
Ermitage les Bains
Chapitre 3
Nicolas s’assoit en mettant ses coudes et ses mains derrière sa tête, pose le mot sur la table basse face à lui et respire profondément. Quelque chose vient de se passer. Il se lève et va choisir un livre dans la bibliothèque en bois d’acajou. Il en avait pris quelques-uns à l’hôtel. Sans hésitation ; « Le troisième mensonge. » Le livre qu’elle lisait. Et il va se rasseoir sur son fauteuil gris perle. Il ouvre le livre et laisse défiler les pages sous son pouce. S’arrête avant de commencer à lire ; « Nous commençons par les poissons. Nous les prenons par la queue et nous frappons leur tête contre une pierre. Nous nous habituons vite à tuer des animaux destinés à être mangés : poules, lapins, canards. Plus tard, nous tuons des animaux qu’il ne serait pas nécessaire de tuer. Nous attrapons des grenouilles, nous les clouons sur une planche et nous leur ouvrons le ventre. Nous attrapons aussi des papillons, nous les épinglons sur un carton. Bientôt nous avons une belle collection. »2
« Cruel, enfantin. C’est ce que j’avais dit à Clémentine ».
Nicolas essaie de se lever. Se tient aux deux accoudoirs de son fauteuil gris perle. En se retournant, il sent le sol bouger. Non, ce sont ses jambes qui ne veulent plus le supporter. Ses fesses retombent en arrière. Son dos s’affaisse, ses bras aussi. Ses méninges hésitent entre joie et appréhension. Toute forme de joie l’avait quitté depuis l’accident. Une subite peur de tout le cloîtrait maintenant dans sa chambre avec vue sur un mur bleu sale. Des jours entiers. Une invitation à boire un peu d’eau brûlante venait tout à coup de le surprendre. Lové dans sa couverture en cachemire, il a toujours froid. Mais une possibilité s’immisce chez lui par le dessous de sa porte. Il prend l’invitation avec lui sous la couverture.
Il est midi. Le soleil tape sur les fenêtres en éclaboussant ses chaussures neuves. Il hésite encore. Clémentine est haute en couleur. Lui : quelconque, invisible avec ses vêtements ternes comme la teinte de ses yeux. Un chagrin autour de son cou. À l’hôtel.
En cage dans sa chambre de luxe, Nicolas tourne autour de tables gigognes, d’un lit extralarge, de serviettes éponges changées tous les jours à température idéale pour un humain. Que désirait sa jeune voisine ? L’invitation de Clémentine n’était pas banale. « Faire connaissance ? Elle quitte l’hôtel bientôt ! » Il avait accepté. Avec son air de solitaire vivant sous des draps douillets où il avait amené peu de chose ; un chagrin. Rien de plus. Il ne lui dira rien de tout cela. « Peut-être attend-elle des types comme moi ? De pauvres types. On les reconnaît facilement ; ils peuvent être élégants mais la lumière dans leur regard a foutu le camp. Reste la peur de finir seul. Sans médicament. J’attends d’être soigné de mon incapacité à rêver. Mon cœur, tel un caillou, attend d’être lancé sur l’eau, de tracer des ricochets. Trop beau ! J’entends la voix de ma femme et Clémentine m’invite. Tout ne serait alors qu’une histoire de lecture ? À partager ? J’ai beau prendre mon air de dandy, je ne sais faire qu’attendre. Qui ? » En allant vers l’armoire, le miroir reflète son visage. Nicolas ne peut rester en place, va boire un verre d’eau, se cogne le genou au rebord de la table en verre. Et s’arrête face à la bibliothèque en acajou.
Il sait exactement ce qu’il veut l’entendre lire à haute voix. De sa voix de souris de bande dessinée. Cette femme s’était intéressée à lui. Pourquoi ? Lui qui ne se livrait jamais. Une originale en mal d’émotions peu courantes. Un nouveau jeu : un don de sa voix ? Une heure seulement. Clémentine lui avait même laissé le choix du livre. Autour du visage de Nicolas, ses mèches de cheveux attendaient d’être dérangées par une main amicale. Au moins.
Après une sieste, il commence à sentir le parfum des fleurs posées sur la table basse en verre de Murano. Une toute nouvelle sensation envahit son corps ; il est lessivé. Sa journée avait pris un sens.
17 h précises, Nicolas Martel est devant la porte de la suite 26. Habillé de neuf, il tient son livre entre ses deux mains. Cinq pas à faire. Avant de frapper à la porte de sa voisine. La porte s’ouvre et la jeune femme qui ressemble à Betty Boop apparaît. « Elle a comme un petit chat sauvage dans les yeux. Mais qu’est-ce qu’elle est belle ! » Il fait un pas en arrière, manque de se tordre une cheville :
— Bonjour Nicolas ! Je peux vous appeler Nicolas ?
— Bien sûr ! Bonjour… Clémentine.
Elle tient sa porte ouverte, le laisse passer. Il rentre le ventre. Sur la table basse du boudoir, il aperçoit des magazines ; Photos, Déclic et des scénarios : Love éternel, Le piano sans bémol, Apprivoiser l’océan…Il se sent loin de l’hôtel, loin de tout, proche seulement de cette femme qui vit dans son monde de contes pour adultes. Elle ne lui avait même pas demandé pourquoi il résidait là. À plein temps.
Peut-il décemment lui dire : « Je me remplis de vide. Je ne me souviens de rien. Je porte mon chagrin. Il est là, palpite au creux de mes mains. Je suis comme un pêcheur en bateau ; la mer est calme, aucun poisson. L’eau passe.Je vois mon visage, je suis seul. Non ! Ne raconte pas ça… » Il ne dit rien.
Il l’écoute maintenant faire des comparaisons entre leurs deux suites. La plus lumineuse, la plus confortable, la plus… Cet exercice dure un moment convenable. Clémentine porte une fine écharpe qui laisse paraître la ligne de son cou. Il aperçoit des roses dans un vase, des Stabilos fluo sur le bureau, un pull marin sur une chaise Compagnie des Indes.Tous les styles lui vont.
Clémentine l’accueille dans son living-room ; elle l’invite à découvrir les tableaux de peintres contemporains accrochés au mur tout en lui parlant de ses goûts culinaires et de la cueillette du thé dans l’Himalaya. Ce flot de paroles lui va. Il déteste parler de lui. Clémentine reste à bonne distance, fait le tour de son canapé en l’invitant à s’asseoir sur des coussins acidulés. Elle lui parle de tout en même temps ; cette façon inattendue qu’ils avaient eue de faire connaissance, sa lecture improvisée, le livre qu’il avait choisi. Nicolas l’épie sans bouger. Ce tourbillon le change de sa chambre sans désordre où il conversait avec son fantôme. C’est bien cela ; un désordre vivant qu’il voit chez Clémentine : des vêtements par-ci, par-là, des bracelets brillants à côté de son livre de chevet dont il ne voit pas le titre.
Elle se pose enfin. Entre eux deux, une table très design en céramique où attendent sur un plateau ; deux tasses, du sucre, des petites cuillères en vermeil et un pot d’eau chaude. Tout est prêt. La première fois qu’il avait attendu un cadeau comme celui-là, il avait 8 ans. Pour une fois, sa mère l’avait amené dans un parc près du bac à sable ; « Je vais boire un thé en te regardant jouer. Je suis là. » Et elle était allée vers une table du bar commander sa boisson. Ravi, il était resté sur le sable à jouer avec d’autres enfants. Chahuts et cache-cache ; « Maman, elle m’attend tout près, elle est là ! Je la vois. Elle boit du thé. » Il avait joué longtemps avant d’avoir un peu froid et de se retrouver seul. Il ne voyait plus sa mère. Le jour baissait, le laissant seul sur son tas de sable. Il s’était mis à pleurer, quand il avait entendu le rire de sa mère. Où était-elle ? Il alla vers les éclats de voix derrière le bar. Vit sa mère si insouciante qu’il se précipita vers elle : « Tu m’as oublié ! Oublié ! » Il ne voulait pas pleurer devant le patron du bar qu’il ne connaissait pas. Il agrippa la jupe de sa mère et ils s’en allèrent. Cette nuit-là, Nicolas fit pipi au lit.
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