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Couverture du roman Justin Tome I & II

Justin Tome I & II

Justin explore le destin d'un homme et d'une lignée marquée par l'omerta et les trahisons. Longtemps préservés par le silence des aînés, les descendants font face à des secrets insoupçonnés lorsque des imprévus déchirent le voile du passé. Marqués par les tragédies du XXe siècle, les personnages évoluent tels des équilibristes sur le fil de l'histoire. Ernestine livre ici un récit poignant où les horreurs mondiales forgent les âmes jusqu'à une révélation finale explosive.
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Chapitre 3

Chapitre 2

C’est dans ce contexte que Justin et Jean vont passer les mois suivants. Tout le bourg s’entraide pour que ce dernier continue à vivre, et on réussit souvent à multiplier les heures de travail, à continuer à se réunir pour faire le point de la situation sur le front. Le conflit s’enlise, la guerre des tranchées s’est installée, et autour de Verdun c’est le chaos. Plus d’un an déjà que la guerre a commencé. Toutes les régions de l’est de la France sont au plus près des combats fratricides qui se déroulent, les morts sont nombreux et les « gueules cassées » se comptent par milliers. L’hiver a été très rude, et les soldats n’ont que peu de moyens de donner de leurs nouvelles à leur famille. Des cartes sont fournies gratuitement qu’ils peuvent de temps en temps envoyer, mais pour les familles qui les attendent, c’est l’enfer. Chacun guette le facteur avec angoisse et craint de recevoir l’avis de décès d’un mari ou d’un frère ou d’un fils, « mort pour la France ». Dans cette petite ville de l’est du pays proche de la Lorraine et de l’Alsace, plusieurs hommes sont morts et plusieurs jeunes dont un des fils de la Gustine et du Dédé. Tout le monde est anéanti par le tribut déjà très lourd que paie ce petit bout de France. Mais courageusement, on continue de travailler, il ne faut pas baisser les bras, et comme la population masculine diminue de mois en mois, la somme de travail est considérable. Les femmes sont épuisées et ne savent pas ce qu’il adviendra de tout ça si le conflit continue de prendre de l’ampleur. Célestine et Constance font le maximum, et leurs maris se dépensent corps et âme pour continuer à faire vivre leurs familles.

« Une carte de Lucien ! s’écrie Célestine qui s’empresse de la montrer à toute la famille. Il va bien, Dieu merci.

— Fais voir ! Bon je suis rassuré mais il ne dit pas grand-chose des conditions de vie là-bas. Je suis certain qu’il veut nous préserver pour que nous ne nous fassions pas trop de souci, renchérit son mari.

— Je vais la ranger et je la ferai lire aux petits quand ils seront rentrés de l’école. Ils seront contents de savoir que leur grand frère va bien.

— Oui, et ensuite on la mettra avec les autres dans le cadre ».

Ainsi, Célestine et Félicien gardaient précieusement les quelques cartes reçues de Lucien et sentaient bien que, au fil des mois, la situation pour lui et les autres soldats engagés dans la guerre devenait de plus en plus insupportable. Ils comprenaient que tous ceux qui reviendraient seraient changés à jamais, et que les blessures morales et physiques ne s’effaceraient pas d’un coup d’éponge. Mais l’essentiel pour eux à ce moment-là était qu’il revienne vivant. Eux, dont les parents avaient vécu la guerre de 1870, ne veulent pour rien au monde que ce drame se perpétue, même si en 1870, c’est une armée de métier qui a été envoyée ; il n’y avait pas eu de mobilisation générale envoyant au combat des jeunes peu formés, le service militaire durait alors deux ans. En 1913, ce service s’est vu prolongé d’un an et de ce fait l’incorporation a été ramenée à vingt ans. Ce sont des hommes jeunes et dans la force de l’âge qui sont obligés d’abandonner travail et famille. Combien seraient tués, combien reviendraient, et dans quel état ? Combien de familles seraient à jamais endeuillées et détruites ?

L’année 1915 s’écoule, la guerre dure, et l’absence des hommes se fait de plus en plus lourde. Chaque jour en voit un ou deux rejoindre le front, beaucoup de jeunes gens sont obligés de se soumettre et de partir servir de chair à canon. Les fêtes de fin d’année sont tristes, Noël un peu marqué pour faire plaisir aux enfants, mais le cœur n’y est pas. Les familles sont séparées et certaines en deuil, ayant perdu au combat un ou plusieurs des leurs. Alors dans ces conditions, comment se réjouir et essayer de festoyer. On ne croit plus à un conflit court, tout le monde voit bien que toute cette horreur va durer encore longtemps, et le découragement gagne certains. Se ravitailler en nourriture devient compliqué, et les réserves s’épuisent. Des villages entiers sont rasés de la carte et beaucoup de civils meurent sous les bombardements. La malnutrition commence à faire des ravages, les infections liées au déficit en hygiène et au manque de nourriture sévissent et multiplient le nombre des victimes. Les hivers souvent très froids et enneigés dans ces régions de l’est de la France vont être durs à passer, et que dire des souffrances que vont devoir endurer les soldats. Personne ne peut imaginer ce que sont les tortures que ces derniers doivent supporter, froid, saleté, manque de nourriture, peur terrible de faire partie des « Morts pour la France » et de ne jamais revoir tous ceux qu’ils aiment. Ils se raccrochent comme ils peuvent au moindre soupçon d’espoir et de vie qui reste, à l’amitié qui naît entre eux et essaient du mieux possible de continuer à rassurer leurs proches en envoyant des cartes qui mettent de plus en plus de temps à parvenir à leurs destinataires. Heureusement, ils ont de temps en temps une permission qui leur permet de souffler un peu et de revoir les leurs. Édouard et Virginie ont pu profiter d’une permission de ce dernier pour se marier dès octobre 1914, le bébé devant naître en février 1915. Tout ça relève du cauchemar, et les soldats n’en voient pas le bout. Ils ne sont plus eux-mêmes, ils ne sont plus que des pantins armés à la solde de quelques cinglés qui ont décidé d’imposer leur loi à toute une planète, et qui pour réussir, envahissent, tuent, et obligent leurs victimes à s’armer et entrer dans un conflit sanglant. Souvent, et encore aujourd’hui, ce sont des idéologies très nationalistes, des convictions religieuses proches de l’intégrisme ou carrément intégristes, la radicalisation qui les accompagne qui n’a plus grand-chose à voir avec la Bible ou le Coran qui sont à l’origine des guerres. C’est l’obscurantisme tant décrit et combattu depuis des siècles par tout ce que la planète compte de gens qui réfléchissent, de philosophes, d’intellectuels, de simples braves gens pour qui la tolérance et l’amour sont essentiels et pour qui vivre en bonne intelligence avec les autres relève de l’évidence.

Georges, le bébé de Doudou et de Virginie ne connaîtra pas son père qui sera tué dès le mois de mars 1915, un mois après sa naissance. Constance et Antoine ne se remettront jamais de la perte de leur fils, mais adoreront Georges et aideront du mieux possible Virginie à élever son enfant. Les parents de Virginie seront eux aussi très présents dans la vie du petit, et tous essaieront en vain de la consoler. Sa vie devra se poursuivre sans son Doudou, et son bébé ne connaîtra pas son père. Elle pleure beaucoup, pense au suicide, et la ressemblance de Georges avec son papa est pour elle un déchirement en même temps qu’un réconfort. Elle se remariera bien après la guerre, aura un autre enfant, mais Doudou sera à jamais dans son cœur, et restera l’amour de sa vie.

La guerre ne fait que s’étendre, les victimes militaires et civiles sont de plus en plus nombreuses et personne ne voit comment se sortir de cette horreur.

En Févier 1916, commence la bataille de Verdun qui oppose l’armée allemande à l’armée française. Elle durera jusqu’au 18 décembre 1916 et restera la plus sanglante. On dénombre 700 000 pertes (morts, blessés et disparus), dont 362 000 Français. La ville de Douaumont sera détruite entièrement à l’exception du fort que les Français reprennent. Douaumont ne sera pas reconstruite, et c’est sur ce site que l’ossuaire sera édifié pour recevoir les ossements de tous les soldats qui n’ont pas été identifiés. Se recueillir là est très impressionnant et permet au travail de mémoire de se rendre indispensable, pour que plus jamais, l’humanité n’ait à souffrir de conflits, de guerres imbéciles et sanglantes. En juillet, c’est le début de la bataille de la Somme qui oppose français et anglais aux Allemands.

Nombre de villages ont été détruits pendant cette période dans le Nord et l’Est du pays, comme Fleury devant Douaumont. C’est en mémoire de ce village que Fleury sur Orne dans le calvados changera d’appellation et ne s’appellera plus Allemagne en 1917. Ornes dans la vallée de Verdun sera également rasée. Certains de ces lieux n’ont pas été reconstruits alors qu’après la guerre beaucoup ont pu revivre, ont été reconstruits, et restent de hauts lieux de mémoire.

Lucien est au front, et doit participer à cette bataille. Il a peur, il a froid, il se sent sale et comme pour beaucoup d’entre eux, parfois la mort semble une délivrance. Mais tous se ressaisissent à la pensée de leurs proches, ils regardent avec amour une petite photographie qu’ils avaient emportée avec eux, et qui les rattache à la vie. Quand reverront-ils les êtres chers, et les reverront-ils un jour ? Aucun d’eux ne peut répondre à cette question. Leurs fiancées ne se lasseront-elles pas d’attendre ? Pour d’autres, ce sont leurs enfants, qu’ils n’ont pas vus depuis longtemps, qui grandissent et peut-être que leur mémoire commence à les effacer. Quand ils seront démobilisés, comment seront-ils accueillis s’ils sont invalides ou que leur visage n’est plus qu’un ensemble de traits horribles à voir ? Tous se posent ce genre de questions, et ne peuvent qu’espérer rentrer indemnes. Même si aucun n’aborde franchement le sujet, la fidélité de leurs épouses les taraude. Lucien a bien une petite amie au village, mais rien de très sérieux entre eux avant sa mobilisation. Ils se sentaient encore trop jeunes pour envisager leur avenir ensemble. Il pense à elle de plus en plus. Il aimerait bien voir les petits, Justin et Jean qui ont dû bien grandir ces derniers mois. Sa mère et sa tendresse lui manquent et la moustache de son père aussi. Il se rend compte que sa famille est tout pour lui, et se promet qu’à son retour, il sera le fils le plus attentif qui soit et un grand frère aimant. Sa petite amie prend de plus en plus de place dans ses pensées, et il est sûr maintenant de son amour pour elle. « Vivement la permission ! se dit-il, je pourrai la demander en mariage ». Tous ces mois de souffrance et de solitude ont fait de Lucien et de bien d’autres des adultes qui n’ont qu’une envie, retrouver les leurs. Mais ils ne retrouveront certainement jamais l’insouciance qui était l’apanage de leur jeunesse. Cette dernière leur a été volée, et ce pays qu’ils aiment tous tant leur demande de renoncer à elle pour se consacrer à lui. Il va même prendre la vie de beaucoup d’entre eux, ce qui est trop cher payé.

Lucien qui doit bénéficier de quelques heures de permission dans les semaines à venir retrouve un peu d’optimisme et se promet de faire de Louise sa compagne pour la vie. Il a bien des idées en tête pour la convaincre de se donner à lui pendant cette trêve, mais il n’en aura pas le loisir et fera partie de ces nombreux disparus dont les corps n’ont pas été identifiés. La nouvelle parviendra à Célestine et Félicien dès juillet 1916, et traumatisera cette famille pour toujours. Justin et Jean apprendront la mort de leur frère et ressentiront un immense chagrin. Ils comprennent que la guerre n’est pas un jeu, qu’elle vous enlève ce que vous avez de plus cher sans scrupule, et anéantit les familles. Justin qui a douze ans ou presque à ce moment-là perçoit cet énorme coup du sort avec horreur et ne s’en remettra jamais vraiment. Lui aussi a donné son enfance à la France. Cette dernière vient de la lui enlever sans penser qu’il n’était qu’un petit garçon. C’est ce qu’il ressent très profondément. Félicien essaie de se montrer fort, mais Célestine ne peut pas, elle est désespérée et ne pense plus qu’à la mort qu’elle appelle de tous ses vœux. Même les deux petits dont elle doit assurer l’éducation du mieux possible et qu’elle aime de tout son cœur ne parviennent pas à lui redonner la force de vivre. Constance et elle se voient beaucoup, pleurent ensemble le fils et le neveu perdus, et finalement, très soudées l’une et l’autre, continueront de vivre pour ceux qui restent. Les nouvelles de Paul sont rassurantes en ce qui concerne ce dernier, une blessure pas trop grave qui laissera malgré tout des séquelles physiques, mais l’éloignera du front. Il sera démobilisé bien avant la fin de la guerre et pourra rentrer chez lui avec un handicap mais vivant.

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