
Jour de fête et autres nouvelles
Chapitre 3
J’étais consterné, Évelyne, dont j’entendais maintenant le pas dans l’escalier, ne s’en remettrait pas. Fébrilement, le 17 juillet, je refis mentalement une dernière fois l’inventaire de la pile de ces foutus journaux auxquels je ne pris même plus la peine de toucher, sûr désormais du désastre.
Le bruit de la clé dans la serrure, au bout de la clé Évelyne, Évelyne et ses foutus bordels d’anniversaires de merde.
Vite. Retarder la catastrophe. Après tout, habituellement je n’étais pas encore de retour à cette heure-ci. Mon apparente absence me sauvera provisoirement et me laissera le temps peut-être de trouver la solution. Je me précipitais vers la cuisine. Non. Les toilettes ? Pas d’avantage, Évelyne ne jouissait que d’une autonomie restreinte et son premier souci en rentrant chez elle consistait d’abord à se libérer la vessie sans plus attendre. Le grenier. Évelyne ne m’y découvrira pas, ne m’imaginera même pas là-bas, nous n’y allions jamais.
Je m’assis sur une malle poussiéreuse et soupçonnais, dans l’obscurité, la danse horrible d’araignées perfides. J’en avais la trouille. Que voulez-vous à quarante berges on ne se refait pas. Nous étions le dix-sept juillet qui, une fois de plus, se révélait être une date à retenir bien que je ne me souvenais plus avec précision de la nature de l’évènement qu’il fallait célébrer. J’étais assis dans le noir le plus complet, pris au piège comme un gamin, tremblant de peur à cause d’invisibles araignées : il sera dit que le dix-sept juillet 2020 fut le jour où j’eus vraiment l’air d’un con.
Cette évocation eut le don de me mettre hors de moi. Je n’en avais rien à foutre à la fin des simagrées d’Évelyne, de ses manies de vieille fille, de cette collectionneuse du temps qui passe. Et dans tout cela pense-t-elle à moi un seul instant ? Ses souvenirs, sa vie, son œuvre et mon cul ? Une rage profonde alors déferla littéralement sur moi. Des vagues froides et piquantes vinrent taper à mes tempes, je pris ma respiration et ce fut un vent houleux et mauvais que je happais.
Je tanguais maintenant ivre de rage dans le noir et le ridicule de la situation. Je m’aperçus que je m’étais laissé emporter par un courant sournois, que je me noyais dans les tics, les tocs et les manies d’Évelyne dont le culte du souvenir exacerbé procédait plus d’une pathologie aiguë que de nobles et beaux sentiments.
Et moi alors ? Devais-je pour autant sombrer dans cette folie ? Une tempête terrible finit par se déclencher dans ma tête, un océan de fureur déferla, claqua. Pas de quartiers hurlais-je. Je sautais de la malle en pleine dérive emportée par les lames furieuses de ma colère, pendant que ma main se saisit d’un manche de je ne sais quoi posé sur le coffre.
D’un coup de pied, j’ouvris la porte du grenier. La lumière d’un réverbère extérieur éclairait faiblement le couloir, la lueur laiteuse suffit à faire scintiller la lame d’un sabre d’abordage que je tenais à la main et que je tenais, par la même occasion, d’un vieil oncle qui n’avait jamais été au demeurant ni marin ni corsaire et encore moins pirate, mais tout simplement amateur de vieilleries contondantes.
Pas de quartier hurlais-je encore au plus fort de ma hargne, pas de quartier, pas d’anniversaire, plus d’anniversaires. En déboulant enfin dans le séjour je ne hurlais plus, je m’époumonais, pas de quartier, sus aux anniversaires, à l’at-ta-aaaaque. Ce putain de dix-sept juillet est un jour de vérolerie de merde.
Mes propres cris me remplissaient la tête d’ondes stimulantes, je vis à peine la silhouette d’Évelyne, curieusement elle n’avait pas allumé le plafonnier, ce dont je me foutais somptueusement. Ma gorge semblait enfler sous l’effet de mes cris qui me laminaient les muqueuses. Saloperie de dix-sept juillet et de tous les autres jours de l’année bourrés d’anniversaires à la mort moi le nœud hurlais-je toujours en abattant la lourde lame du sabre sur le crâne d’Évelyne. Elle s’écroula alors que, comme par magie, la lumière se fit et, devant mes yeux je reconnus Tonio, un bon copain, monsieur Labaudit, père d’Évelyne et inspecteur principal au commissariat central, sa femme et Simone, la rose, joufflue et cucul amie de la famille tenant dans ses mains un paquet enrubanné. Elle bêla bêtement « surprise » avant de fondre et de se dissoudre hystériquement dans un flot de larmes.
C’est au commissariat que je pris conscience de mon erreur dérisoire, nous n’étions pas le 17 juillet mais le seize.
Le lendemain, en attendant patiemment d’être présenté au juge d’instruction, un gendarme bienveillant ou peu impressionné par les assassins occasionnels, ou encore moins rancunier que monsieur l’inspecteur principal, me tendit son journal, le vaillant petit quotidien local, cette fois-ci bien daté du dix-sept juillet.
Le gros titre me fit hurler à nouveau, mais de rire cette fois-ci, un rire où roulaient bizarrement des sortes de sanglots, je lus et relus ce gros titre de première page :
« Le jour anniversaire de ses quarante ans il tue sa compagne à coup de sabre sous les yeux horrifiés de sa famille ».
L’avant-dernière fois que mon nom parut dans les colonnes d’un journal ce fut en mille neuf cent soixante-dix-neuf, le dix-sept juillet en effet, à la page carnet de famille, rubrique naissances. Évelyne avait une de ces mémoires…
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