
Hors piste
Chapitre 2
Le moniteur hurla ses instructions pour se faire entendre et essaya de rassurer ces sportifs aguerris. Il s’agissait de se suivre en file indienne et de ne pas perdre de vue son prédécesseur, d’avancer lentement mais sûrement et de crier si quelqu’un ne visualisait plus les skis devant lui. Lui-même poussera des cris régulierspour que la file indienne ne se disloque pas. La tempête ne faisait que commencer, il ne fallait plus traîner.Contre toute attente, le guide s’élança vers la piste libre, alors que certains avaient déjà tourné leurs spatules vers la pente damée.
— Go ! éructa-t-il. L’injonction les fit presque tous sursauter et ils s’élancèrent les uns après les autres, bien sagement, en une longue colonnehumaine fantomatique.
La poudreuse était dense par endroits, volatile à d’autres. Il était difficile d’avancer lentement sans s’enfoncer. Les skieurs accélérèrent un peu en se suivant de près. La neige leur fouettait le visage et collait à leurs lunettes, ils ne voyaient plus rien. Le convoise désintégra, certains se dépassaient, d’autres changeaient légèrement de trajectoire, poussés par un blizzardde plus en plus soutenu. Ils faisaient toutce qu’ils pouvaient pour suivre la file, sans avoir la moindre idée de l’endroit où ils se trouvaient. Le moniteur tenta de rassembler ses ouailles en poussant des cris à intervalles réguliers, mais seuls ceux qui étaient proches de lui pouvaient l’entendre et essayer de se calquer sur la direction empruntée par sa voix. Les autres étaient dans le silence ou plutôt dans le sifflement continu du vent qui envoyait des bourrasques de plus en plus fortes sur leurs visages. La tension était palpable dans ce marasme, et chacun était concentré pour ne pas perdre de vue les bouts de ski qui les précédaient.
— Ah tiens, il ne crie plus, pensa une skieuse. En revanche, j’arrive à entendre le crissement de mes skis sur la poudreuse et ceux d’une personnederrière moi. Ho hé ? s’hasarda-t-elle à crier. Il y a quelqu’un ?
— Oui, oui, je suis derrière vous, je suis vos skis rouges comme une bouée de sauvetage, hurla une voix d’homme dans la purée opaque qui couvrait toutes lueurs
Le cri aigu qui suivit lui glaça le sang. Au même moment, ilsentit le sol se dérober sous ses skis. Mortifié de surprise, aucun son ne sortait de sa bouche alors que le cri de la femme résonnait encore à ses oreilles. Il s’enfonça littéralement à la verticale dans un coton glacé jusqu’au choc qu’il ressentit dans tous ses membres. Cela n’avait duré que quelques secondes, pourtant la chute lui avait paru interminable. Il n’avait rien compris, mais le silence et le noir intense qui l’entourait lui gelèrent le sang.
— Putain, qu’est-ce qu’il s’est passé !
Il entendit un gémissement.
— C’est vous ? Les skis rouges ?
— Oui, je ne peux plus bouger, lui répondit une voix féminine.
— Attendez j’allume la torche de mon téléphone. Dingue ! Mais vous êtes complètement ensevelie. Un coup d’œil vers le haut lui arracha un autre juron.
— Putain ! on est tombés de tout ça !
La skieuse avait effondré une plaque de quatre mètres carrés de poudreuse à peine tassée sur cinq à six mètres de haut. Elle était tombée en arrière et gisait dans la neige, les skis à la verticale. On ne voyait d’elle que le haut de sa combinaison bleue dont le col relevé cachait tout le bas de son visage, et un gros bonnet rouge de guingois sur la tête, qui englobait l’intégralité de ses cheveux. Au bout de ses jambes ensevelies, ses planchesplantées dans le sol ne laissaient apparaître que la moitié des spatules
L’homme en revanche était tombé comme une masse, amorti par le tapis neigeux emporté par la skieuse. Il était toujours debout, bien droit dans ses vêtements de ski noirs, son sac à dos accroché à ses épaules, mais enfoncé jusqu’aux cuisses.
La neige tombait de plus belle et remplissait la fosse nouvellement formée. Le ciel ou plutôtle brouillardcéleste qu’on apercevait en levant la tête était devenu gris cendré
— Attendez, n’essayez pas de vous dégager, vous risquez de vous enfoncer encore, s’écria l’homme. Je me sors de là et je vous aide.
— Le choc m’a coupé le souffle, dit-elle faiblement. J’ai tellement froid que je ne sens plus mon corps.
Il déblaya la neige pour s’extirper de la poudreuse, ôtases skis enfoncés profondément et s’avança vers elle avec précaution.
— Tenez mon téléphone et éclairez-moi s’il vous plaît, je vais vous libérer, lâcha-t-il déjà à bout de souffle.
Il se mit à creuser. Se servant de ses mains et de ses avant-bras comme d’une pelleteuse, il charriait toute la neige qu’il pouvait, s’arrêtait quelques instants pour reprendre haleineet reprenait de plus belle. Elle l’aidait de sa main valide, l’autre tenant à bout de bras son smartphone faisant office de torche. La nuit commençait à tomber en même temps que le vent. La neige continuait de couvrir la crevassedans laquelleils se trouvaient.
Totalement dégagée, les skis encore plantés à la verticale, elle parvint à s’asseoir, prit un bâton pour défaire ses fixations et libérer ses chaussures de leur prison.
— Je vais enfin pouvoir me lever, aidez-moi s’il vous plaît ! Je suis complètement ankylosée. Aïe, ma cheville ! Ça me fait un mal de chien !
— Doucement ! lui intima-t-il. Appuyez-vous sur moi et essayez de bouger chaque jambe en pliant vos articulations les unes après les autres
— C’est ma cheville gauche. Le reste a l’air de fonctionner.
— Bon ! Asseyez-vous que je retire votre chaussure. Il joignit le geste à la parole. Mais vous avez combien de chaussettes là-dedans ?
— Trois, je suis frileuse.
Il prit son pied d’une main et commença à le bouger délicatement de l’autre.
— Aïe, Aïe.
— OK, je vois, la cheville est foulée, mais le pied n’a rien. Ça semble bénin. Elleva certainement enfler. On peut remettre votre chaussure de ski sans la fermer, votre pied et votre cheville seront maintenus et vous pourrez marcher, mais il faudra surélever ce pied régulièrement.
— Vous êtes médecin ?
— Non, j’ai fait un stage de secourisme avec un médecin du sport, je sais presque tout sur l’entorse, répondit-il avec un grand sourire. Bon, il serait temps d’appeler les secours.
Il se mit à tapoter sur son téléphone.
— Rien, aucun réseau, ce doit être la tempête. Tiens ! Il ne neige plus c’est déjà ça ! Votre téléphone n’a pas de réseau non plus, j’imagine.
— Jeregarde, indiqua-t-elle en sortant son smartphone du sac banane qu’elle portait autour de la taille. Non, rien non plus.
— Je vais explorer notre prison. Tout à l’heure, j’ai vu une masse plus sombre là-bas à gauche.
Avec son téléphone éclairantà bout de bras, il explorait les murs rocheux de la fosse.
— Je vais essayer d’atteindre les bords. La masse de neige que l’on a fait tomber est au centre, cela devrait être plus praticable en s’en éloignant.
Il sortit de la poudreuse péniblement. À chaque pas, il s’enfonçait jusqu’aux genoux, luttait pour sortir son autre jambe du carcan gelé et gagnait quelques centimètres à chaque effort déployé. Épuisé, il parvint enfin au mur et le longea avec précaution.
— Là ! On dirait un couloir, s’écria-t-il. Je vais voir et je reviens vous chercher.
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