
Îles d'idylles
Chapitre 2
II
Le sablier d’absences
Il était un peu moins de midi en ce samedi de décembre. Comme toutes les semaines, je passais deux à trois fois voir Augusta, ma grand-mère. Dès l’enfance, j’avais noué avec elle une relation fusionnelle, peut-être en partie renforcée parce que j’avais très tôt perdu mes trois autres grands-parents et que ce manque avait créé en moi une avidité d’affection, de peur que le temps, si fugace, et parfois aussi si cruel, ne me la vole à son tour. Je passai presque tous mes congés chez elle et c’est peu dire qu’elle m’avait élevé, au même titre que mes parents. Chaque fois que nous nous rencontrions, nous expérimentions dans les millisecondes qui précèdent l’étreinte, ce que le renard du Petit Prince avait vécu quand il avait compris toute la noblesse du terme « apprivoiser ».
Je garai ma C3 bleu ciel dans l’allée, sous le noyer tutélaire planté par mon grand-père, coupai le moteur et la radio CD qui diffusait à plein pot le dernier disque de Chris de Burgh : « Home ». La maison en pierres bleues, aux volets de bois blanc et à la porte cloutée, surmontée d’un judas, avait le calme habituel. J’entendis les ultimes notes de Debussy et en souris. Je savais combien Augusta vivait pleinement cette œuvre magistrale qu’elle avait faite sienne depuis sa prime jeunesse.
À mon habitude, je fis raisonner allègrement à deux reprises le carillon de la sonnette d’entrée, introduisis ma clef dans le barillet de sécurité, fis jouer le pêne, poussai un peu le bois de la porte gonflé par l’humidité extérieure et m’annonçai d’un air guilleret. Je fus surpris de n’avoir pas de réponse mais mis d’abord cela sur le compte d’une oreille un peu dure et… sélective quand Augusta l’avait décidé ! Traversant le salon, je parvins devant le meuble tourne-disque portant une télévision grand écran, éteinte. Avisant le fauteuil, je crus qu’Augusta dormait et je souris. Je m’agenouillai délicatement près d’elle et lui pris la main. Je fus interpellé par sa tiédeur mais ne m’en formalisai pas outre mesure. Cherchant à lui déposer un tendre bisou sur la joue, je remarquai le nez pincé, vis que la poitrine ne se levait ni ne s’abaissait plus et compris que ma jeunesse et une part importante de ma joie de vivre avaient pris le large. Pour toujours. Comme un migrant perdu sur un grêle esquif au beau milieu d’une mer tumultueuse, je perdis tous mes repères, une angoisse irrésistible parce qu’incontrôlable me submergeant, très vite remplacée par cette sensation ineffable de vide et de désespoir à laquelle s’ajoutèrent l’incompréhension et la haine de ce Dieu qui, s’il voulait vraiment le bien de l’humanité, se devrait de rendre les êtres comme Augusta immortels !
Je restai longtemps enlacé à celle qui n’était plus, lui affirmant dans d’irrépressibles sanglots aux cahots répétés combien je lui devais tout. Ma détresse se matérialisa par le tarissement de mon sac lacrymal. Pourtant, paradoxe inouï, je ne cessai de pleurer. Intérieurement. Même mon cœur expulsait des larmes de sang, se rappelant à moi par la lourdeur de chacun de ses battements.
Il me fallut un long temps avant de pouvoir me désolidariser de celle qui avait contribué à me donner la vie. À la mort de mon grand-père, je lui avais fait une promesse : celle d’être à présent « l’homme de la maison », de veiller sur elle et d’être toujours là dans les moments clefs de sa vie. Je m’en voudrais toujours de ne pas avoir pu lui tenir la main au moment du passage tant redouté. Ma thanatophobie n’était pas près de guérir. Pourtant, il me fallut apprivoiser la Grande Faucheuse et me dire que le souvenir, lui, demeurerait à jamais immortel…
Je restai encore quelques dizaines de minutes avec ce corps sans vie que je n’arrivai pas à laisser seul. J’éprouvais comme un besoin inextinguible de retour au passé, confortablement lové dans les bras de celle qui fut l’une des plus importantes, sinon la plus importante – ma femme et ma mère me comprendront ou me pardonneront –, des femmes de ma vie. Je profitai de ce curieux colloque singulier pour lui redire combien je lui étais redevable de ce que j’étais devenu, combien son école de la vie m’avait marquée au fer rouge, combien sa tendresse infinie avait su calmer, même vaincre, mes névroses, combien je la remerciais d’avoir été ce qu’elle fut, sans compromission aucune mais avec vérité. On devrait pouvoir être préparé à la mort et connaître le moment où il devient impérieux de tout se dire. Non, je ne me pardonnerai jamais de n’avoir pas été auprès d’elle pour lui tenir la main, la serrer fort contre moi, l’entourer de toute ma tendresse au moment du grand voyage…
Le recueillement achevé, ou plutôt mis en jachère, venait le temps des formalités. J’appelai mes parents puis le médecin de garde afin qu’il vienne constater le décès. À l’autre bout du fil, j’eus droit à une réponse plus froide encore que la mort, totalement déshumanisée, de la part d’un représentant de la Faculté, plus avide de toucher ses honoraires que de panser puis guérir les blessures. Il me fit comprendre que j’allais devoir m’armer de patience, n’étant pas pressé de s’occuper d’un patient qui ne lui rapporterait plus rien. Je fis de mon mieux pour garder mon calme mais cela ne dura pas et l’homme au stéthoscope en fit les frais, ce qui n’arrangea pas nos relations. Adepte du certificat de complaisance, il comblait de bonheur une clientèle avide de congés payés par la mutuelle et qui portait au pinacle la pertinence de son diagnostic. Et pour couronner le tout, en plus de réduire les fractures, de poser des points de suture et de palper les estomacs, il avait pris un malin plaisir de s’occuper particulièrement de sa collection de maîtresses. Il avait bien été surpris çà et là par un conjoint rentré un peu trop tôt du boulot, rien ne pouvait calmer son appétit, même pas les nombreux yeux au beurre noir dont il se parait de temps à autre !
Maman et papa arrivèrent, les yeux tout embués, le souffle haletant, la mine défaite. À trois, nous reprîmes notre veillée du corps, prolongeant nos conversations avec celle qui n’était plus mais qui, de là où elle se trouvait, nous entendait peut-être, du moins l’espérions-nous. Augusta n’avait pas l’air d’avoir souffert. Son visage reposé en témoignait. Au creux des commissures de ses lèvres, un léger rictus remémorait au trio ses petites saillies narquoises, son caractère entier. Je voulus prendre mon père dans les bras, afin d’apaiser sincèrement cette peine qui le marquait profondément. En voulant l’enlacer, je sentis pourtant une forme de résistance. Cela me surprit. En effet, je n’avais jamais éprouvé chez lui cette pudeur, le connaissant plutôt sous un jour plus volubile. J’en fus mi-blessé, mi-ému. Cette nouvelle épreuve venait à la fois de nous rapprocher mais aussi de marquer nos différences.
Vous aimerez aussi





