
Et puis au vide j'ai survécu
Chapitre 3
Quand je me réveillai le lendemain matin, ça sentait les œufs, le café et le pain chaud. J’émergeai doucement sans me rappeler immédiatement la présence de Jess, puis la scène de la veille me percuta, me poussant à m’asseoir au bord du lit. J’entendis chanter à travers ma porte close. Je passai mon peignoir et pris la direction du salon, traversant le couloir à pas lents. Je m’approchai avec prudence de l’entrée et m’arrêtai pour me poster dans l’encadrement et trouver Jess, en short et brassière, les cheveux relevés en chignon fou, une cigarette à la bouche, en train de cuisiner sur du France Gall, et de chanter faux.
Elle a elle a ce je ne sais quoi… Que d’autres n’ont pas… Elle a elle a… Tut tututulut tutulut…
Je restai un moment à la regarder sans bouger, et je ne pus m’empêcher de penser que c’était agréable de voir quelqu’un évoluer là, dans ma cuisine, la même que celle où j’avais tenté de cuisiner toutes sortes de plats étranges durant les dernières semaines de vie de ma mère.
Elle a elle a cette drôle de joie… Cette drôle de voix.
En la regardant s’agiter et en prenant, de plein fouet, sa voix aiguë dans ma cage thoracique, je m’aperçus aussi, de façon très surprenante, que j’avais passé tant de temps dans sans produire aucun son, et sans en entendre aucun autre que ceux qui s’imposaient à moi de façon inévitable, que j’en avais oublié la musique, la radio, la télévision, et plus généralement toute forme de bruit. Je m’étais éteinte, et, en le faisant, j’avais condamné le reste du monde au silence.
Tape sur des poteaux, sur des pianos, sur tout ce que Dieu te peut te mettre entre les mains, montre ton rire ou ton chagrin…
Je me mis à fredonner mentalement, incapable de le faire de façon sonore.
Soudain, elle m’aperçut et fit un léger bond. Sa cigarette tomba sur le sol et la cuillère qu’elle tenait dans la main envoya un peu des œufs qu’elle contenait derrière son épaule.
— Putain tu m’as fait peur !
Je m’étonnai :
— Ben… Je vis là Jess.
— Ouais, je sais mais je pensais que tu dormais putain. Préviens non quand t’arrives quelque part ?
Je secouai la tête sans répondre.
— Tu fais quoi ? je demandai.
— Là ? Un petit padel à deux contre deux.
Je finis par me décrocher de mon encadrement pour prendre place sur un tabouret, devant une assiette qui semblait m’attendre. L’odeur des œufs m’avait donné faim.
— Tu veux du bacon avec tes œufs ?
Je secouai la tête.
— Non ça va merci.
En continuant de cuisiner, elle demanda :
— Bon, dis-moi la vérité, depuis quand t’es pas sortie d’ici ?
Je regardai les reflets dorés de l’assiette posée devant moi en essayant de trouver une réponse.
— OK, trop longue à répondre. On va faire des courses cette après-midi.
— Des courses ? Pourquoi faire ?
— Bah, je sais pas… manger par exemple ?
— Ben pourquoi ? On peut commander.
— Commander quoi ?
— Je sais pas, ce que tu veux, japonais ou chinois, je sais pas moi.
Elle se tourna vers moi, un torchon rouge sur ses épaules nues, et ouvrit grand les yeux.
— C’est ça que tu fais depuis des mois ? Tu bouffes des nems, enfermée là ?
Je haussai les épaules pour répondre sans conviction :
— Eh ben quoi ? T’es allergique ?
Elle leva les yeux au ciel et se retourna pour faire glisser les œufs dans une grande assiette, puis vint jusqu’à moi, son assiette à la main. Plantée là, elle me répéta :
— On va aller faire des courses. OK ?
Je tendis la main vers l’assiette. Je n’avais pas eu aussi faim depuis des semaines.
— OK ? Elle a demandé, plus insistante, en reculant un peu l’assiette pour que je ne puisse plus l’atteindre.
— OK. Je peux avoir des œufs ? J’ai faim.
***
Je n’avais pas mis les pieds dans un supermarché depuis la mort de ma mère. Avant qu’elle ne meure, je me rendais chaque jour au supermarché. J’errais quelques minutes dans les rayons, dévisageant les produits, jusqu’à ce qu’une idée de plat me vienne. J’y traînais parfois comme ça une demi-heure ou trois quarts d’heure, un peu au hasard, et au bout d’un certain temps le vigile venait me voir pour me demander si tout allait bien. Je lui répondais inlassablement :
— Tout va bien merci. Je cherche une idée.
— D’accord.
Et il repartait.
J’ai fait avaler à ma pauvre mère des plats tout aussi insensés les uns que les autres durant ses dernières semaines de vie, mais chaque fois elle les avait finis en concluant :
— C’était très bon, ma chérie. Merci.
Après avoir récupéré un caddie sur le parking du supermarché, nous passâmes, Jess et moi, les portes vitrées de l’entrée, et le bruit s’amplifia soudainement, me traversant de part en part, prenant toute la place autour et à l’intérieur de moi. Les bips bips des caisses, le bruit métallique des caddies, les voix sourdes qui s’échappaient et semblaient chercher un endroit où atterrir, comme perdues, un bruit sourd de soufflerie, et cette musique de fond presque inaudible. Je venais d’atterrir au beau milieu de la vie. Je frissonnai, comme en état de choc, et j’avais dû m’arrêter en entrant car je sentis Jess qui me poussait dans le dos.
— Ben avance qu’est-ce que tu fais ?
Mais j’avais été percutée de plein fouet par la force d’un monde oublié, qui tout à coup était venu s’étendre devant moi, dévoilant toute son ampleur avec une frénésie violente et intense. Un monde vivant, rythmé, bouillonnant, constitué de bruits et de mouvements irréfrénables, à la fois saccadés et organisés, se croisant sans s’entrechoquer, poursuivant des buts précis, démarrant quelque part pour finir ailleurs, dotés d’une conscience, mus par un désir qui m’échappait. Je me demandais tout à coup ce que ces gens faisaient là, ce qu’ils s’apprêtaient à cuisiner, pour qui ils faisaient leurs courses, à quoi ils pouvaient bien penser en attrapant leurs produits pour les laisser machinalement tomber au fond du caddie, et ce que cela leur procurait, comme émotion, moi qui semblait toutes les avoir lissées, tassées au fond de moi, et qui observait, hagarde et interdite, comme entrée par une porte dérobée, le spectacle de la vie qui grouillait.
— Nana ?
Je sursautai.
— Mmm ?
— On fait juste des courses OK ?
Je hochai la tête.
— T’as qu’à pousser le caddie d’accord ?
Je me mis à pousser le caddie pendant que Jess mettait des choses à l’intérieur.
— Cinq euros cinquante ? Putain mais y’a quoi là-dedans ?
Elle agitait un bocal en verre couleur rouille.
Je haussai les épaules.
— De la rouille ! elle dit. Six putains d’euros pour un pauvre bocal de rouille bordel, ils se foutent vraiment de la gueule du monde ces connards putain.
Comme je devais certainement sur-estimer le prix supposé d’un bocal de rouille, je me sentis déconcertée par sa colère. Elle jeta le bocal en verre dans le caddie et je l’écoutai rebondir. Et pendant que j’écoutais ce bruit sec et aigu résonner, un autre lui succéda, comme échappé d’une enceinte Bluetooth, celui d’une voix chantante. Je mis quelques secondes à comprendre que j’avais été attirée par le son parce que la dame, postée au milieu du rayon, juste en face de moi, parlait en napolitain à un tout petit garçon. Jess, qui avait avancé de quelques mètres pour observer ce qui devait être des paquets de riz, se tenait juste derrière la dame. Elle releva la tête et nos regards se croisèrent, elle me sourit en agitant sa main pour désigner la dame, puis son oreille à elle, comme pour me dire t’entends, c’est du napolitain. Je regardai alors à nouveau la dame, qui, se sentant probablement observée, se retourna vers moi et, me voyant plantée là sans rien faire, me demanda gentiment en français :
— Je peux vous aider ?
Elle avait l’accent de ma grand-mère.
Jess revint sur ses pas pour se poster à côté de moi, érigée en défense, avant de répondre avec douceur et gêne :
— Désolée, en fait, notre grand-mère était napolitaine, vous êtes napolitaine non ?
La dame sourit et toucha la tête du petit garçon en répondant fièrement :
— Oui Madame, de Scafati, une pure sang !
Elle avait désigné l’endroit du cœur en parlant.
— Elle était d’où, votre grand-mère ?elle ajouta.
— Torr’annunziat, dit Jess, qui était, en napolitain, la contraction de Torre Annunziata, mais sans les voyelles de fin des mots qui étaient, dans le dialecte napolitain, assez facultatives.
La dame se baissa vers le petit garçon, pas plus grand qu’une chaise, pour lui dire :
— T’entends ça Ciro ? Tu te souviens de torr’annunziat’?
Le petit garçon fit signe que oui.
— C’est là où il y a la maison toute cassée Mamie ?
La remarque provoqua à Jess et la vieille dame un rire commun qui m’arracha un sourire.
— Oui nino, c’est pas loin, mais ce sont des ruines nino, les ruines de Pompéi
Et au beau milieu du rayon pâtes, Jess et la vieille dame se mirent soudainement à évoquer les beautés de Naples, sa grandeur, son volcan singulier, ses trésors architecturaux, son patrimoine, et sa pauvreté aussi, son port bondé et enragé, les affres de la camorra, ses injustices. Elles parlèrent à bâtons rompus pendant plusieurs minutes, gênant les passant et laissant s’impatienter le petit Ciro qui cherchait quoi faire avec ses mains, subitement emportées par l’exaltation d’avoir ce quelque chose de commun, cet amour partagé pour une chose connue mais abandonnée, et que le partage des souvenirs permettait de faire vivre à nouveau, même quelques instants.
Je me laissais entraîner malgré moi dans ce tour de Naples un peu réducteur mais cruellement vivant, je n’entendais plus les caddies.
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