
Et puis au vide j'ai survécu
Chapitre 2
J’étais en train de faire mon yoga, en position chien tête en bas – parce que je faisais cela, depuis que ma psy m’avait dit qu’il fallait que je reprenne la maîtrise de mon corps pour pouvoir reprendre la maîtrise de mon esprit : du sport sans énergie, du yoga sans envie, de la méditation sans réelle concentration et un tas d’autres trucs dans lesquels je m’étais lancée en me disant : pourquoi pas, de toute façon je ne vais pas me jeter d’un pont, donc bon…– quand on sonna au portail.
Il y avait tellement de temps qu’aucun bruit inhabituel n’était venu interrompre mon inertie que je ne compris pas tout de suite que quelqu’un sonnait. Comme dans un rêve, je crus d’abord entendre une cloche. Je restai donc encore un moment à l’envers, me demandant comment j’avais fait pour passer à côté du fait que je vivais à proximité d’une église durant tout ce temps. Et puis on sonna encore. Je me relevai et passai un peignoir. Je m’approchai du visio, à pas lents, le cœur en ébullition, en me demandant quelle image allait bien pouvoir surgir.
J’appuyai, sceptique, et l’image se forma, nette et brutale : ma petite cousine Jess, comme un souvenir vivant, un sac sur l’épaule, rayonnante sous la pluie, avec ses longs cheveux blonds ramenés en couette haute, contrastant franchement avec la grisaille terne du ciel et le gris anthracite de mon portail, en tenue de sport et l’air inquiet, se dessina sous mes yeux.
Je restai interdite devant l’image un instant. Puis je l’entendis crier :
— Nana ? Nana, t’es là ? C’est Jess ! Ouvre-moi ! Il pleut.
J’ouvris le portail puis la porte, et je la regardai arriver de loin, sa couette se balançant, déterminée. Je me sentais sonnée. Elle arriva jusqu’à moi sans perdre le rythme, puis ralentit à quelques mètres, attendant de savoir si elle pouvait s’approcher encore, comme on contient ses gestes pour ne pas effrayer un chat.
Je la fixai sans émettre le moindre son.
Voyant que je ne parlais pas, mais que je ne sortais pas les griffes non plus, elle s’approcha encore pour se mettre à l’abri sous le porche, posa son sac de sport, qui s’écrasa avec trop d’allant pour un simple sac de sport, puis lâcha :
— Euh… OK, je sais c’est un peu fou. Tu vois, on s’est pas vues depuis quoi ? Cinq ans ? Six ans ? Et alors ? Je suis ta cousine non ? On peut juste faire comme si on s’était vues y’a deux semaines ? Ça peut marcher non ?
J’étais devant ma porte en peignoir, sans avoir parlé à personne d’autre que ma psy depuis des semaines, et je la regardais sans comprendre, ou plutôt en cherchant à comprendre de quel monde parallèle pouvait bien surgir cette scène
J’avais attendu un signe, une main tendue, un miracle pendant des mois, et ce matin de janvier, sous une pluie diluvienne, sans aucune raison apparente, comme un bug, un électron libre brusquement venu rejoindre un atome, poussé par une force occulte, ma petite cousine se matérialisait soudainement de toute son énergie – qui semblait lui permettre de contenir trois personnes à l’intérieur de son petit corps. Elle était là, à agiter ses bras et à faire résonner le son de sa voix devant moi.
Comme je devais sembler me débattre avec quelque chose elle me demanda :
— Quoi ? Sérieusement ? Tu réfléchis là ? Tu vas vraiment me laisser là ? Tu peux pas me claquer la porte à la gueule si ?
— Eh ben… Non, enfin… je crois pas.
Alors elle s’approcha et me prit dans ses bras. Juste comme ça. Elle me serra contre elle, au début tout doucement, parce qu’il devait y avoir écrit fragilesur l’emballage. Puis, sentant mon corps trembler et mes mains s’accrocher à son dos, un peu plus fort. Je ne savais même plus depuis quand je n’avais pas ressenti quelque chose d’aussi agréable. Je ne savais plus depuis quand quelqu’un ne m’avait simplement pas pris dans ses bras, juste comme ça.
Après ça, elle ne me demanda pas « je peux entrer ?»mais :
— Je peux m’installer ?
— Euh… oui, je crois.
Et elle s’installa dans la chambre de Sacha en ayant la décence de ne pas me demander où il était passé. Elle rangea simplement ses affaires dans un placard dans lequel il ne restait que quelques chemises, quelques paires de chaussettes et quelques sweats. En les rangeant, elle prit un pull et se risqua à demander :
— Je peux le prendre celui-là ?
Je haussai les épaules.
— Je crois oui.
Elle laissa tomber le sweat, revint vers moi et me prit dans ses bras une seconde fois, puis repartit finir de ranger ses affaires.
Je continuais de la regarder ranger tee-shirt après tee-shirt et pantalon après pantalon. J’écoutais le bruit des cintres casser le silence en s’accrochant, les uns après les autres, à la barre en fer, je regardais son dos se courber pour venir ramasser, à ses pieds, une file continue de vêtements qui semblait s’extirper du sac de Mary Poppins, etchem cheminée chem cheminée chem chem chebo… les larmes me vinrent. Elles arrivèrent sans prévenir et sans que je n’en comprenne vraiment l’origine. Peut-être était-ce dû à la compréhension, quoiqu’un peu trouble, qu’il s’agissait certainement là de la fin de ma solitude, ou peut-être que j’étais simplement émue de la voir remplir le placard vide de mon petit frère, ou peut-être encore que sa simple présence rendait tous les derniers événements survenus réels, vivants, palpables. Mon frère était vraiment parti, puisque ces placards étaient vides. Ma mère était vraiment morte, puisque Jess avait débarqué ce matin-là sans qu’il n’y ait personne d’autre que moi pour ouvrir la porte. J’étais vraiment devenue adulte puisque j’en étais là, à me souvenir de Mary Poppins comme d’un autre temps. Tout avait vraiment changé. J’étais vraiment là. J’avais bel et bien traversé le temps sans trop savoir comment. J’étais bien vivante. J’avais réellement passé des mois entiers seule chez moi à errer. Jess venait vraiment de passer cette porte comme un miracle. Nous en étions là maintenant.
Je restai debout sans toujours être en capacité d’émettre un son quelconque, à laisser les larmes rouler, exactement comme ce jour où j’étais rentrée de Paris, et où, appuyée sur l’encadrement de la porte de la chambre de ma mère, j’avais revu son visage paisiblement endormi.
***
De ma cousine, j’avais conservé des souvenirs très précis. J’avais gardé en tête certains soirs de Noël, à jouer toutes deux assises par terre, essayant de coincer des cordes dans des bouches de poissons en plastique pour les retirer de leur socle. J’avais conservé des nuits sur un canapé violet, chez ma tante, à chanter de la mauvaise variété française à tue-tête en prenant nos répétitions très au sérieux et en pensant qu’un jour, il nous faudrait les chanter devant des milliers de personnes. J’avais conservé des jours de plage, le maillot rempli de sable, à genoux à creuser pour tenter de construire des ponts humides et à nous extasier en voyant l’eau surgir des deux côtés. J’avais gardé des soirées de jeux vidéo, sans parent pour venir les interrompre, à enchaîner des courses avec, au volant de nos voitures, des bonhommes difformes dont je ne connaissais pas les noms. J’avais gardé le souvenir d’un foyer heureux, le sien, dans lequel des parents dressaient la table, appelaient quand il était l’heure de manger, et venaient, avec douceur, nous signifier qu’il était l’heure d’aller dormir. J’avais conservé beaucoup de souvenirs de Jess et moi. Des images, des sons, des flots, à rire, parler, chanter. Et puis le vide. Passés nos dix ou douze ans, je n’avais plus aucun souvenir. Et elle avait dit en arrivant« on ne s’est pas vues depuis quoi ? Cinq ans», mais, dans ma mémoire, nous ne nous étions pas revues depuis l’enfance. Je ne trouvais pas de trace d’elle dans mon adolescence, pas de trace d’elle dans mes soirées de jeune adulte, pas de trace d’elle à d’éventuelles réunions de famille qui, chez nous, n’avaient jamais vraiment existé. Allongée sur mon lit, j’essayais de faire surgir ce moment qu’elle avait évoqué, cinq ans auparavant, mais il ne me vint pas. Je la croyais sur parole, car un souvenir avait, de façon évidente, plus de consistance que son absence, mais au fond, cela m’inquiétait, car j’avais l’impression de voir surgir un fantôme du passé à propos duquel je ne parvenais pas à me remémorer pour quelle raison il en était devenu un. Dans cette apparition surprenante, tout me troublait. J’étais partagée entre l’envie de saisir ce regain de vie, et celle de le mettre tout doucement à la porte pour pouvoir retourner paisiblement à mon inertie. Je sentais que, si une partie de moi avait envie de croire qu’il s’agissait peut-être là d’une réponse à mes prières, une autre semblait avoir définitivement atteint la fin, et refusait qu’on la force à tout recommencer du début : y croire, reprendre espoir, regagner le monde réel, l’agitation, le bruit. Les choses étaient telles qu’elles étaient devenues, je m’y étais habituée. J’étais seule depuis des mois, sans personne, ni pour me forcer à vivre ni pour me regarder m’éteindre. Je n’avais personne à qui parler, mais aussi, à mon grand soulagement, plus personne à blesser, et ça m’allait, je m’étais faite à l’idée. J’étais tiraillée entre le soulagement et une forme de colère sourde. Où était-elle quand il me restait encore quelques raisons de rester ? Pourquoi s’était-elle manifestée maintenant et pas six mois auparavant, trois ans ou même dix ? Était-ce réellement une main tendue de Dieu qui venait de se matérialiser physiquement en passant ma porte, ou Dieu, n’existait-il, à l’arrivée, que dans mon esprit, faisant ainsi de moi une personne à la dérive, dont la solitude extrême l’avait confinée aux abords de la folie, la poussant désormais à interpréter un banal concours de circonstances comme le signe que rien n’était jamais vraiment fini ? Qu’étais-je censée faire de cette nouvelle entrée ? Et avais-je seulement envie de la considérer comme une entrée véritable ? J’étais fatiguée. Je n’avais pas les réponses. Je sombrai dans le sommeil.
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