
Îles d'idylles
Chapitre 3
Le décès enfin constaté par le médecin qui fit son office à la vitesse éclair d’un réacteur supersonique, bien qu’il manquât de concorde (!), l’entreprise de pompes funèbres contactée par nos soins vint procéder à la récupération de la frêle dépouille. Avec humanité, les deux préposés s’emparèrent du corps inerte et léger qu’ils posèrent sur une civière, elle-même couverte d’un sac mortuaire blanc. Le bruit électrique de la fermeture éclair faisant disparaître le corps d’Augusta fut des plus horribles. La douleur, qui ne s’était pas vraiment éteinte, se raviva de plus belle. Je vis mon père craquer, lui qui se montrait d’ordinaire fataliste quant à la mort, semblait avoir compris qu’une page venait de se tourner, qu’il ne pourrait plus jamais taquiner voire se disputer gentiment avec celle qu’il avait toujours vouvoyée, par respect et par amour pour elle. Je l’avais même surpris, juste avant l’arrivée du médecin, alors que maman s’occupait de lui ouvrir la porte, posant un délicat baiser sur le front de ma grand-mère, en guise de dernier adieu.
Le corbillard quitta l’allée de la maison. Je garderai encore longtemps dans l’oreille le bruit feutré de ses pneus caressant le gravier, comme s’il emportait Augusta avec la plus grande précaution. Je me dis que les rois et les reines n’avaient pas eu souvent droit à ce type de privilège.
Puis le vide. L’absence. Le néant. Un abandon, une douleur incommensurable, un sentiment de vacuité sans égal, sans rival même. Un silence total, lourd, pesant, assommant. L’âme d’une maison qui s’étiole, qui s’évanouit. Ne demeurent que des fantômes matériels chargés d’histoires. Cette sensation désagréable me porta jusqu’à l’ivresse, celle de profondeurs abyssales d’où je tentai à cœur perdu de faire renaître celle qui était partie… pour toujours. Dans ces moments suspendus, on tente de retrouver le son d’une voix, le velouté d’une main qui caresse, la suavité d’un baiser, le sourire d’un visage en déliquescence… Mais ne reste que des bribes d’images, le souvenir un peu flou d’un instant, la fugacité d’une phrase, un visage qui, à peine retrouvé, disparaît dans les limbes. Plus qu’un ressenti de solitude, c’est la notion d’orphelin qui prime et s’installe alors durablement.
Que ne donnerais-je pas, tout ce que j’ai bien sûr, pour bénéficier, ne fût-ce qu’un instant, de cette présence ineffable qui sent bon l’été, les confitures de groseille ou de rhubarbe, les représentations du théâtre de Guignol, la musique de la vie, la chaleur toute solaire de l’amour, les crèmes à la vanille et le pain perdu à la cannelle ? À la place, l’automne finissant achève de pulvériser les feuilles vidées de sève, les privant de leurs robes rouille pour se tatouer d’un gris sale tandis que leurs nervures partent en lambeaux, passant d’une image de dentelle au fuseau à celle d’un détritus quelconque…
À l’incompréhension et à la révolte, la nostalgie qui se doublait de douleur allait connaître son premier entracte. Il fallut préparer les obsèques, régler les problèmes de succession, vider puis vendre la maison, recoller les pots cassés avec la partie de la famille depuis longtemps oubliée, organiser la sépulture, choisir le type de cercueil, rédiger et envoyer le faire-part sans oublier personne !
Machinalement, nous fermâmes les volets, tirâmes les rideaux, coupâmes la lumière et quittâmes la maison pour rejoindre celle de mes parents. Papa y sortit un modèle de faire-part qu’il avait imaginé depuis plusieurs mois, obéissant à cette voix intérieure qui le lui avait ordonné à son corps défendant. Pour ne pas donner l’image d’une famille éclatée, il n’avait pas mentionné le nom des petits-enfants, sachant bien que trois sur les cinq avaient coupé tous les ponts avec celle qui, paradoxalement, leur avait toujours tout donné équitablement sans attente en retour. On y imprima quand même, au sein du volet intérieur, la photo du centenaire, même si toute la famille n’y figurait pas, et pour cause. On n’allait quand même pas faire l’impasse sur tout ! Au recto, un cliché d’Augusta à 102 ans, l’air radieux malgré les premiers signes d’une maigreur extrême qui se lisaient sur son visage, jouxtait un petit texte que j’avais écrit sur sa carte d’anniversaire : « 102 ans à peindre, sur la toile de la vie, avec les pinceaux du cœur et les couleurs de la fête. Une fresque aux accents de tendresse, d’amour, d’Éternité. »
La sœur de maman donna illicoson aval et l’imprimeur nous livra dans l’heure une épreuve qui s’avéra définitive, tout le monde s’accordant sur elle. Comme dans un film au timing serré, concis, le directeur de l’athanée nous téléphona pour nous avertir que la toilette mortuaire était terminée et qu’Augusta reposait sur son dernier lit. Papa prépara des images sur une clef USB, un écran étant disponible pour ce faire au sein de la chambre publique.
Derrière une porte garnie de son nom, Augusta portait un chemisier délicat de soie et un pantalon de laine noir, comme lors de sa fête des cent ans. Ses cheveux longs, presque blancs, avaient été précautionneusement travaillés en chignon et son teint maquillé pour qu’il parût le plus naturel possible. Moi qui avais toujours été horrifié par les morts cireux, à l’embaumement presque outrancier, je garderai de ma grand-mère une image très proche de ce qu’elle était dans la vraie vie. Ce sentiment me consola quelque peu, si tant est qu’il puisse y contribuer. Augusta était belle, de cette beauté tant intérieure qu’extérieure qu’ont les grandes dames de ce monde. Très digne et humain, celui qu’on appelait croque-mort mais qui, en l’occurrence, tenait plus de la déontologie de l’infirmier que de celle du nécropraticien, semblait partager notre peine. Tendrement, avec componction, il nous entoura de son réconfort et organisa une petite cérémonie du souvenir autour du corps de la défunte. J’eus l’impression qu’Augusta lui en sut gré. De même qu’au moment de la prière commune, son rictus d’agnostique se renforça !
Vint le moment de choisir le cercueil. À l’image d’Augusta, mes parents et moi optâmes pour un bois clair, cérusé, presque blanc, comme un signe d’espoir. Sans ornements superflus ni bondieuseries. Aux arêtes légèrement torves. Chic, simple et classieux, comme l’était ma grand-mère. Même si je n’arrivais pas à m’imaginer que cette caisse puisse lui servir d’ultime demeure, je me sentis rassuré qu’elle ne fût pas mise en bière dans un meuble chantourné au bois sombre, garni de poignées prétentieuses en bronze ou laiton doré. Le deuil est déjà si douloureux que lui greffer de tels oripeaux ajoute encore à l’angoisse de l’inéluctable perte.
Nous restâmes encore quelques instants autour du corps puis je pris le chemin de la maison. Ma femme m’y attendait, s’occupant de notre fille à peine âgée de neuf ans. Il allait falloir lui faire comprendre, sans la traumatiser, que son arrière-grand-mère s’en était allée par-delà les nuages. Elle comprit tout de suite à mes yeux rougis que ma douleur était complète. Sa mère et moi, l’entourant de mille précautions, lui annonçâmes la triste nouvelle. Elle se blottit alors contre nous et pleura à chaudes larmes. Leur complicité était telle qu’il n’y avait pas d’autre échappatoire que de laisser couler ses yeux. Elle aussi avait un long travail de deuil à accomplir, plus douloureux encore parce que c’était sa première confrontation avec la Grande Faucheuse.
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