
Ermitage les Bains
Chapitre 2
Seule sa Clara lui faisait la lecture. Il sentait ses doigts qu’elle passait dans ses cheveux. Lentement, elle tournait les pages. Le soupir de la page et sa voix si délicate lui donnaient vie. Il se lovait, la joue contre sa cuisse. Caressait la peau de Clara qui finissait par le repousser pour poursuivre sa lecture. Il n’insistait pas. Et remettait ses bras croisés sur sa poitrine. Sage. La lecture pouvait reprendre. Lèvres pincées, elle attendait et recommençait où elle s’était arrêtée. Le livre ne s’échappait jamais de ses mains, se transformant en ailes de papillons. Noires et blanches. Les yeux de Clara étaient les siens. Elle retenait un moment la page qu’elle venait de lire. Plus aucun mouvement. C’était son silence à elle parmi le fouillis, la folie, l’abandon des mots. Une plage de repos entre égarements, amours interdits et confettis. Ses épaules s’ouvraient, son dos s’étirait. Nicolas faisait le chat et finissait toujours par donner un baiser à Clara. Il lui prenait les mains tout en l’attirant à lui. Elle se débattait en riant. Le repoussait avec le livre en lui donnant des petits coups de papier entre les deux yeux. Il se calmait et reprenait sa place ; la tête posée contre son flanc.
Elle aurait voulu tout lui donner ; les mots, son sang, sa vie. Au lieu de cela, elle le fixait avec un air de gitane. Le narguant avec son livre à la main. Elle le brandissait en faisant les mouvements amples d’une robe imaginaire. Ses yeux couleur feu semblaient être des flammes s’approchant d’une page vierge. Combien d’heures avaient-ils passées entre amour de papier et poèmes ? Sur le sofa, Nicolas ne les avait jamais comptées. Si précieuses, elles ne se comptaient pas. Elles se vivaient. Clara.
Ce soir-là, tu étais loin de moi. À ceSalon du livreque tu ne voulais pas rater ; « Je nous rapporterai de vraies perles. À lire et à relire. À demain midi mon chéri ! » À cet instant précis, il avait commencé par la douceur. Avant d’insister, de gémir pour qu’elle revienne le soir même. De lui promettre une surprise Incroyable. Qu’il allait mourir immédiatement si elle refusait ! Elle avait répondu « Pas de chantage s’il te plaît ! » et avait raccroché en lui souhaitant une bonne nuit. En posant son portable, Clara pense à Nicolas. À sa maladresse, son air de perdu et à sa façon de s’interroger sur tout ; « Parlez-vous l’écrevisse, madame ? » Lui seul pouvait provoquer ses rires. Ceux des sirènes ou des cerfs-volants. Son paradis bleu. Sans hésiter, Clara avait pris ses clefs de voiture, son sac et était partie en fin de soirée. 4 heures de route à faire. Sa femme. Il y a trois mois.
« Depuis que tu n’es plus là, je me suis installé ici. Cet hôtel de luxe où je t’avais donné rendez-vous est devenu ma maison. J’avale ma salive avant d’aller à la fenêtre. Je ne bougerai plus de ma chambre, celle que j’avais choisie pour nous deux. Je m’accroche à la poignée de la fenêtre, la vitre froide contre mon front. Misérable. Ce soir-là, pourquoi t’ai-je demandé de venir me rejoindre sans plus tarder. La nuit ? » Il s’était retourné dos à la vitre. Avait jeté sa tête en avant. Il avait le dos rond, crispé. Ramassé. Avait du mal à respirer. « Dans ta robe noire que j’aimais tant, tu n’es jamais arrivée, Clara. Je devrais aller en enfer. J’avais mis du temps à te convaincre de partir sans tarder. Tu m’avais dit non, pourtant. Tout est de ma faute.
Vers ma table de chevet, je me traîne boire un somnifère. Fais tomber le cachet par terre, me penche, le ramasse et l’avale aussitôt. Je survis, le sommeil forcé m’empêche de penser. J’en abuse. Tout est de ma faute. Et je me couche. Clara me berçait en lisant. C’est elle qui m’a tout appris. Sa voix laissait ruisseler l’or des mots sur mon oreiller. Avant sa mort, elle avait commencé à me lire un long poème ; « Le roman inachevé. »
Sa lecture se terminait toujours par un baiser qu’elle lui donnait sur le front. Et elle essayait de se lever du sofa. Il faisait l’enfant et voulait la retenir. Il se mettait à l’applaudir à tout rompre et se remettait en boule. La tête posée sur son ventre. Clara finissait toujours sa lecture par un court poème. Une cerise sur le gâteau des mots. Ces quelques minutes les rapprochaient encore plus l’un de l’autre. Des fois, elle enlaçait ses jambes entre les siennes. Le mélange de leurs corps ravivait un canapé. Elle riait mais tenait à lire son poème. Ce qu’elle faisait. C’était sa pause paresse et tendresse. Pas plus. Le livre faisant barrage à l’abandon et au désordre de leurs deux corps
Quelquefois, sans qu’il le demande, elle répétait ce qu’elle venait de lire. Elle approchait plus près le livre de son visage. Restait là sans bouger. Sa voix de gitane lisait et elle mélangeait ses cheveux sous ses doigts. Il était heureux. Il se prélassait, laissait tomber son bras hors du canapé. Étendait ses jambes et remettait sa joue sur la cuisse de Clara. Son peignoir rose poudre entrouvert. Et elle répétait :
Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au-dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.1
Elle faisait glisser le livre ouvert le long du cou de Nicolas, tout en reprenant sa respiration. Lui ne bougeait pas. Il se contentait d’écouter sa voix et de laisser venir les images. Vidé de toute sa vie d’homme. Se transformer en roi allongé aux côtés d’une reine. Sa femme. Il l’appelait comme cela depuis leur rencontre, il y a cinq ans. Elle le laissait faire même s’ils ne s’étaient jamais mariés. Cette vie, sous des toits distincts, leur allait bien finalement. Il rangeait son fouillis tout seul et elle pouvait retrouver son intérieur, son monde. Sa forteresse.
Un bruit de fenêtre qui claque le fait se redresser. Il est seul dans son grand lit de luxe. Se souvient : « Clara, accident, hôtel depuis des mois. Mur bleu. Combien de mois ? Je ne sais pas, je ne sais plus. » Et il se met la tête sous son oreiller. Ses bras embrassant le tout. Un long moment, il ne bouge pas. Avant de se lever et de refermer la fenêtre à persiennes vénitiennes. Laissant passer une lumière tamisée à souhait. Nicolas se met à greloter.
Dehors, le soir tombe. Une lumière orangée baigne sa chambre. Il se souvient du départ précipité de la Betty Boop à bouche rouge. La fermeture éclair à remonter jusqu’en haut, série télé, lecture. Elle sentait la cannelle et il avait même osé lui demander de lui faire la lecture. Il avait osé. Elle ; « Vraiment ? Pourquoi pas ! » Une étincelle venait de donner une ambiance nouvelle à la nuit de Nicolas Martel. Elle avait fini par un « Pourquoi pas ? » Il va prendre une douche bien froide. Avant d’aller se recoucher. Le drap de soie à fines rayures lui donne envie de dormir, de se remettre à quelques lignes. Les imaginer chanter à son oreille ligne après ligne. Point après point. Racontées par une voix qu’il ne reconnaît qu’en rêve. Des fois, il pensait l’avoir oubliée. Il reprend un comprimé ; son sommeil forcé. Quelques heures seulement. Cela lui suffisait.
Au matin, il ouvre ses yeux et se tourne contre le mur. Long moment de reprise de conscience. Son corps se retrouve debout en deux temps. Il se retient à sa table de chevet imitation ivoire très tendance. Et se redresse d’un bond sur ses jambes. En allant vers le dressing, il aperçoit une enveloppe par terre. Un mot du chef concierge ? Leur passion commune pour les chats les avait rapprochés. Il savait qu’il pouvait compter sur Nicolas qui ramasse l’enveloppe de petite taille par terre. Met son pouce sous le pli en V adhésif. Le fait glisser sous le rabat et l’ouvre. La colle résiste peu. Il commence à lire.
Cher voisin,
Nous nous sommes croisés hier. Je suis Clémentine votre voisine d’en face, Suite 26. Je vous invite chez moi cet après-midi pour le thé à 17 h. Je vous ferai la lecture, je sais seulement que vous aimez cela. Et je vous laisse choisir le livre.
Clémentine
Il ferme le poing de la main qui ne tient pas la carte et tourne la tête vers la lumière. En s’approchant un peu, on pourrait voir un mur bleu se refléter dans ses yeux. Il regarde dehors. Tient toujours la carte entre ses doigts, la relit. Pour rien au monde, il n’aurait lâché le carton blanc.
Vous aimerez aussi





