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Couverture du roman Il était une fois... Marrakech la juive - Tome II

Il était une fois... Marrakech la juive - Tome II

Dans ce second tome, Marie entreprend un pèlerinage nostalgique au cœur d'une Marrakech autrefois habitée par une communauté juive florissante. Entre le Mellah, les souks et les ruelles secrètes, elle cherche les traces d'un passé disparu. Ce récit illustré évoque l'exil vers d'autres continents sans jamais oublier la Koutoubia, les dunes de Mogador ou les saveurs d'antan. Thérèse Zrihen-Dvir dépeint avec émotion cet héritage traditionnel, entre affections et luttes pour la survie.
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Chapitre 2

Chapitre I Lettres

Dès les premiers symptômes de la ménopause, Marie est prise de panique. Elle s’était toujours imaginé qu’elle, Marie, allait traverser cette période de sa vie de femme différemment de toutes les autres, qu’elle échapperait aux bouffées de chaleur, à la disparition de ses menstruations, aux modifications dramatiques de son corps et que rien ne viendrait perturber ses activités. Elle était quasiment certaine que son organisme réagirait différemment ; d’ailleurs, sa mère n’en avait nullement souffert. Pourtant, c’est à ce moment précis que lui revinrent en mémoire les crises de sa grand-mère qui ne pouvaient avoir été provoquées que par le même cycle ovarien. Devant ses yeux défilèrent alors les images de sa Mémé courbée sous la douleur, le corps secoué de tremblements qu’elle ne parvenait pas à maîtriser. Elle revit la stature rassurante de son oncle Maurice serrant sa mère contre sa poitrine en lui murmurant des paroles apaisantes. Marie ne put retenir le flot de ses larmes à l’évocation de ces tristes souvenirs, soudain confrontée à ce qui, à n’en pas douter, l’attendait.

« Je ne suis qu’au début de mon délabrement physique, se dit-elle. Dans le fond, rien de surprenant. La nature est comme un implacable métronome dont rien ne peut enrayer la course méthodique. Et dire que pendant toutes ces années, j’ai réellement cru être différente de toutes les autres femmes ! Il faut se rendre à l’évidence : je ne suis pas une superwoman », s’avoua-t-elle avec une lucidité aussi nouvelle que désarmante.

Elle rendit visite à son gynécologue qui confirma son diagnostic et lui prescrit du Premarin, qu’elle repoussa sans hésitation.

— Marie, votre corps a besoin d’œstrogènes, sinon vous allez souffrir, insista le médecin.

— Oui, mais je risque de finir avec un cancer, répliqua Marie. N’oubliez pas que je dirige une compagnie spécialisée dans les recherches médicales sur l’ostéoporose, la ménopause et les effets secondaires des traitements à base d’œstrogènes.

— Écoutez Marie, s’il y a une chose dont je suis certain, c’est que vous allez passer de sales moments si vous vous obstinez à refuser ces comprimés. Quant au risque de cancer, je vous assure que vous vous trompez !

— Désolée, répondit Marie, dont les nerfs étaient à fleur de peau. Je n’en prendrai aucun. Contrairement à vous, je suis convaincue que ce traitement augmente les risques de cancer. Tout ce que je vous demande, c’est de savoir qu’elle est la durée de la ménopause ?

— Environ cinq ans, répondit le praticien.

Là aussi, il se trompait.

Cette révélation eut sur Marie l’effet d’un véritable coup de semonce annonciateur de grands changements, d’une vaste prise de conscience, un temps qui l’invitait à rectifier ses erreurs, à se juger, à reconsidérer objectivement ses inconstances et ses indulgences. Cette période qui s’ouvrait représentait à ses yeux une sorte d’antichambre avant le grand départ, avant la fin de ce contrat à durée déterminée qu’est la vie. Un sursis où l’hésitation n’était plus de mise et où il lui faudrait se mesurer à elle-même, à ceux qui l’entourent, à ceux qu’elle avait aimés et qui avaient joué un rôle dramatique dans sa vie, l’ayant à des degrés divers déçue.

Elle se remémora le comportement de son époux tout au long de leurs nombreuses années de mariage. Elle dut admettre qu’il avait fait d’elle son passe-partout, qu’elle n’avait été qu’un tremplin destiné à servir ses ambitions. Elle grinça des dents en se rappelant les ultimatums, les chantages subis pour la contraindre à avancer dans la direction qu’il souhaitait. Elle haïssait sa propre faiblesse, ses craintes d’être encore une fois abandonnée, de se retrouver seule… surtout avec elle-même, cette partie d’elle qu’elle exécrait durant ces moments où la peur la paralysait.

Mais quand Manfred réitéra son intention de quitter Israël une seconde fois, il eut du mal à croire ses oreilles lorsqu’elle lui déclara avec aplomb qu’il n’en était pas question :

— Mon cher, ce que tu me demandes est impossible. Jusque-là, j’ai accepté sans broncher tous tes caprices. Je t’ai suivi partout, me suis pliée à toutes tes exigences, qui, entre parenthèses, nous ont causé bien du tort et nous ont enlisés dans la pauvreté et la misère pendant de longues années. Aujourd’hui, je ne peux plus te suivre ni te soutenir dans tes courses folles et tes extravagances. Mes enfants ont bâti leur foyer en Israël. Et puis, tu sembles oublier que nous vieillissons tous les deux. Imagines-tu vraiment que nous puissions leur tourner le dos, les abandonner, ne pas être présents lors de la naissance de nos petits-enfants, ne pas partager leurs joies, leurs succès, leurs peines, leur tendre la main durant leurs échecs ? Et tout cela dans quel but ? S’isoler dans un autre pays où personne ne nous attend et où il nous faudra encore une fois trimer comme des forçats pour nous installer, reconstruire un foyer et nous battre pour retrouver un train de vie pour lequel nous ne sommes plus faits ? Non ! Stop ! C’est terminé ! J’en ai marre de faire des sacrifices pour te satisfaire. Mais si tu persistes néanmoins à vouloir partir, je t’aiderai pour faciliter ton installation en Amérique du Nord.

La brèche entrouverte entre Marie et Manfred ne pouvait qu’aboutir à leur séparation officielle. Celle-ci n’eut pourtant lieu qu’en 2005. Tout à ses projets, Manfred avait négligé de prendre en considération le caractère et les aspirations de sa femme. Il faut dire que ceux-ci étaient restés comme engourdis, figés en quelque sorte, depuis le jour de leurs épousailles. Il n’ignorait pourtant pas qu’elle pouvait se montrer tranchante et décisive mais il comptait, une fois de plus, sur son désarroi face à la perspective de se retrouver seule, abandonnée. Il s’était trompé. Il n’avait pas compris ou pas su comprendre qu’elle avait changé. Les concessions qu’il était parvenu à lui arracher tout au long de leur union s’effondraient désormais devant l’amour qu’elle porte à ses enfants, mais aussi devant sa reprise de conscience, au sens médical du terme. Marie s’était réveillée et plus rien ne serait jamais comme avant.

« Un couple, le mien en tout cas, songea Marie, n’est rien d’autre qu’un combat perpétuel pour la domination. Un tête-à-tête sans concession où chacun doit défendre sa position. Si le fragile équilibre qui maintient l’édifice est menacé, tôt ou tard, il partira à la dérive, et c’est précisément ce qui nous arrive. Manfred n’a jamais voulu renoncer à poursuivre ses chimères, même au prix du bien-être de ses enfants… Je n’ose même pas imaginer la valeur qu’il accorde au mien ».

Déçue, blessée mais d’une détermination sans faille, Marie, qui ne pouvait se départir d’un éternel sentiment de culpabilité vis-à-vis de Manfred en raison de son passé marocain, s’attela à la fermeture de tous les cercles restés entrouverts depuis si longtemps. Ainsi se demanda-t-elle : Et si cette passion que je continue à entretenir pour Philippe n’est en réalité que le fruit véreux de son inexplicable désertion et de la blessure consécutive infligée à ma dignité et à mon orgueil de femme ?Elle se souvint alors des conseils « avisés »de ses prétendues amies et de quelques proches : « Ne joue pas à la gourde ; arrange-toi pour tomber enceinte de Philippe. Il sera bien obligé de t’épouser. C’est une tactique infaillible, tu verras. Dépêche-toi, Philippe est un parti très convoité par un grand nombre de jeunes filles. C’est vrai qu’il a une réputation déplorable mais il est financièrement bien nanti. Il te rendra heureuse et vous mettra à l’abri du besoin, toi et tes enfants ».

Mais comment aurait-elle pu vouloir d’un tel hymen ? Un mariage payé de la honte, du déshonneur, du mépris et du rejet de sa communauté ? N’avait-elle pas souffert justement de ce mépris, de ce rejet teinté de pitié que l’on accorde aux orphelins, à ceux qui ont été abandonnés, puisque son père et son grand-père l’avaient reniée bien avant sa naissance ? Quant à sa mère, elle n’avait de cesse de lui reprocher d’être la cause principale de tous ses malheurs. « La meute a ses lois, et les rebelles sont mis au ban…», murmura-t-elle, se remémorant Kipling. Lui revint en mémoire l’image de cette jeune fille de Marrakech, enceinte d’un jeune homme de la communauté juive qui refusait de l’épouser. Elle la revoyait, promenant dans les rues du Mellah son ventre énorme, sous les chuchotements étouffés des cancanières, comme une âme errante, rejetée et broyée.

— Non, s’était-elle écriée, jamais… Je serai morte avant

L’hypocrisie, l’argent, la réputation pesaient de tout leur poids, et dénuée (ou presque) des clés qui ouvrent les portes de la réussite, Marie ne savait que trop bien ce qui l’attendait : c’est elle qui serait condamnée, vilipendée. Car, qui oserait pointer du doigt l’honorable famille Abécassis ? Tout cela avait influé âprement sur sa décision.

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