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Couverture du roman Il était une fois... Marrakech la juive - Tome II

Il était une fois... Marrakech la juive - Tome II

Dans ce second tome, Marie entreprend un pèlerinage nostalgique au cœur d'une Marrakech autrefois habitée par une communauté juive florissante. Entre le Mellah, les souks et les ruelles secrètes, elle cherche les traces d'un passé disparu. Ce récit illustré évoque l'exil vers d'autres continents sans jamais oublier la Koutoubia, les dunes de Mogador ou les saveurs d'antan. Thérèse Zrihen-Dvir dépeint avec émotion cet héritage traditionnel, entre affections et luttes pour la survie.
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Chapitre 3

L’heure était toutefois propice aux prises de conscience, à l’époussetage des résidus, à la résolution des demi-énigmes, des causes et des conflits restés en suspens. Ce fossé béant qu’avait ouvert Philippe sous les pas de Marie devait être refermé le premier. Armée d’un courage sans faille et d’une détermination inflexible, Marie partit donc sur les traces de Philippe. Elle le retrouva en septembre 2003, grâce à la visite impromptue d’une de ses proches en Israël.

À cette époque, Manfred et Marie n’avaient pas encore entamé les démarches de leur divorce et vivaient toujours sous le même toit, conscients toutefois que la sentence d’une séparation définitive était inéluctable, à moins que l’un d’entre eux ne fléchisse et n’abandonne ses positions. Marie savait aussi que, même si Manfred renonçait à ses projets, la tentation de récupérer son balluchon serait la plus forte et reprendrait le dessus à la première occasion, et avec elle, son cortège de reproches et d’accusations mutuelles.

« Ai-je aimé Manfred ?se demanda Marie. Certes, à ma façon. Mais j’ai surtout haï qu’il use de ma faiblesse pour mieux me faire ployer et m’assujettir. Sans doute effrayé par mes compétences, il n’a trouvé que ce moyen pour saper ma personnalité et tenter de se rehausser à mon niveau. Mais tout cela n’a plus d’importance. Et puis, il y a le spectre aussi encombrant qu’envoûtant de Philippe qui n’a jamais cessé de se glisser entre nous. Aujourd’hui, je ne peux plus reculer. Il faut que cela cesse. Un point final à cette ébauche de roman maudit et dévastateur que je nourris en toute conscience est indispensable. Je dois mettre les choses au clair, pour Manfred, pour nous deux, mais surtout pour moi... »

Combien de fois avait-elle exécré et vénéré en même temps ce sentiment puissant, irrationnel et tellement ensorcelant qui imprégnait chaque cellule de son corps ? Elle flanchait alors et ses regrets accumulés obstruaient son horizon d’un brouillard noir.

« Ne plus contourner ce passé qui ruine mon présent et tue en moi toute velléité d’aspirer à un meilleur lendemain »

Les lieux de son passé à Marrakech – sanctuaires idéalisés après l’exil volontaire – resurgissaient sans crier gare quand, inopinément, elle croisait d’anciens camarades de classe, « ses Marrakchis », comme elle aimait les désigner avec tendresse. Parfois, c’était une vieille connaissance des beaux jours sur laquelle elle venait buter lors de rencontres organisées entre Marocains et Marrakchis. Elle chérissait ces rassemblements et les recherchait, allant jusqu’à les initier parfois. Ils étaient un baume pour ses plaies, mais aussi les pages éparpillées d’un roman qu’elle ne se lassait jamais de redécouvrir.

Les jours où l’assurance lui faisait défaut, il lui arrivait de garder la tête basse, les yeux dissimulés derrière de larges lunettes noires… L’impardonnable abandon de Philippe avait laissé une profonde entaille dans son âme. Elle avait été dédaignée, elle qui dédaignait tous ceux qui briguaient son cœur.

Pourtant ce cercle, béant par endroits, qui entretenait son supplice, ne demandait qu’à se refermer. Marie toutefois, différait sans cesse ce moment, craignant qu’il ne précipitât son effondrement émotionnel, ruinant du même coup sa façade, son assurance, son aplomb. Quoique, songea-t-elle, là résidait sans doute l’occasion d’un infime espoir de liberté et de joie de vivre, sentiments qu’elle avait depuis des lustres bannis de son quotidien. Son martyre, c’est elle qui l’avait déclenché car ce n’était qu’à travers lui qu’elle pouvait espérer une quelconque miséricorde. Philippe avait-il vraiment été ce bulldozer qui, à l’âge de dix-huit ans à peine, avait dévasté sa vie ? N’était-elle pas plutôt elle-même la cause de tous ses maux puisqu’à cinquante et quelques années, elle en souffrait avec la même âpreté, la même intensité qu’au premier jour ? L’espace entre son adolescence et sa maturité était un vide, un abîme, un trou noir… Faux,hurla-t-elle brusquement, cen’est pas vrai : il y a eu un mariage, des enfants, des petits-enfants, de l’affection, des victoires, des défaites, des moments de joie et d’extase qui disparaissaient dès que le spectre de Philippe surgissait. Philippe était-il sa malédiction ou sa bénédiction ? Ce n’était déjà plus de l’amour qu’elle lui vouait, mais une rancœur infinie, tenace et hideuse. Il lui avait confisqué toute sa jeunesse, l’avait privée de toute sa soif de vivre. Elle avait vécu comme une ombre, un clone, une actrice jouant sans conviction le rôle d’épouse et de mère sans s’être vraiment investie dans aucune de ces missions. Une part d’elle restait enracinée dans ce passé épinglé de trop de points d’interrogation qu’elle ne se décidait pas à détacher… Je suis le pantin se balançant sur l’humeur de ses souvenirs, s’avouait Marie dans ses moments de lucidité. Cela n’avait que trop duré !

Chancelante, elle cherchait perpétuellement son équilibre entre sa vie réelle et quotidienne, et ce marécage brumeux dans lequel elle se débattait et qui l’emmenait loin, bien trop loin, et la laissait brisée, pantelante, vaincue par la douleur et la tristesse, abandonnée à la lisière du tunnel ténébreux de sa mémoire.

« Oui, il faut en finir ». Les tempes bourdonnantes, elle posa sa main sur le combiné du téléphone, jetant un regard méprisant à ses doigts qui, pris de tremblements, refusaient de lui obéir. Elle tenta de se raisonner : « Mais enfin, qu’ai-je à craindre ? Ou à espérer ? Philippe marche déjà vers ses soixante-dix ans. Il n’a certainement plus rien de l’Apollon que j’ai aimé comme une enragée au point de ne vivre que pour ces pitoyables et rares minutes de bonheur que nous avons partagées »

Mais le doute continuait inexorablement son œuvre diabolique… L’avait-il aimée un jour ? Ou bien n’avait-elle été rien d’autre qu’un caprice passager, une aimable distraction, un simple dérivatif pour tromper la monotonie de Marrakech en saison estivale. Et qu’adviendrait-il d’elle si elle découvrait qu’il l’avait aimée ? À quoi cela servirait-il ? Qu’est-ce que cela réglerait ? Son cœur ravagé ne demandait pas réparation. Le mal était trop profond pour céder d’un coup devant quelques bribes de certitude.

Il lui fallait surmonter ces quelques minutes qui précèdent les grandes découvertes, les révélations cruciales ou les échecs cuisants. Au fur et à mesure qu’elles s’étiraient, ses forces patiemment accumulées pour se confronter à l’inconnu l’abandonnaient. Il fallait faire vite.

Quand Philippe décrocha, l’écran de sa peur se fissura aussitôt. Elle réalisa soudain que cette montagne qu’elle avait eu tant de peine à escalader n’était pas si haute qu’elle se l’imaginait… Elle faillit presque en rire. Marie parvint néanmoins à conserver son sérieux et entreprit de questionner son interlocuteur. Ses questions se heurtèrent à une absence totale de réaction… Philippe ne semblait même pas se souvenir d’elle. L’énoncé de son nom n’avait rencontré aucun écho dans sa mémoire. Qu’importent les raisons, elle avait depuis longtemps rejoint le tiroir de l’oubli. Le choc fut meurtrier. À la légitime déception de Marie s’ajouta la stupéfaction, peut-être plus dévastatrice encore, de constater qu’elle était totalement absente de la mémoire de cet homme qu’elle avait aimé au-delà de toute logique, de toute raison.

Leur échange traînait en longueur, entre banalités impersonnelles et politesse de bon aloi. « Inutile de poursuivre », se dit Marie, irritée et tentée d’abréger une conversation qui remettait tant de choses en question. Se produisit à cet instant, comme un déclic chez Philippe, comme s’il venait seulement de prendre conscience de la monstruosité de son silence face à l’intensité et la précision des questions de Marie. Par courtoisie ou peut-être par commisération, Philippe semblait lutter pour s’extraire de son engourdissement.

— Ô, Marie, Marie, est-ce bien vous ? Pardonnez mon blackout. J’ai souffert il y a quelques années d’une légère hémorragie cérébrale qui a effacé une partie de ma mémoire…

Vrai ou faux, Marie s’en contentait… L’oubli n’était donc pas total. Il subsistait une faille microscopique par laquelle elle allait pouvoir s’insinuer pour venir à bout de ses tourments. Et si Philippe vivait dans un état second, s’amusant à faire croire à ceux qui le côtoyaient qu’il souffrait de quelques trous bénins d’amnésie ?

« Qui est donc Philippe ? »En vint à se demander Marie, amorçant sur le tard une analyse de sa personnalité. « Je ne sais presque rien de lui en dehors de l’auréole dont le parait sa position sociale et son statut de chirurgien dans notre communauté médiocre et terre-à-terre ? »

Marie n’aspirait plus à la découverte de toute trace d’elle en lui… Non, elle venait de se rendre compte qu’elle connaissait très peu Philippe. Et si c’était cette méconnaissance qui l’avait laissée emmurée dans son passé avec toutes ses questions sans réponse ? Si elle l’avait mieux connu, l’aurait-elle aimé autant ?

Entre-temps, Philippe avait mordu à l’hameçon. À moins, songea-t-elle, qu’il n’éprouve une satisfaction complaisante à voir une page de sa vie ainsi exposée et décortiquée par quelqu’un d’autre. C’était lui maintenant qui se cherchait à travers Marie. Quand et comment l’avait-elle connu ? Que s’était-il passé entre eux ? Avaient-ils été amants ? Il était à des années lumières d’assumer ce que Marie allait lui révéler…

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