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Couverture du roman Elle l'a bien cherché

Elle l'a bien cherché

Après son divorce, L. tente de refaire sa vie et croise le chemin de Roger. D'abord prudente, cette mère de famille accepte de le voir dans des espaces publics avant de céder à une invitation à son domicile. C'est là que le véritable visage de son prétendant se révèle brutalement. S'inspirant d'un épisode réel de son existence, Maria Briffaut, déjà connue pour son ouvrage Les fantines, livre ici un récit de suspense psychologique glaçant et personnel.
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Chapitre 2

Un bourdonnement attire l’attention de L. Affriolée par le sucre, une mouche se pose sur la table de salon, près de leurs boissons. Roger lui jette un coup d’œil, tourne la tête de tous côtés, se lève avec précaution, part dans la cuisine pour revenir très vite, un verre vide à la main. La mouche lisse ses ailes sur la table. D’un geste vif, il l’emprisonne sous le récipient retourné. L’insecte essaie de voler dans l’espace restreint, se cogne contre la paroi transparente. Sa détresse met L. mal à l’aise, elle demande à Roger de libérer le diptère. Comme il ne lui répond pas, avant qu’il ne puisse l’en empêcher, elle frappe d’un coup sec le verre qui se renverse. La mouche s’évade. Muets, ils la suivent des yeux qui tournoie au plafond, hors d’atteinte. L. se racle la gorge, rompt le silence inconfortable.

— Tu es divorcé depuis combien de temps ?

À sa question, il secoue la tête.

— Pas encore divorcé, en instance. Depuis deux ans. Ma femme me fait des ennuis. Elle veut la garde exclusive des enfants, un garçon et une fille.

— Quel âge ?

— 9 et 11 ans.

Elle est en faveur d’une répartition équitable des responsabilités vis-à-vis des enfants et même pour la garde partagée, c’est beaucoup mieux pour leur équilibre psychologique. Elle ne tarde pas à exprimer son opinion. Il hoche la tête avec quelque tristesse, car malheureusement, ajoute-t-il, sa femme n’est pas du même avis. Elle a déménagé assez loin de cette ville et ne veut pas avoir à se déplacer fréquemment pour lui amener les petits. L. réfléchit.

— Pour obtenir la garde exclusive, il faut avoir des arguments qui tiennent la route face à la justice, non ?

Il vide la moitié de son verre en regardant droit devant lui. Elle remarque un pli d’amertume entre ses sourcils lorsqu’il se tourne vers elle pour répondre.

— Ma femme sait très bien s’y prendre, elle m’accuse de l’avoir brutalisée, ce genre d’argument porte à chaque fois. Tu sais, les prétendues violences faites aux femmes ? Elle a fait témoigner des copines qui ont inventé des histoires pour lui rendre service.

— Quel genre d’histoires ?

— Je l’aurais plus ou moins maltraitée, j’aurais fait preuve de cruauté mentale, des conneries de ce genre. Je serais dangereux pour les enfants. Son ton monte. Moi ! dangereux pour mes mômes ! Il balaie l’air d’un geste irrité.

— Mais combien sont-elles, ces copines ?

— Une ou deux. Des amies proches.

— C’est grave, ces mensonges. Elle s’indigne quelque peu. Ce sont les enfants qui en feront les frais.

Il la regarde, une grimace amère altère ses traits séduisants.

— Tu comprends, les femmes… la plupart du temps jalouses, à se faire des croche-pattes, à se piquer les mecs des unes et des autres. Mais quand elles peuvent se liguer contre un bonhomme, elles ne ratent pas l’occasion !

Les femmes se font des croche-pattes ? Elle fronce les sourcils, interloquée. Elle ne s’attendait pas à une telle répartie de la part de Roger. Mauvais point pour lui.

L. a toujours été fidèle en amitié. Après son divorce, la fréquentation de femmes au statut de célibataire lui a évité le spleen qui guette les mamans solos. Elles ont promené ensemble leurs enfants au parc, fréquenté les cinémas, les théâtres, les musées, pratiqué des sorties parfois bien arrosées, le samedi soir.

Ses confidentes, elle les a connues sur son lieu de travail, à l’université, au lycée et même à l’école primaire. C’est d’ailleurs avec une tendresse particulière qu’au fil des années, elle a cultivé les amitiés avec les camarades de son enfance qui parcouraient avec elle les rues du village, libres et pleines de vie. Elles rentraient tard le soir. Personne ne s’inquiétait. Sans le savoir, elles expérimentaient la liberté.

Elle revient à Roger.

— Critiquer les affections féminines, c’est plutôt surprenant à notre époque, déclare-t-elle sèchement.

Elle se retient de lui demander à quel siècle il est né.

Quelques citations misogynes se rappellent à son souvenir :

« L’amitié n’existe pas plus entre deux femmes qu’entre deux épiciers domiciliés l’un en face de l’autre ».

Ou

« L’amitié entre deux femmes n’est jamais qu’un complot contre une troisième ».

Citations d’Alphonse Karr, romancier du dix-neuvième siècle.

Comme s’il avait lu dans ses pensées, Roger récite, narquois :

— Une femme sacrifie toujours l’amitié à l’amour…

Elle s’en tient là, il commence à l’agacer sérieusement. Le charme s’estompe, le physique ne fait pas tout. Jusque-là, durant leurs rencontres précédentes, il s’était abstenu de ce genre de propos. Il se révèle dans son environnement personnel, il tombe le masque. Quelque part, elle s’étonne de ce soudain changement d’attitude

Roger qui a observé son revirement tente une diversion : il est temps de dîner. L. ne le plantera pas là. Par politesse, elle va partager ce repas qu’il a pris la peine de préparer, elle partira tout de suite après. Elle l’aide à mettre la table, navigant entre la cuisine et la salle à manger pour disposer les assiettes et les couverts. Il apporte l’omelette bien baveuse et le vin. C’est vrai, elle est réussie, cette omelette, épaisse, dorée, fondante. Il lui sert un verre de rouge très doux, un Touraine, lui semble-t-il, apporte le fromage puis une pâtisserie industrielle. En fin de compte, elle avait faim. Ils parlent de leurs enfants surtout de ceux de Roger, car il n’est guère curieux de la vie de son invitée, il énumère leurs qualités, l’entretient de leur éducation, cite les travers inexcusables de leur mère dans ce domaine. Décidément, sa femme l’obsède.

L’heure tourne. Malgré son envie de partir, elle préfère temporiser, à tort ou à raison, pour ne pas vexer Roger. Elle se sait d’un naturel plutôt conciliant, trop conciliant sans doute. Elle n’aime pas décevoir.

Après un instant de silence, il demande plus sérieusement :

— Tu te plais dans ton travail ?

Dans son état d’esprit, elle n’a pas envie de s’attarder sur un sujet aussi vaste et complexe, préfère lui renvoyer la question.

— Et toi ?

Il réfléchit quelques secondes.

— Bof, ça fait presque vingt ans que j’y suis, j’ai ma place, ça ronronne, pas de problème. Une routine qui commence à m’ennuyer, c’est sûr. Tu dois te douter que travailler dans une banque, ce n’est pas passionnant. Tu as ton compte dans quelle banque, toi ?

Elle le lui dit. Il hoche la tête.

— Je pourrais te donner des conseils pour t’aider à placer tes économies.

— Ah, oui, ce serait sympa.

Qu’un banquier donne des conseils de placement, voilà qui est toujours intéressant. Il s’enquiert.

— Tu auras combien à placer ?

Elle hésite avant d’avancer un chiffre inférieur à la réalité.

— Écoute, je vais y penser, on a deux ou trois produits intéressants en ce moment à la banque. Profites-en parce que je vais sûrement démissionner sous peu, j’ai vraiment envie de changer de secteur.

L., surprise, s’interroge sur l’éventuelle imprudence dans la conjoncture économique du début des années deux mille à quitter une place sûre et plutôt lucrative. À plus de quarante ans, de surcroît.

— Tu as une idée de ce que tu aimerais faire ?

⸻ Oui, je voudrais me lancer dans un commerce de films à louer.

Combien peut rapporter mensuellement la location de films ? Pas assez pour vivre, à son avis. Roger a-t-il les pieds sur terre ? Elle choisit de taire ses objections. Après tout, elle n’y connaît rien.

— Il me faut un apport pour l’achat des films, reprend-il. J’ai quelques économies, mais je ne peux pas y toucher à cause du divorce. Il faudrait que quelqu’un me fasse confiance et me prête un peu d’argent, quinze mille euros me suffiraient.

— Tu connais quelqu’un qui pourrait te les prêter ? Un ami ? Sinon, tu peux demander un prêt à ta banque.

— La banque, c’est le même problème que le déblocage du livret A ouvert avec ma femme. La procédure de divorce m’en empêche pour le moment. Et encore pendant un an ou deux. Pas simple. Il soupire. Non, il faudrait que quelqu’un me fasse confiance et me prête la somme que, bien sûr, je rembourserai dès que je pourrai utiliser le livret.

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