
Jour de fête et autres nouvelles
Chapitre 2
Ce jour du dix-sept juillet s’avérait particulièrement important pour Évelyne puisque le dix-sept juillet deux mille quinze fut le jour où elle décrocha son bac, deux ans après jour pour jour elle échoua lors de sa première tentative d’obtention du permis de conduire. Enfin, c’est toujours un dix-sept juillet qu’elle partit pour la première fois en vacances sans ses parents. Mais pour faire bonne mesure et ne pas friser la manie maladive elle eut la sagesse de regrouper ces trois évènements incontournables de sa vie au chapitre adolescence ce qui nous laissait du mou pour l’avenir mais pas dans l’immédiat en ce qui me concernait, parce qu’il fallait que je trouve encore quel cadeau lui faire à cette occasion.
Bon, question cadeau, j’étais plutôt satisfait de ma trouvaille, j’avais réussi à racheter auprès d’un boutiquier incertain qui faisait commerce d’articles aussi hétéroclites qu’inutiles trois cent cinquante-cinq numéros de notre vaillant quotidien local. Je possédais ainsi la totalité des éditions de toute l’année mille neuf cent quatre-vingt-huit, année de sa naissance.
Un peu jauni, craquelant comme de vieux parchemins, je possédais là trois cent cinquante-cinq idées de cadeaux correspondant à chaque fois aux nombreux jours anniversaires qui continueraient à être immanquablement célébrés.
Comme à peu près un soir sur deux dans le meilleur des cas, c’est-à-dire chaque fois que nous fêtions un quelconque souvenir, Évelyne avait recouvert la table d’une nappe brodée des mains de sa grand-mère enlevée subitement à son affection dans sa quatre-vingt-huitième année, deux jours seulement après avoir achevée la réalisation de cette œuvre pénélopesque, ce qui me valait, à vingt-quatre heures d’intervalle, deux veillées sanglotantes ou Évelyne refaisait alors l’oraison de son aïeule bien-aimée.
Des bougies, bien entamées déjà attendaient d’être allumées pour l’occasion. Évelyne, bien que faisant une étonnante consommation de chandelles en ce début du vingt et unième siècle, savait, en parfaite maîtresse de maison, se montrer malgré tout économe et n’allumait leurs mèches noircies qu’au début du repas commémoratif proprement dit.
Bisou de circonstance, mains derrière le dos pour cacher de manière évidente la bonne surprise qu’elle ne tarderait plus à recevoir et, enfin, je lui brandis le plus joyeusement possible le premier trois cents cinquante-cinquième exemplaire de ma trouvaille, véritable cadeau à mouvement perpétuel pour une bonne année tout au moins. Elle eut, pour la énième fois depuis notre rencontre, cet air enjoué et surpris en s’exclamant comme il était désormais de coutume : « Oh, comme c’est gentil, tu n’as pas oublié, mon amour ».
Oui, son amour n’avait pas oublié et même il avait pris une sérieuse avance pour ces prochains mois. Son amour était merveilleux d’imagination, ce qui s’avérait d’une importance capitale étant donné que nous résidions dans une bourgade de quatre mille cinq cents âmes, nantie pour tout commerce de luxe d’une quincaillerie du centre, d’une boutique pompeusement baptisée « à la mode de Paris » qui faisait aussi office d’une modeste parfumerie lorsqu’on se contentait d’explorer les sombres étalages du fond, mais qui demeurait une droguerie, marchand de couleurs en ce qui concernait les rayons principaux.
N’oublions pas tout de même le tabac/P.M.U./cadeaux ainsi que les quelques colifichets que vendait occasionnellement la patronne du salon « Mireille Coiffure » qui était certainement coiffeuse réputée excellente au demeurant, mais ne se prénommant pas du tout Mireille.
Le stratagème du cadeau inépuisable durait déjà depuis une dizaine de jours environ : Évelyne était aux anges. Elle décelait dans ce genre de présent une attention de ma part toute en finesse qui lui permettait de démarrer une vaste collection proportionnellement aussi importante que l’ensemble des dates qu’elle avait décidé de vénérer. Une façon pour elle de stigmatiser ces moments forts qui lui tenaient tant à cœur.
Bien Sûr, dans l’espoir de donner une certaine valeur ajoutée à ces cadeaux somme toute modestes et, afin de ne pas lui donner l’impression de sombrer dans la facilité en me contentant d’un systématisme routinier, je me plaisais à lui faire croire qu’à chaque fois je m’échinais, me démenais auprès de brocanteurs, de collectionneurs de mes relations et auprès de vieux bouquinistes consciencieux afin de trouver et lui rapporter le jour dit, le numéro correspondant à la date qu’il fallait fêter ce jour-là. J’ajoutais, pour faire bonne mesure, que je mettais un point d’honneur à ce qu’ils fussent tous bien édités au cours de l’année mille neuf cent quatre-vingt-huit, année de la naissance d’Évelyne.
Mon bonheur, et par conséquent celui d’Évelyne, dura jusqu’au 17 juillet.
Ce jour-là, ou ce soir-là plutôt, alors qu’Évelyne n’allait pas tarder à rentrer, son panier rempli de victuailles et très certainement d’un nouveau stock de chandelles, parce qu’il y avait inévitablement un anniversaire au programme, je m’aperçus avec effroi que le numéro du dix-sept manquait. Plusieurs fois, je refis l’inventaire de mon stock sans succès. Dix-neuf heures trente, la quincaillerie, la parfumerie marchand de couleurs et Mireille Coiffure avaient tous baissé leur rideau de fer respectif. Le centre-ville avait très certainement cessé de bien porter son nom pour se transformer en sinistre no man’s land aussi imprécis qu’une lointaine banlieue.
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