
Je vous envoie un ange
Chapitre 2
Chapitre 1
Le Rocher
— Allô ! Pierre ?
— Oui, bonjour, nous sommes là !
— OK, nous descendons !
Il est 7 heures. Le temps de revérifier leur petit équipement, Maggy et Michel se dirigent vers l’ascenseur qui tarde un peu vu l’heure. Descendre les onze étages par l’escalier de service ne les emballant pas plus que ça, ils attendent… Le voyant s’allume enfin, les portes coulissantes s’ouvrent les invitant à entrer, et le bouton réceptionest pressé.
À l’entrée du hall d’accueil de l’hôtel, tout sourire et petits signes, Lydie et Pierre s’avancent.
— Coucou… en forme ?
— Oui, et vous ?
— Le taxi-brousse nous attend !
— Le grand luxe quoi !
— Oui… le chauffeur est un ami.
— Bien… il y aura beaucoup de kilomètres ?
— Une petite cinquantaine !
— Ah bon…
— Oui, mais quand tu auras découvert l’état de la route qui mène à Béorana, tu seras bien obligé d’admettre que cette petite cinquantaine te paraîtra peut-être comme une petite éternité…
— ?
Michel et Maggy emboîtent le pas du couple en direction de la voiture. Au sortir de l’hôtel, alors qu’ils descendent la dizaine de marches marbrées vers le parking, une Peugeot 304 familiale crème taxi-brousse arrive vers eux. Pas tout jeune le taxi-brousse !
Seule à bien connaître l’itinéraire, Lydie propose de rester à l’avant. Parmi les six places, en observateurs qui prennent du recul, Michel et Maggy s’installent sur la banquette arrière et Pierre sur l’un des sièges au centre. Typiquement malgache, pas très grand, teint sombre, cheveux bouclés, la trentaine et très souriant, le chauffeur les salue, embraie et passe la première qui se lamente longuement puis, malgré quelques gémissements, soubresauts et grincements, l’engin finit par obéir assez docilement aux sollicitations. L’auto s’ébranle et les voici dans le trafic matinal d’Antananarivo. Malgache, Lydie donne ses ordres au chauffeur afin d’éviter le pire.
Le marché « Zouma » de Tananarive,
qui se tient chaque lundi depuis trois cents ans
Aujourd’hui, 21 décembre 1990, c’est « Zouma », le marché hebdomadaire situé en plein cœur de la capitale ; il se déroule sur la place de l’Indépendance.
D’innombrables charrettes tractées le plus souvent par des zébus en assurent l’approvisionnement… d’où la lenteur de la circulation avec son cortège de voitures et vélos se faufilant dans l’imbroglio.
Il n’est que sept heures trente, mais tempérée par l’altitude de Tananarive1, la fraîcheur de la nuit fait place à la douceur d’un début d’été tropical.
Deux attelages avec zébus
Dans la grande famille des bovidés, tout comme ces bonnes vieilles vaches tarines des alpages, les zébus ont assurément la même légendaire nonchalance. Les nombreux « encouragements » sur les arrière-trains ne changent pas grand-chose… Dans ce dédale de rues en pente, aussi bien à la montée qu’à la descente, maîtriser de pareilles charges embarquées fait plutôt frémir d’angoisse.
En fin connaisseur des us et coutumes, des imprévus, klaxon omniprésent et avec les conseils avisés de Lydie, le chauffeur s’extrait finalement mais non sans mal du secteur « Zouma ». Au sortir du centre de Tana, le taxi-brousse prend une direction est vers Moramanga.
Maggy et Michel se rendent à une journée « champêtre » chez le père de Lydie afin de fêter la nouvelle année. Un rituel. Une réunion familiale au sens très particulier. Monsieur Barato, de parents malgache et italien, est veuf d’une autochtone. Lui et son épouse, après de longues années de labeur, ont acquis un immense domaine assez prospère. Ils se sont spécialisés dans la vanille, le manioc, la pomme de terre…
Dans les années 60, suite à l’indépendance de l’île, sous forme de parcelles réparties dans le domaine, ils ont distribué des titres de propriété à l’ensemble de leurs ouvriers. Chemin faisant, à l’occasion du Nouvel An, sont organisés chaque année en leur ranch, deux à trois jours de festivités en souvenir de cet évènement.
Arrivées d’un peu partout sur ce vaste territoire, les familles malgaches devenues propriétaires affluent, après avoir parfois parcouru de longues distances et le plus souvent à pied. Maris, femmes et enfants resserrent ainsi les rangs autour du patriarche : papy Barato, et son chat !
La route goudronnée vers Moramanga est délaissée pour une bifurcation sur la gauche vers Ambatondrazaka viaAnjozorobe. Entre les profondes ornières, le goudron est rare. La voiture tangue et roule au gré des aléas. Le voyage devient chaotique. La vitesse de croisière s’affaiblit et comme au bon vieux temps, la nouvelle allure permet au chauffeur et aux passagers de se cramponner avec le coude à la fenêtre et le visage au petit vent. Cela fait déjà une bonne heure qu’ils sont partis et à ce train-là, comme l’annonçait Pierre, « ça prendra le temps qu’il faudra ! » C’est sûr !
L’état de la route
Les enfants comblant les nids-de-poule
À l’image de la progression, l’heure tourne lentement. Les voyageurs ont tout loisir d’observer sur le rare asphalte, des nattes étalées couvertes de grains qui profitent des chauds rayons du soleil pour sécher. Il s’agit le plus souvent de riz, mais aussi de feuilles de papier à base de plantes fibreuses, une sorte de papyrus. Il ne fait pas bon dans ces moments-là croiser un camion ou un autre taxi-brousse.
Au détour d’une courbe, le chauffeur ralentit encore un peu et finit par s’arrêter au bord de la route. En guenilles et couverts de poussière, trois gosses, une petite fille et deux garçonnets d’une dizaine d’années s’avancent vers l’auto. Au vu des ornières fraîchement comblées de terre rouge, il est clair que ces cantonniers en herbe espèrent en
Des paniers tressés servant sans doute au transport de la terre jonchent les bas-côtés. Ces enfants sont tellement pitoyables dans leur quête qu’il est impossible de ne pas les comparer à nos chers petits écoliers de notre belle France. Pauvres gosses ! Aux dires de Pierre et Lydie, ce genre de situation est assez répandu dans le pays !
Quelle tristesse !
Bien entendu, après être venus jusqu’aux abords immédiats du véhicule et après quelques mots d’encouragement et quelques pièces… les visages fatigués des enfants laissent place à un début de sourire.
De plus en plus tortueuse, la route serpente entre une végétation toujours aussi dense, des champs cultivés et des prairies où paissent parfois quelques zébus. De temps en temps, quelques petites maisons en terre rouge, rectangulaires, au toit de chaume ou de tôles ondulées rouillées. Toujours le même style typique.
« Le plus souvent c’est de plain-pied en terre battue, explique Pierre. À même le sol trône un foyer pour la cuisson de la nourriture. La fumée alors en liberté noircit tout… » et de rajouter qu’au-dessus, un étage est souvent dédié au stockage ou au séchage des produits agricoles… Le bois est transformé en charbon de bois… plus performant ! Oui, mais la conséquence est dramatique car en raison des coupes claires faites dans les forêts pour prélever ce noble matériau, la terre devient aride et propice à l’érosion… et comme le bois est pratiquement l’unique combustible à disposition, que faire ?!
À présent, le véhicule est un peu coincé derrière un autre taxi-brousse lourdement chargé. Ce dernier roule bien moins vite et il va falloir manœuvrer pour le dépasser.
En plus de la charge volumineuse pesant sur la galerie, laissant deviner l’intérieur bondé, une grappe humaine se cramponne tant bien que mal sur les appuis extérieurs à l’arrière ! La manœuvre de dépassement s’annonce à grands coups de klaxon. Le futur dépassé doit se serrer tant et plus sur sa droite. Les deux conducteurs zigzaguent périlleusement entre les ornières tout en s’efforçant de rester sur la route. Les châssis, les pneus et les carcasses se lamentent à la limite de la rupture…
Taxi-brousse en charge !
Ce serait un peu comme deux chars romains dans l’arène ou encore mieux, des voitures suiveuses dans une course cycliste, tentant de remonter la caravane puis le peloton vers leurs coureurs échappés… Ici, c’est à celui qui gagnera sur l’autre en tenant l’équilibre. Les chauffeurs habitués à de telles prouesses ne s’en laissent pas conter pour autant. Le duo, un temps côte à côte et d’égal à égal, presque figé… se sépare enfin ; l’avantage est laissé au dépassant et c’est enfin la délivrance. Car le gros souci dans ces moments, et de voir arriver en face un collègue…
Durant toute la manœuvre, bien que ce genre d’exercice ne soit sûrement pas un cas unique, la grappe humaine du dépassé s’est bien délectée de l’évènement !
Le soleil monte vers le zénith quand Lydie annonce qu’ils sont sur le point de laisser Anjozorobe sur la gauche. Le taxi bifurque effectivement quelques instants plus tard sur sa droite en empruntant une autre piste filant vers Beorana, leur destination.
Arrivée au ranch de Beorana
Le taxi-brousse s’engage sur une piste de terre rouge bordée d’une assez dense végétation. Quelques kilomètres plus loin, la verdure laisse place à un grand espace entretenu, au milieu duquel, en contrebas, apparaît un petit lac.
Lydie demande au chauffeur de stopper et descend de la voiture tout en proposant à ses invités de la rejoindre.
« Voici le ranch de mon papa ! Vous voyez au loin les habitations en blanc, les dépendances en rouge et le petit lac de retenue au premier plan… Nous sommes arrivés ! »
Grand, svelte et discrètement courbé d’un côté, un monsieur âgé légèrement typé « malgache » vient vers l’autotaxi ; il porte une fine moustache et à la main un chapeau de toile de riz qu’il a retiré d’une chevelure clairsemée châtain clair ; son polo vert délavé est usé, tout comme une sorte de jean bleu de chauffe. Bien que fourbue, l’équipée s’empresse de descendre du véhicule en se réajustant.
« Je vous présente mon papa, notre patriarche ! » annonce Lydie.
Un papy somme toute bien fringant, fier et affable. Il est de bonne taille, un mètre quatre-vingt-cinq peut-être, pour de probables quatre-vingts ans. Sans lunettes, la démarche limpide et sûre, un petit chat gris et blanc dans les bras.
Michel et Maggy accompagnent une Lydie, très malgache ; la quarantaine, un peu ronde, les cheveux mi-longs brun foncé bouclés, pétillante dans sa petite jupette blanche ; elle a pris son père par le bras et tous deux sont réjouis de leurs retrouvailles.
Il est presque dix heures et demie quand les arrivants sont conviés à rejoindre la maisonnée où ils sont attendus. Pierre glisse au passage à Michel que le taxi-brousse reviendra les prendre vers 20 heures pour le retour à Tana.
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