Couverture du roman Et puis au vide j'ai survécu

Et puis au vide j'ai survécu

8.6 / 10.0
Après avoir quitté Paris pour Cannes, Lena accompagne sa mère jusqu'au bout de la vie. Suite à ce décès et à la disparition inexpliquée de son frère, la jeune femme sombre dans une profonde errance existentielle. Seule face au néant, elle s'interroge sur le sens de son combat. Pourtant, des rencontres imprévues et le retour de figures du passé viennent bousculer son isolement. Entre chaos et espoir, Lena parviendra-t-elle à saisir cette chance de renouveau et à trouver enfin sa place ?

Et puis au vide j'ai survécu Chapitre 1

Première partie

Rester à la surface

Elle ne faisait quasiment aucun geste, elle était absolument immobile et je pouvais sentir cette immobilité de là où j’étais et sans la regarder, plongée qu’elle était dans ce que j’étais en train d’insinuer sans clairement vouloir l’énoncer.

Je tournais autour du pot.

— J’ai pas vraiment envie de mourir. C’est juste que, si ça arrivait, ça me dérangerait pas.

— Qu’entendez-vous par «ça ne me dérangerait pas»?

— Eh ben… Exactement ça, que ça me dérangerait pas.

— Mais c’est ce que vous souhaitez ?

Je haussai les épaules.

— Je sais pas, je crois, parfois.

— Donc vous voulez mourir ?

Cela faisait maintenant trois fois qu’elle me posait la même question et je ne savais plus vraiment quoi y répondre. Je ne comprenais pas pourquoi elle s’acharnait à me faire répéter les choses quand elle était censée être payée pour les comprendre sans que je n’aie à les dire.

— Non, c’est pas vraiment ça, c’est… c’est pas vraiment un désir c’est juste… je sais pas, une suite logique je crois.

— Une suite logique à quoi ?

J’inspirai longuement, plus que je ne pensais pouvoir le faire, avant de répondre, oppressée par un soudain et curieux sentiment de honte :

— Au vide.

— Quel vide ?

— Eh ben le mien.

Elle me regardait mais ne parlait pas. Elle faisait souvent ça, poser plusieurs fois la même question jusqu’à entendre mes réponses tourner en rond, puis elle s’arrêtait de parler et me regardait me débattre avec le fil de mes pensées qu’elle devait pourtant m’aider à démêler.

— Je crois que j’ai l’impression d’être arrivée au bout, j’ai dit.

— Au bout de quoi ?

— Au bout de tout. Je sais plus quoi faire. J’ai l’impression que c’est la fin. J’ai plus envie de rien. Je suis fatiguée. Je voudrais juste que ça s’arrête.

— Que quoi s’arrête ?

Je laissai place au silence.

— Lena, que voulez-vous voir s’arrêter ?

— Ma vie. Je voudrais juste arrêter de vivre.

***

Mourir et arrêter de vivre. À cette époque précise de ma vie, mon cerveau tenait plus que tout à cette nuance, parce qu’il en voyait une. Je ne voulais pas mourir comme réponse à l’arrêt d’une éventuelle souffrance devenue trop lourde à supporter. Je voulais simplement arrêter de vivre. Je ne voulais pas mettre moi-même un terme à mon existence, je voulais qu’elle s’achève d’elle-même, qu’un événement vienne sonner la fin de la partie, simplement. M’endormir et ne plus me réveiller, simplement parce que j’avais réellement la sensation d’être arrivéeau bout, et la réponse au bout de toutétait la plus sincère que j’avais formulée jusqu’alors. J’étais arrivée au bout des objectifs que je m’étais fixés, j’avais échoué en majeure partie, réussi pour une part, mais, peu m’importait, le vide s’était fait, j’avais la sensation d’avoir terminé.

En rentrant de Paris à Cannes, j’avais eu beau essayé, réfléchir durant des semaines entières, entreprendre des actions pour faire ce que tout le monde disait qu’il fallait faire : donner du sens, trouver un but, trouver sa voie, rien ne m’avait menée nulle part, tout avait un goût de fatalité. Fatalité j’étais partie à Paris mais j’étais restée la même, fatalité j’étais revenue à Cannes mais mon état émotionnel ne s’était pas amélioré, fatalité ma mère était morte et mon frère était parti, fatalité mes anciens amis avaient fui on savait où, certainement pour se cacher d’eux-même, fatalité je ne savais que faire de ma pauvre tête, de mon pauvre corps, fatalité tout s’était effondré sans que je ne puisse trouver le bon moyen de reconstruire au milieu des ruines, fatalité je n’appartenais à rien, à aucune famille, à aucun groupe, à aucun clan, à aucun tout, et donc, fatalité j’errais là sans aucune raison apparente.

Et la psy avait eu beau me dire : « il faut reconstruire, il faut retrouver vos rêves et les réaliser», je n’en avais plus, je les avais perdus, laissés s’échapper, je n’en savais rien, je ne savais plus, ma tête était vide, mon corps était faible, mes yeux étaient ouverts mais ma rétine n’absorbait plus aucune image, mes pensées passaient sans jamais me réconforter ni déclencher une quelconque rage, colère, ou ne serait-ce qu’une quelconque envie, parce qu’au fond, dans les méandres de mon esprit, se cachait l’intuition qu’il m’aurait suffi d’une putain d’envie. Mais je n’avais plus rien. Mes dernières forces semblaient s’être épuisées à Paris, là où mon ultime tentative pour vivre une vie normale avait échoué, et à la seule idée de devoir recommencer, j’étais déjà épuisée.

J’étais rentrée chez moi depuis des semaines, peut-être des mois, quelle importance ? La mort de ma mère, si elle ne m’avait pas vraiment bouleversée, m’avait ôté le seul motif que j’étais parvenu à trouver à la poursuite de mes jours, la seule motivation qui m’animait encore : rattraper le temps perdu, prendre soin d’elle, combler cette carence d’amour que d’un côté, je lui avais laissée en partant et que, de l’autre, elle m’avait créée en me laissant grandir sans elle.

Mais voilà, ma mère était morte. J’avançais, je marchais, je parlais. Mais ma mère était morte. Que faire maintenant ? Ma mère était morte. Je n’étais pas triste, mais je n’avais plus de raison de rester, ma mère était morte. Je me le répétais. Ça et mon frère est parti. À qui parler ? Mon frère était parti. Qu’est-ce que je pouvais bien faire ? Je n’avais même pas de métier. Je n’avais plus d’amis. Je n’avais plus de but. Ma mère était morte. Mon frère était parti. Moi j’étais toujours là mais je ne voyais pas bien pourquoi. Alors je me disais : ça peut s’arrêter maintenant, j’ai fait le tour. Et chaque jour qui passait je me répétais ça :allez, c’est bon maintenant, j’ai fait le tour, je peux y aller. Comme si on m’attendait quelque part, comme s’il y avait un ailleurs dans lequel je pouvais partir me réfugier. Allez, j’y vais, c’est l’heure. Ma mère est morte, mon frère est parti, je n’ai pas de métier, je n’ai pas d’amis. Merci d’être venus, c’était sympa, à un de ces quatre.Mais je n’avais nulle part où aller et pas le courage de me diriger frontalement vers la mort, qui ne m’attirait, en définitive, pas vraiment plus que la vie, alors je restais là, à être, en attendant, et je savais que ça n’était pas vraiment en attendant de mourir, plutôt en attendant qu’il se passe quelque chose qui me redonnerait l’envie de vivre, en attendant, en quelque sorte, que l’ailleurs vienne à moi à défaut d’avoir la force d’aller le trouver. Je continuais de parler, de marcher, de bouger et d’attendre, en répétant, à ma psy ainsi qu’à moi-même :« je suis fatiguée, je voudrais juste tout voir s’arrêter, s’il vous plaît. »

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