestation, les aidait comme il pouvait aux travaux de la ferme, mais il aimait se bagarrer. Il adorait sa mère, une belle femme aux longs cheveux sombres et aux yeux noisette. Son père l’intimidait plus avec sa moustache qui lui donnait un air sévère, ses yeux sombres et durs, et cette brutalité qu’il pouvait parfois montrer, ce qui était souvent le cas dans les familles en ce début de vingtième siècle. Les hommes de cette époque ne supportaient aucune contestation de leur autorité, et femmes et enfants devaient obéir sans se poser de question. Ils savaient tout ! Pourtant, Félicien n’était pas un homme méchant, il se montrait même plutôt assez tolérant sur certains sujets, et aimait profondément sa famille, si bien que les enfants eurent peu à souffrir de cette apparente brutalité.
Les parents de Félicien avaient connu la guerre de 1870, étaient morts depuis quelques années presque en même temps et Félicien avait hérité de la ferme qu’il continuait à exploiter, aidé de sa femme. Sa sœur, Constance, avait épousé un boucher d’un village voisin et ils avaient deux garçons en âge d’être mobilisés, deux filles et un autre garçon beaucoup plus jeune. Le travail occupait toute la journée de Félicien, pas de repos ou peu, si bien que le soir, dès que le repas était terminé, il allait se reposer et souvent s’endormait très vite. Célestine profitait de ce moment pour raconter aux enfants des histoires ou des anecdotes familiales, les cajoler un peu devant la cheminée en hiver, vérifier que les leçons étaient apprises, et préparer ce dont ils auraient besoin le lendemain pour l’école. Mais ce soir-là, le cœur n’y était pas, Lucien venait de partir rejoindre son régiment, elle avait peur et Félicien lui-même se montrait très inquiet. Impossible de se coucher, pourtant les bêtes, elles, se moquaient bien de la guerre et exigeaient les soins comme d’habitude. Ni l’un ni l’autre ne seraient capables de trouver le sommeil ce soir-là, et ils restèrent très tard à discuter assis sur le banc dans la cour. On pouvait sentir la lourdeur de l’ambiance, le temps était orageux comme s’il se mettait au diapason du moral des habitants. Célestine avait été élevée par son père avec l’aide précieuse d’une tante, sa mère étant morte en couches. Elle n’avait donc pas connu sa mère, et sa tante était pour elle autant qu’une maman. Elle a eu beaucoup de chagrin à la mort de cette dernière, car grâce à elle, elle a pu avoir une enfance normale et heureuse. Son père ne s’étant pas remarié, elle n’eut donc pas de frère ni de sœur.
Constance et son époux gardaient avec cette famille des liens très étroits, ils se voyaient le plus souvent possible, et c’est au volant de leur Panhard qu’ils arrivèrent très tard le soir alors que Félicien et Célestine discutaient sur leur banc. La voiture à cette époque était un luxe, et c’est grâce à un héritage dont a bénéficié Antoine qu’ils ont pu acquérir cette merveille. Constance, fondant en larmes, saute au cou de son frère et embrasse affectueusement Célestine. Les deux femmes s’apprécient, s’entendent bien, et c’est une famille très unie qui va devoir affronter le pire.
« Tu te rends compte de ce qui nous arrive ? Mon Doudou et mon p’tit Paul sont mobilisés, ton Lucien est déjà dans le train, l’Antoine et moi, on est complètement déboussolés et on n’arrête pas de pleurer depuis c’midi.
— On en parlait avec ton frère, il est sûr que la guerre ne sera pas longue et que tous nous reviendront vite.
— Puisses-tu dire vrai, je vais prier pour que Dieu ne nous prenne pas nos enfants. Les garçons sont tous les deux allés voir leur fiancée, Doudou et Virginie avaient prévu de se marier avant l’hiver. Paul et Lucile n’en sont pas là, ils sont trop jeunes encore. Que de jeunes gens qui vont partir faire la guerre. On commence à s’organiser en ville pour que la vie continue. Vous aussi sans doute.
— Ils sont bien pressés, tous les deux. Mais je les comprends, quand on s’aime, pourquoi attendre. Doudou a un bon travail, et la petite sera institutrice. De quoi bien démarrer dans la vie.
— Ils auront sûrement des permissions, on va les attendre avec angoisse. Si vous avez besoin de nous, pas de souci, avec la voiture, on peut être là très vite.
— Merci, on va tous se soutenir du mieux possible, mais c’est sûr, ce n’est qu’un sale moment à passer. Dans peu de temps, tout rentrera dans l’ordre, et chacun retrouvera sa vie d’avant ».
Célestine n’est pas dupe et sait bien que ce mariage précipité cache quelque chose. Édouard et Virginie ont dû faire une « bêtise », ce qui les force aux yeux de tous à faire en sorte que ça ne s’ébruite pas. Mais ce qui arrive rend les choses plus compliquées, et il faudra profiter de la première permission pour les marier et que ce bébé ait un papa. Elle espère que les parents de Virginie, qui sont des gens très rigides pour qui les conventions ont plus d’importance que tout le reste, ne feront pas la bêtise de renier leur fille.
“Constance, tu peux me dire la vérité, Virginie attend un bébé et tu ne sais pas comment ses parents vont réagir.
— Je ne pense pas qu’ils soient déjà au courant. C’est vrai que ce sera difficile pour eux d’accepter, tu les connais !
— Le contexte ne permet pas de se lamenter sur ce qui, au bout du compte, ne sera que du bonheur. Tu seras grand-mère, et jeune comme tu es encore, tu vas profiter à fond de ce bout de chou qui va pointer son nez, et les jeunes parents pourront compter sur ton aide. Allez, pas de panique, Virginie adore Édouard, et lui, n’a d’yeux que pour elle. Il faut juste que le mauvais sort ne se mêle pas de cette affaire, et surtout toi, moque-toi du quand dira-t-on.
— J’ai toujours aimé ton optimisme, et j’avoue que là, il me fait le plus grand bien. Il va falloir que nous rentrions, il fait nuit et l’éclairage de la voiture est léger. Tu sais que nous avons fait installer le téléphone, ça coûte très cher mais au moins on pourra s’appeler.
— Oui, c’est cher, et nous qui l’avons depuis six mois, sommes malgré le prix, contents. Les garçons pourront peut-être nous contacter depuis le front, mais je doute qu’ils en aient la possibilité. On verra bien. Rentrez bien et à demain.
***
La France ne va pas dormir beaucoup ce soir-là, les larmes qui vont être versées pourraient peut-être constituer une petite mer, mais chacun se prépare à remplir son devoir, et aux souffrances à venir. De toute façon, personne n’a le choix. Les adieux sont pour la plupart déchirants, car chacun sait bien qu’ils seront peut-être les derniers. Mais il ne faut pas penser au pire, l’heure est à l’entraide, à l’espoir que la guerre ne sera qu’une formalité mettant vite fin aux velléités invasives de certains pays voulant dominer le monde
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