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Couverture du roman Et doucement coule sa vie

Et doucement coule sa vie

Marquée par le meurtre brutal de son ami d'enfance Philippe, un garçon fragile tué par ses parents, Émilie jure de devenir avocate pour protéger la jeunesse. Sa vocation s'intensifie lorsqu'elle découvre le secret tragique de sa propre naissance. Entre douleur et résilience, ce récit explore son combat pour la justice. Anaïs-Henriette Gaby signe ici un premier roman poignant, plaidoyer humaniste contre l'intolérance qui invite à plus de compassion et d'espoir pour l'avenir.
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Chapitre 2

Pour être heureux, il faut donner un sens à sa vie, avoir un but. Pour certains, ce sera juste fonder une famille, couler des jours heureux. Pour d’autres, dévorés par l’ambition, ce sera faire carrière.

D’autres vont entrer dans les ordres, servir un dieu qu’ils ne verront jamais ; mais portés par une foi inébranlable, ils connaîtront une plénitude sans nom. Voilà, il faut donner un sens à sa vie, peu importe de quelle manière.

Alors, Rose va décider de donner un sens à son existence. Elle va vivre, oui vivre, portée par l’amour qu’elle connaît déjà pour ce petit être qui grandit en elle. Pour devenir heureux, il faut être au moins deux. Seule, elle n’aurait pas eu la force de continuer. Seule, elle en est sûre, tôt ou tard, elle aurait mis fin à ses jours.

À deux, ils vont continuer le chemin, à deux ils seront plus forts, à deux… Mais alors cela veut dire qu’elle ne sera plus jamais seule. Ils seront deux, une famille de deux, deux pour être heureux.

Cela sonne juste, cela rime, cela fait du bien. Deux, pour être heureux.

Elle l’a aperçu un jour où, avec sa tante, elle quittait le cabinet d’avocat. Il doit être un peu plus âgé qu’elle, enfin c’est ce qu’elle s’est dit. Curieuse, elle interroge sa tante :

— Dis-moi, tatie, tu sais qui est le garçon que l’on vient de croiser, un stagiaire sans doute ? Tu crois qu’il a accès à mon dossier ?

Point surprise par la question, Amélie n’a aucune difficulté à répondre :

— Il s’appelle Richard, c’est le fils de ton avocat. Je le connais depuis sa plus tendre enfance, il allait à l’école avec tes cousins. S’il a le souhait de faire le même métier que son père, je ne crois pas qu’ils discutent ensemble des affaires en cours.

La future maman est rassurée.

— Tant mieux ! il a l’air jeune, je n’aimerais pas qu’il sache ce qui m’est arrivé. Même si ce qu’il pourrait en penser, après tout, je m’en fous.

Quelques jours plus tard, dans le quartier, ils se croiseront de nouveau. Richard apercevra son petit ventre rond, elle est tellement mince que l’on ne voit que cela. Avec amusement, il se dira que cela ressemble à une coquille de noix qu’elle aurait avalée. Elle a l’air si jeune et elle est si jolie, pourquoi vouloir un enfant si tôt. Qui peut bien être le futur père ? Cette question va l’obséder. Naturellement, il pensera à cette jeune fille. Sa nature curieuse étant trop forte, il fera tout pour la croiser le plus souvent possible. Elle s’en apercevra évidemment, et l’interpellera :

— Bon, vous me suivez ou quoi ? Deux trois fois, c’est peut-être le hasard, mais au-delà il ne s’agit plus de cela.

Surpris qu’elle lui fasse front, Richard est pris de court :

— Je vous ai aperçu, sortant de chez mon père. Dis, tu ne veux pas que l’on se tutoie, ce serait plus facile.

Quel culot ! ça alors, elle n’en croit pas ses oreilles.

— Plus facile ? Pourquoi ? Pour savoir ce qui m’est arrivé ? Savoir pourquoi je vais consulter un avocat ? Fichez-moi la paix !

Décidément, elle est coriace.

— Attends, je ne voulais pas être indiscret ou mal poli. C’est juste que je te vois toujours seule, on pourrait être amis, discuter ensemble, cela fait du bien de parler, tu sais.

Quelque peu amadouée, elle répond d’une façon plus douce :

— Moi non plus, je ne veux pas être mal polie. Mais je ne crois pas que lier connaissance avec une fille dans mon état, puisse t’intéresser bien longtemps.

Il soupire, comme s’il cherchait quoi rétorquer.

— Et si tu me laissais en juger par moi-même, demain on peut se retrouver à quinze heures au parc. Si tu le veux, on ira boire un chocolat chaud. Je t’attendrai une demi-heure, si tu ne viens pas je ne t’importunerai plus.

Il est parti, avant qu’elle ne réponde quoi que ce soit. Elle se demande bien pourquoi il voudrait faire, plus ample connaissance avec elle. Aucune importance, de toute façon elle n’ira pas. Le soir elle en parle à sa tante, cette dernière trouve l’idée intéressante. Il faut qu’elle arrive à convaincre sa nièce.

— Tu sais, à mon avis tu ne risques rien, il faut que tu parles à des gens de ton âge. Il ne peut pas être nourri de mauvaises intentions, de plus je le connais très bien. Moi, à ta place j’irai, cela te changerait les idées.

Le parc est magnifique, c’est sûrement là que la future mère viendra promener son bébé. Elle y pense en attendant le jeune homme à l’entrée. Rose, arrivée en avance, est nerveuse. Que vont-ils bien pouvoir se raconter, après tout ? S’ils n’ont rien à se dire, ce serait embarrassant. Elle a tort, ils sont jeunes, insouciants comme l’on peut l’être à cette période de l’existence. Des sujets de conversation, ils n’en manqueront pas.

Comment après ce qu’elle a subi, non seulement de la part de son beau-père mais surtout de sa mère ; comment croire qu’il y a encore des personnes qui fassent preuve d’altruisme ? Pourtant, au fil des rencontres, elle aura confiance en lui. Avant même qu’il ne le lui demande, elle lui confiera son histoire.

Le jeune homme est stupéfait, il a rarement entendu quelque chose, d’aussi terrible. Hésitant sur ce qu’il va dire, il se lance.

— J’aurais dû me douter que si tu consultes mon père, c’est qu’il y a une bonne raison. Mais comment imaginer cela, vraiment je suis désolé pour toi.

Émilie touchée par sa compassion le regarde droit dans les yeux. Ce qu’elle va dire doit être convaincant.

— Il ne faut pas, car je suis très heureuse. Ce qui m’est arrivé, je veux l’oublier, tu comprends. La meilleure des raisons de le faire, c’est mon futur enfant.

En disant cela, elle caresse son ventre rond. Tout naturellement, sans même avoir prévu son geste, il s’approche. La jeune femme le laisse faire, à son tour il pose sa main. Richard la regarde droit dans les yeux. À cette minute-là, dans ce parc où ils se sont promenés tant de fois, depuis plusieurs semaines, le jeune homme est bouleversé. Conscient que sa jeune vie vient de basculer.

Quel nom va-t-on lui donner ? Ils se sont pris au jeu et cherchent ensemble. Jamais elle ne pensera à lui demander s’il n’a pas d’autre fréquentation qu’elle. Leur connivence naturelle les a rapprochés, ils sont devenus amis. Aucun des deux ne se pose de questions.

Richard fait une première proposition.

— Que dirais-tu d’Émilie si c’est une fille ? En rapport à la chanson, tu sais bien, Émilie jolie. Car moi, je suis sûr qu’elle sera aussi jolie que sa mère.

C’est la première fois, qu’il lui dit qu’il la trouve jolie. Elle est troublée et propose vite un prénom masculin, pour masquer son embarras.

— Si c’est un garçon, je l’appellerai comme toi Richard. En pensant à mon meilleur ami, qui m’aura tenu compagnie, pendant que j’attendais sa naissance. Richard comme Richard cœur de lion, car pour moi mon fils sera un roi.

Il tourne et retourne dans son lit, n’arrivant pas à trouver le sommeil. Richard s’imagine Rose donnant naissance à son bébé, qui va s’occuper d’eux, les protéger, en prendre soin avec amour. Il sait bien qu’il y a sa tante, mais elle ne passera pas toute sa vie avec. À l’idée de quelqu’un qui s’approcherait d’elle, il est malheureux, alors il doit bien se rendre à l’évidence, il l’aime.

C’est l’estomac retourné, la gorge nouée, que le lendemain il attend son père dans son bureau. Par où va-t-il commencer ? Il s’attend à de la stupéfaction, de l’incompréhension, voire de la colère. Il est lui-même si jeune et a tout l’avenir devant lui pourquoi irait-il donc tout gâcher ?

Les mots sont venus tous seuls, quand on parle avec son cœur, c’est finalement plus facile que l’on ne croit. Il n’y a pas besoin d’aiguiser une plaidoirie mûrement réfléchie. Parler de Rose, dire combien il l’aime, combien il est sûr de lui, a coulé de source.

Son père, comme il l’avait redouté, est fort surpris. Ce dernier ne sait comment répondre à son fils, sans lui faire de peine.

— Je n’étais pas au courant que tu connaissais Rose. Moi aussi, son histoire m’a bouleversé, après tout qui ne serait pas touché par une telle tragédie. Mais tu sais en tant que futur avocat, tu ne dois pas être autant affecté par ce qui arrive. Sinon tu n’auras jamais le recul nécessaire pour assurer la défense de qui que ce soit.

C’est sûr qu’habitué à plaider les pires causes, l’avocat a touché un point sensible. Son fils tente de le convaincre.

— Papa, écoute-moi. Rose, elle aurait pu tomber enceinte par l’opération du Saint-Esprit, par les faits d’un salaud qui l’aurait laissé tomber. Ou pire que le futur père de son enfant soit décédé, pour je ne sais qu’elle raison. Ce n’est pas de son histoire que je suis tombé amoureux, je l’aurai aimée dans n’importe quelle situation où je l’aurai rencontrée. Crois-moi, je suis jeune, mais je sais que je ne pourrai pas vivre sans elle.

L’argumentation fait mouche.

— Et bien mon garçon, si tu plaides avec autant de véhémence en faveur de votre histoire, je ne peux que m’incliner. Tu as ma bénédiction et mon soutien car, crois-moi, vous allez en avoir besoin.

— Merci, papa, je savais que tu comprendrais. Mais maman que va-t-elle en dire, crois-tu qu’elle acceptera Rose et le bébé ?

— Je crois que tu vas devoir la convaincre. Je suis confiant, ta mère verra cette jeune femme comme la fille qu’elle n’a pas eue. L’enfant sera le bienvenu, je n’ai aucun doute.

Rose ne veut pas savoir le sexe du bébé qu’elle attend, elle l’a bien fait comprendre. Elle veut juste savoir s’il se développe dans de bonnes conditions, si tout est normal.

— Ce sera un bébé surprise alors, petit bonhomme ou petite fée, à vous voir on voit bien qu’il va vous combler de bonheur.

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