Suivre
Chapitres
Partager
Couverture du roman Le plus glorieux des immortels: Dies illa, solvet saeclum in favilla

Le plus glorieux des immortels: Dies illa, solvet saeclum in favilla

Au cœur d’un univers primitif, un mystérieux Inconnaissable et le maléfique Ialdabaôth façonnent une communauté de mortels. Leurs ambitions égoïstes déclenchent un conflit permanent, mêlant faux miracles et jugements arbitraires. De ces luttes naissent des cultes divergents, portés par des personnages attachants incapables de freiner la cruauté humaine. Ce récit cosmogonique explore une question vitale : l'humanité peut-elle transmuter le mal en espoir ou est-elle vouée à l'extinction ?
Chapitres
Partager

Chapitre 3

Le paradoxe de cette étrange inimitié particulière c’est que tous deux ne s’étaient jamais rencontrés, mais que chacun savait que l’autre existait. Tous les deux se diffamaient sans trop savoir pourquoi. Il y avait entre eux une gémellité spirituelle délétère qui n’autorisera jamais une vraie rencontre, un dialogue voire un échange argumenté sur un Pré-aux-clercs. Même les milliasses de supposées victimes de passage dans cette gargote ne resteront que de supposées victimes, car à l’exception des assertions possiblement travesties, d’un artiste envahi par le romanesque, rien ni personne n’aura jamais pu confirmer les faits.

Voilà le fade contexte de ce récit ! Rien de bien enchanteur dans ce morne biotope, au tréfonds de l’existence et rien de bien sui generis. D’un côté une star de son art qui cherchait à mettre des volumes en lévitation et de l’autre une forme d’ante quelque chose qui se nourrissait des faux pas de celui-ci. La vie quoi ! Ici un illuminé, un excentrique qui s’illusionnait de vérités qu’il dévidait en battant froid à un bravache oisif qui se serait créé, ailleurs, une coterie d’âmes à la dérive. La vie quoi !

L’un devenait ce qu’il était, l’autre restait ce qu’il n’allait jamais être.

Après avoir avalé à la sauvette quelques graines d’hellébore, l’ouvrier plasticien, en ce jour, bien mis de sa personne, la barbe étrillée depuis la veille, alla l’âme légère, placer son dernier corps sphérique sur un axe étudié, au beau milieu d’autres pièces qui pivotaient déjà.

Lui seul savait où et comment disposer ses productions l’une par rapport à l’autre. En combinant des arrangements non aléatoires de pièces entre elles, il dessinait ainsi un espace infini d’objets qui tôt ou tard s’animeraient.

La quiddité d’un artiste qui ne vit que pour son art, sa vie durant, dépend souvent d’une logique de raisonnement qui dépasse tout entendement.

Et en l’occurrence aujourd’hui, à peine eut-il installé sa dernière création à une juste place, dans un enchevêtrement d’œuvres foisonnantes beaucoup plus complexes qui dataient déjà, l’audacieux personnage, engoncé dans une gausape fatiguée, mal agrafée sur sa poitrine, se plaça à distance pour mieux apprécier l’alignement de certaines pièces. Bien mal lui en pris car dans un mouvement de recul, il s’accrocha malencontreusement un pied sous un vieil ais calciné qui jonchait son sol.

Déséquilibré, il chuta très lourdement dans une forme de tourbière limoneuse qui jouxtait une étendue de vase tiède dans laquelle il avait pataugé pieds nus, des nuits et des jours. Sa chute pesante éclaboussa un large environnement. Fort heureusement, la matière en décomposition, en amortissant sa dérive, lui évita le pire. Il resta cependant au sol, replié dans ses membres commotionnés, assez longtemps pour lui faire entrevoir une réalité cérébrale.

Il entendait, dira-t-il plus tard, pendant que dura ce coma extatique, un filet de musique harmonieuse, une antienne qu’il espérait depuis des lustres et qui semblait venir d’un philharmonique virtuel. À son réveil, il eut le sentiment d’avoir réussi quelque chose qu’il ne savait pas singulariser.

Au-delà d’être un artiste, il était pour sûr un être labile perclus de fatuité.

Enfin ! Par un heureux concours de circonstances, il avait réussi, en faisant évoluer de vulgaires masses rondes en glaise et en mélangeant les sons que celles-ci en tournant à des vitesses différentes pouvaient produire, à composer une aria qui allait lui narrer pour le reste de son existence les aventures tant attendues.

Fourbu le maître de la chattemite s’endormit, apaisé, dans une raideur cadavérique qu’il exagérait à dessein

Lorsqu’il sortit enfin de son atonie, après des passages de saisons, le temps avait fait son œuvre. Une œuvre faite de bric et de broc, prématurément dégradée, par quelques dysfonctionnements dont il s’accommoda. Ses ouvrages étaient maintenant disséminés dans un désordre cosmique infiniment grand, et les vapeurs, qui se dégageaient de ce lacis homogène d’unités dissemblables en mouvement, enveloppaient les systèmes en lévitation d’une épaisse couche de crachin.

Au beau milieu de cette composition a priori aboutie, qui n’était que le résultat d’une compilation d’autres créations plus ou moins réussies, l’artiste groggy à l’œil vitreux et à la bouche anormalement lippue, cru distinguer pour la première fois, celui qu’il considérera à jamais comme son rival intime : le tenancier de l’étrange cambuse. En effet ! Celui-ci, avachi sur le haut de la dernière pièce monumentale, paré d’un chapelet de crânes, tournait sur lui-même grisé par les rotations de l’objet. Il s’était bizarrement entouré d’espèces de clades distribués là par l’existence qui s’étaient goulûment reproduits pendant la longue absence du maître plasticien.

L’art, à la limite de l’inaudible, ne raconte-t-il pas le monde avec son propre langage !

Oui, l’Inconnaissable avait un début de ce qu’il n’espérait pas, un commencement de je ne sais quoi qui n’augurait rien de bien sensuel. Le factotum et le bateleur à distance raisonnable, au travers d’une vue feutrée, se toisaient avec suffisance. L’un, entouré d’une faune confondante, semblait sourire par séquence, béatement à l’autre, et l’autre, telle une âme obstinée qui refusait d’accéder à ce monde de pesanteurs que tentait de lui proposer ce suceur de vies, reprenait ses esprits.

L’un hilare acceptait la venue de ces créatures immondes sans se poser de questions, tandis que l’autre à l’humeur belliqueuse, dévasté dans son amour propre par ce qu’il ne pouvait ne pas voir, souffrait qu’un déchaînement de forces incontrôlables puisse à n’importe quel moment se produire et qu’on soit en situation de lui en tenir grief.

De cette situation à la fois absurde, cocasse, irréelle et lourde de conséquences, rien ne transpirera nulle part, et à compter de cet instant, de la confrontation de ces deux antipodistes naîtront des abominations plus terribles les unes que les autres. Les deux ne cesseront plus de s’affronter que pour la conquête d’une suprématie dans l’évolution de leur univers commun. À l’évidence, l’Inconnaissable, cet être à l’esprit revêche issu d’un supposé monde azoïque, aidé probablement par une gravité incarnée, venait spontanément de faire naître, à partir d’une matière inanimée, d’hideux et gênants genres de théropodes.

Les créatures mutantes des eaux et des airs

Ces premières atrocités, qui souillaient sa dernière pièce, ne l’emballaient guère. Il se demandait bien comment et par quel phénomène elles avaient pu arriver là. Était-ce le résultat d’une conjonction entre la matière et l’esprit ! Une matière qui aurait été préparée à cette réception par le développement d’un organe cérébral !

Du point de vue esthétique, on ne pouvait pas faire plus repoussant.

Dans un enchevêtrement de plantes carnivores, de racines adventives dégoulinantes, de glues verdâtres, dans une végétation foisonnante, au beau milieu d’un groupe d’amphibies, des méduses diaphanes copulaient à proximité de sauriens déjantés. Non loin de ces ersatz de stégocéphales, des vertébrés volants, au cou flexible, à l’odeur méphitique, au bec armé de dents, aux doigts griffus et aux protubérances cornues sur le sommet du crâne, semblaient devenir dégénérescents si tôt leur apparition.

Un couple de dragons, aux ailes de chauves-souris en embuscade derrière une végétation dense, guettait les chiens-reptiles qui venaient s’aventurer dans les parages. Ces dragons qui sillonnaient les forêts de Cycadales restaient en altitude pour échapper aux sauriens cuirassés, ces cyclopéens chars de combat difformes qui n’étaient que des montagnes de chair puantes.

Soudainement, en sortant d’un atelier désarticulé, AZO se trouva nez à nez avec la terreur des eaux mortes des paysages de sa création, une sorte de varan de la pire espèce qui se tenait, narines en excroissance sur le sommet du museau, en quête d’un pillage de quelques ammonites qui pourraient ressembler à ce vieillard ! Fort heureusement, trois cornes d’un bulldozer antédiluvien, arrivé de nulle part, réglèrent le sort de ce répugnant lacertilien.

Mais que foutez donc là ces horreurs à la puanteur émétique, étaient-elles réellement là ! AZO se demandait comment ce prétendu aubergiste avait pu pendant son absence copiner avec ces survenances démoniaques. Il se demandait si ce qui venait de se produire était un simple accident mental, qui serait le résultat de ses singularités ou si ces Mégalosaures et leurs proies, qui peuplaient la Pangée de sa dernière création, allaient lui révéler d’autres terrifiantes réalités.

Il n’était somme toute qu’un modeleur sans-souci qui interprétait ses envies… et rien de plus. Rien de plus

Il était tellement consterné devant le spectacle que lui renvoyait cette scénographie délétère, qu’il aurait donné tout ce dont il disposait pour avoir un antidote à son existence du moment. Cet Inconnaissable venait bel et bien de franchir pour la première fois, un passage entre le néant et le chaos. Lui le sage céramiste unissait dans sa tristesse tout ce qui le séparait du réel. Il avait malgré lui, dira-t-il plus tard, inventé l’irréel en mouvement.

Ses passions ne s’attachaient qu’à ses rêves, comment s’est-il donc fallu que ces rêves puissent dériver aux antipodes de celles-là !

Bref, la conduite de son désarroi lui imposait un peu de temps pour faire face à cette situation autant grotesque qu’accidentelle. Malheureusement, le temps, ce constructeur d’horizons qu’il ne savait pas apprivoiser, n’était pour lui qu’une constante, dénuée de sens et totalement dépourvue de balises qui auraient pu lui fixer des limites d’action.

Las, il laissa aller cette fortuite création. Il l’a laissa dériver à ses risques. Et pendant ce temps il continua jusqu’à saturation, de brasser ses marnes frénétiquement pour chasser de son esprit une vision cauchemardesque et ignorer une menace qui le défiait. N’arrivant cependant pas à se départir de l’haleine avinée de ces créatures, qui lui collait à la pelisse, il décida de disparaître, un temps, dans un brouillard de poussière de nébuleuses, mais sans succès.

Des nuits plus longues que des jours plus courts que des heures, passèrent et repassèrent, jusqu’à l’instant où il décida enfin d’affronter la terreur incarnée.

Debout sur le perron de son logis, les bras tendus ouverts en dièdre, il s’imprégnait en bombant et rétractant son torse à la manière d’un guerrier se préparant au combat, de la fétidité olfactive et sonore de ces satyres et autres chèvre-pieds qui avaient sauvagement, et dangereusement proliférés.

Continuez à regarder !
L'histoire devient intense ! Passez sur l'application pour continuer la lecture
Débloquer tous les épisodes
Ouvrir le site officiel

Vous aimerez aussi

Couverture du roman 0% de Correspondances
8.5
Hana, une jeune femme de province au caractère bien trempé, voit son existence basculer lorsqu'elle croise le chemin d'Ozawa Ren. Ce nom sonne pour elle comme une véritable promesse de changement. Entre ces deux personnalités, une relation singulière s'installe, mêlant humour et rebondissements inattendus. Suivez cette épopée romantique moderne où les étincelles ne manquent pas, transformant le quotidien de notre héroïne en une aventure pleine de piquant.
Couverture du roman BEVERLY SCOTT
8.4
Témoin du meurtre brutal de ses parents à l'âge de cinq ans, Beverly Scott a passé dix-huit années à nourrir un désir de vengeance. Pour traquer les coupables, elle conclut un pacte avec Adryan Da Valle. Surnommé « Le Parrain », ce chef de la mafia italienne succède à son grand-père avec une poigne de fer. Entre beauté fatale et danger permanent, leur alliance s'annonce explosive. Cette quête de justice sombre pourrait bien les mener aux confins de la violence.
Couverture du roman Il a assassiné mon père pour elle
7.8
Abandonnée 98 fois à l'autel par Alexandre pour Camille, j'ignorais l'atroce vérité. Mon sauveur présumé a orchestré le meurtre de mon père afin d'offrir son foie à sa maîtresse. Après avoir tenté de m'éliminer, il me croit morte. Pourtant, sauvée par mon mentor, je suis devenue une scientifique renommée. Quatre ans plus tard, j'abandonne mon identité secrète et reviens de l'espace. Ce n'est plus une victime qui fait face à ses bourreaux, mais une femme prête à se venger.
Couverture du roman LA PUISSANCE DE L'AMOUR ( Princesse Brenda)
9.4
Rick, jeune homme ambitieux marqué par l'abandon paternel, se bat pour sa famille jusqu'à sa rencontre avec Brenda. Fille d'un riche homme d'affaires, cette mannequin et actrice n'a jamais connu l'amour avant lui. Leur passion inconditionnelle se heurte toutefois à l'opposition farouche du père de Brenda, qui rejette Rick pour ses origines et son rang social. Entre drames, discriminations et enlèvements, les deux amants devront braver tous les obstacles pour tenter de faire triompher leur union.
Couverture du roman La volonté de la déesse
9.1
Conçue par la déesse Selene, Liora est une création mystique vivant parmi les elfes. Entre ses parents, Ariana et Lucien, et ses amis Mira et Eliot, elle se sent pourtant étrangère à son propre destin. Alors que le village semble paisible, la jeune femme remet en question sa mission divine. Accompagnée par le mystérieux Orin, Liora s'apprête à faire une révélation cruciale. Ce secret, né d'une quête d'identité profonde, menace de briser l'équilibre précaire de sa communauté.
Couverture du roman Mariée laide, Marié impitoyable
8.2
Pour récupérer l'héritage maternel, Caitlin épouse Shawn, un homme réputé cruel et condamné par la maladie. Tandis que la haute société raille l'union de cette femme jugée laide et de ce mari mourant, la vérité éclate. Architecte de génie et guérisseuse secrète, Caitlin impose son pouvoir et transforme son époux. Loin des rumeurs, Shawn finit par s'agenouiller devant le monde entier, déclarant son amour éternel pour celle qui est devenue sa seule raison de vivre.