Couverture du roman Jour de fête et autres nouvelles

Jour de fête et autres nouvelles

9.5 / 10.0
Découvrez six récits singuliers où l'imaginaire bouscule le réel. Entre un anniversaire morose et des acteurs piégés sans script, l'insolite surgit partout. Le Petit Chaperon rouge s'offre une relecture inédite, tandis que des pigeons troublent un résident et que minuit refuse de sonner. Ces nouvelles explorent des romances explosives et des mystères fantastiques, offrant un voyage littéraire où la vraisemblance s'efface pour laisser place à l'étonnement pur.

Jour de fête et autres nouvelles Chapitre 1

Un anniversaire où l’homme de la soirée n’est pas à la fête, quatre comédiens sans scénario pour les sortir d’une situation étonnante. Le conte du petit chaperon rouge revisité, des pigeons surpris par le locataire du cinquième, des amours détonantes ou encore les douze coups de minuit qui refusent de résonner, voici six nouvelles qui se jouent de toute vraisemblance.

Jour de fête

J’ai la mémoire qui flanche

17 juillet, nous étions le 17 juillet, je m’efforçais de graver cette date dans ma mémoire, sinon cet anniversaire risquait fort d’être ma fête si, par hasard, je l’oubliais. Évelyne avait la marotte des commémorations en tout genre, première rencontre, premier je t’aime, premier bisou, premier baiser, premier…

Au début, je trouvais charmant qu’elle fasse un évènement de tout ce qui fait le quotidien. Une façon de l’enjoliver à sa guise, de donner de l’importance à ces choses qui petit à petit se métamorphosent d’ordinaire en souvenirs fugaces, bribes de vie qui se détricotent, se décolorent et disparaissent à tout jamais. C’est triste d’oublier ou plutôt de ne plus se souvenir d’un rire, d’une caresse, d’un moment de mélancolie, d’un baiser plus tendre ou plus sincère que les autres. Les albums de photos sont pleins d’un passé stéréotypé, naissance, communion, mariage, la Baule en famille, ce tonton formidable dont l’humour réputé était taillé pour par ses envolées grotesques mais incontournables de fins de repas de noces, ou cette improbable arrière-cousine qui, bien que vieille fille, faisait preuve d’une étonnante vitalité qui aurait certainement fait le bonheur du plus exigeant. À ne surtout pas oublier, ces visages figés, ridiculement démodés, étrangers.

Des tranches de vie désincarnées, identiques d’un album à l’autre, d’une famille à l’autre quel que soit la décennie ou le siècle qui fut le leur. Des souvenirs fossilisés dans l’hyposulfite, lavés de tous sentiments, fixés une fois pour toutes.

Fini, l’album de famille, maintenant il faut subir, quand on se rend chez ses proches, après les vacances, une naissance ou un mariage d’interminables défilés de photos. La règle du jeu semble consister à réaliser un maximum de prises de vue. Donc, nous subissons la plage sous tous ses angles, l’inévitable couché de soleil et le summum, la totalité des plats et mets ingérés durant toutes ces semaines de congés payés.

Évelyne, elle, collectionnait les bouts de ficelles de la vie, les triait, les répertoriait et leur accordait systématiquement une valeur sentimentale bien définie. Il en résultait une kyrielle de dates anniversaires dont chacune correspondait à un rituel bien établi.

Quand l’échéance de l’un de ces fameux jours « J » arrivait, et ils étaient nombreux, cela allait de l’évocation émue de tel ou tel moment de notre vie commune à la commémoration solennelle et néanmoins repentie d’une réconciliation marquante après une scène de ménage qui devait l’être tout autant. Entre ces deux extrêmes, j’avais le choix parmi une large palette de manifestations rigoureusement codifiées par la mise en place de rites soigneusement élaborés, tous significatifs de l’importance à accorder au souvenir dont il était impératif de raviver la flamme.

Le seul problème en l’occurrence c’était que le calendrier comptait invariablement 365 jours et que les années bissextiles faisaient, on s’en serait douté, l’objet d’un anniversaire tout particulier.

Ainsi, pour caser l’évocation, le rappel, le recueillement, le souvenir de moments précis, badins ou exceptionnels, il fallait tenir compte, non seulement de la date, mais aussi de l’heure. Cela nous permettait de fêter dans le meilleur ou le pire des cas jusqu’à trois anniversaires quotidiens.

Cette manie tournait à la plus totale des frénésies et occupait même certaines de nos nuits en souvenir de celle, par exemple, ou comptant fleurette à Évelyne de manière plus ardente encore elle perdit la sienne sur le coup de trois heures du matin. La seule chose qui commençait à m’inquiéter sérieusement résidait dans le rythme que prenait la chose après deux ans à peine de vie commune. Chaque heure, chaque minute qui passaient pouvaient se révéler d’une soudaine importance qu’il fallait aussitôt cataloguer, répertorier, étiqueter et conserver définitivement.

Certains collectionnent les timbres, les vases de la dynastie Ming ou plus prosaïquement des boîtes de camembert, Évelyne, elle, faisait la moisson de ses propres souvenirs, à tel point qu’elle ne pouvait commencer une phrase sans la faire précéder par un fatidique « tu te souviens ? ». L’autre aspect du problème résidait dans le choix du cadeau, parce qui dit anniversaire dit cadeau bien évidemment. Ceux-ci devaient à chaque fois être en adéquation avec le thème de nos petites sauteries et, accessoirement, avec mon modeste budget.

Le pire étant que certains de ces cadeaux devenaient à leur tour sujets à manifestation du souvenir comme la fois où, pour fêter notre première rencontre qui eut lieu un dimanche d’été dans le square Eugène Sue, je lui offris un petit chien.

Ce jour-là, désœuvré et solitaire encore, je décidais de dissiper des brumes fortement alcoolisées, une solide migraine et une amère contrariété sentimentale, les pires lorsqu’elles sont associées à d’autres contrariétés d’ordres hépatiques, bien que souvent il y ait une évidente mais désastreuse cause à effet.

Après avoir titubé quelques instants sous l’effet toujours vivace d’innombrables décilitres de whisky de 15 ans d’âge qui avaient cependant réussi à m’en faire prendre vingt dans la soirée, le tout ravivé par un air vif, je pris enfin le parti de m’affaler sur un banc afin de sauver les apparences. Je rouvris les yeux lorsque le banc s’arrêta enfin de tanguer. À ma gauche, il y avait le regard réprobateur d’une dame complètement décalcifiée mais digne encore, certainement pleine de principes qui réprouvaient la vue d’un jeune homme tel que moi, dont l’aspect tout entier trahissait une nuit de libation. Pour prendre une contenance je me tournais sur ma droite ou une petite boulotte en charge de trois gamins qu’elle houspillait pour un rien, débordait néanmoins d’affection pour une boule de graisse pleine de poils que l’on appelle communément chien-chien à sa mémère. Ces deux races, le chien-chien et sa mémère, étant réputées inoffensives, je me fendis d’un « oh-le-jo-li chien-chien, c’est-une-fille-ou-un-garçon ? ». Une voix fit échos à la mienne, ce fut celle d’Évelyne, paf, nous venions de programmer notre première date anniversaire, celle de notre rencontre.

Donc, un an après j’offris un chien-chien à celle qui heureusement n’était pas encore une mémère. Presque humain, d’après le dire de nos proches et tout particulièrement d’après ceux d’Évelyne, il ne lui manquait que la parole. Un être doué de tant de sensibilité, d’intuition, d’intelligence avait à son tour droit à un anniversaire en bonne et due forme. De toute façon, si j’avais offert ce jour-là une potiche ou une fleur séchée, je pense que la suite aurait été la même, le processus était déjà solidement enclenché. Quoique, pour tout dire le chien fut particulièrement gâté puisque furent inscrits au calendrier des réjouissances le jour de sa naissance et le jour de son arrivée dans notre vie qui vint se cumuler avec la commémoration de notre première rencontre.

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Table des matières de Jour de fête et autres nouvelles

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