Couverture du roman Le rêve d'une chute

Le rêve d'une chute

9.0 / 10.0
Dans Le rêve d'une chute, un homme paralysé, un alcoolique et un être mystique sont liés par la vision d'un meurtre. Ce fantasy novel moderne explore leurs destins croisés à travers un mystery story captivant. Découvrez ce webnovel où les frontières entre rêve et crime s'effacent.
Résumé de Le rêve d'une chute
Michel, paralysé par un locked-in syndrome, Daniel, un alcoolique au bonheur de façade, et l'Empereur, figure d'un univers mystique, n'ont rien en commun. Pourtant, un meurtre onirique d'un réalisme terrifiant les unit : chacun s'éveille avec la certitude d'être un assassin. Entre souvenirs errants et présent figé, ces trois destins s'entremêlent. Quelle vérité occulte lie ces hommes si différents à travers ce crime partagé entre rêve et réalité ?
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Le rêve d'une chute Chapitre 1

Chapitre I

Sa tête reposait sur l’herbe, ses membres graduellement engourdis, baignés de soleil et enfoncés dans le matelas de verdure. Il avait le demi-globe du ciel comme horizon et les trainées de condensation des avions comme point de mire. Fermant les yeux un instant, il se remémora ses voyages, ses envies d’ailleurs et les échappatoires qui, à certains moments de sa vie, s’étaient présentés. Parfois, il lui arrivait de confondre les séjours loin de chez lui avec les rêveries libératrices que son imaginaire engendrait au fil du temps.

Il n’y avait pas réellement de sens à cette contemplation ; juste celui que permettait l’angle de vision, et le confort relatif du sol. Il aimait s’y adonner, souvent, avant.

Il sortait en milieu d’après-midi de Sainte-Anne, aux beaux jours, les yeux clignant après la relative pénombre de l’hôpital parisien, et profitait déjà d’un banc non loin de l’entrée pour s’asseoir et s’offrir sa première cigarette depuis six heures du matin. Une ambiance paisible régnait, endormie ; les vieux murs alentour participaient de cette impression, comparables à ceux d’un vieux musée oublié.

Après, il se mettait en route pour le parc Montsouris, à quelques minutes de là. Et il trouvait un coin d’herbe où s’allonger et regarder béatement droit au-dessus de lui, pendant des minutes comme transformées en heures, en fonction de son ressenti, de la tiédeur de la brise ou du bruit régulier des tramways qui passaient non loin.

À moins que ce ne fût sur cette plage. Le sable ruisselant avait remplacé l’herbe tendre, mais la brise soufflait presque de la même façon, à une note iodée près. Parfois pourtant, elle fraîchissait, faisant passer un léger frisson semblable à celui qui parcourt le nageur dans la mer quand il vient à traverser un courant plus froid. Toutefois, ce picotement subtil ne l’incommodait pas ; il rappelait plutôt que le matin se faisait encore jeune, avec une eau pareille à celle d’un lac, et que bientôt la brise s’éclipserait, laissant place à la chaleur brute, emplie du vol des insectes dans les chardons alentour.

La vision se diluait peu à peu, quand Michel entendit, d’abord de loin puis de façon de plus en plus insistante, le tintement reconnaissable d’un moniteur cardiaque. « Bonjour, M. Lombardo, comment allez-vous aujourd’hui ? On vous a branché un petit peu parce que vous n’aviez pas l’air bien ; enfin, je veux dire que vos yeux partaient un peu dans le vague. Bon, ça a l’air d’aller, je vous rassure ; pouls et tension normale, à ce que je vois, d’ailleurs je vais débrancher tout ce bazar. » L’infirmière, Maryse, semblait presque vouloir s’excuser. Elle éprouvait de l’affection pour Michel, qu’elle suivait depuis deux ans. Elle ne parvenait pas, malgré son métier et son habitude, à faire abstraction de la silhouette immobile dans son fauteuil. Comme taillée dans un bloc uniforme, celle-ci veillait fidèlement jusqu’à l’absurde, mais s’étiolait pourtant irrémédiablement depuis que Maryse la voyait presque tous les jours. Elle avait souvent l’impression de pouvoir, d’une façon un peu mystérieuse, communiquer avec Michel, ou de percevoir ses affects, réflexion d’ailleurs non dénuée de fondements.

Pour l’heure, après avoir ôté les capteurs du bras de Michel et rangé le moniteur, elle regarda son patient un instant pour chercher dans ses yeux un signe quelconque ; elle ne pouvait s’empêcher de le faire la plupart du temps. Elle n’y vit que son reflet rudimentaire ; Michel cligna rapidement de sa paupière gauche, et Maryse sortit.

***

L’homme qui vendit le monde… la voix nasillarde de Cobain lui revenait de temps en temps. Ou celle veloutée de Bowie, dans un genre un peu plus carnavalesque, si l’on pouvait affirmer une telle chose sans rire. Cependant, il se retenait en général de céder à de telles comparaisons ; il ne s’en sentait pas légitime, comme si parler à la manière d’un critique le rendait timide. Il considérait pourtant à bien des égards que la version de Nirvana était sûrement l’un des plus beaux hommages possibles, et en tout cas une reprise magistrale d’une chanson devenue un standard pour son auteur original.

À vrai dire, au marketing parvenu à nommer de toute pièce un mouvement, le grunge, qui ne fut même pas un bruissement, à peine organisé, il opposait un sentiment de fraternité profonde pour Cobain.

Il ne considérait pas seulement son aspect d’écorché vif, devenu presque banal au fil du temps à mesure que tant d’autres le revêtaient, mais surtout sa prétendue faiblesse au sein des mâles de Seattle, abrutis par la pluie et la bière légère, fermement machistes, que sa musique défiait, ainsi que son féminisme bien en avance sur l’époque.

Le cirque d’adolescents en recherche de mal être et d’icônes s’était avéré plutôt amusant, mais une telle récupération proposait ce côté répugnant et pourtant fascinant d’une Pupi sicilienne qui malgré ses gesticulations et ses dénégations finit transpercée d’une rapière et glapit en s’écroulant. Cobain, quant à lui, avait péri d’un coup de fusil à pompe, et la légende de sa mort horrible, autant que celle des 27 ans fatidiques scellèrent son destin. Le cynisme devait toujours s’inviter dans les instants les plus improbables, surtout si le sort y mettait sa patte et décidait que l’être réduit à une torche humaine devait en plus expier sa modernité et brûler pour les années à venir, de souffrance et d’ivresse.

Michel eut soudain une absence. Il avait perdu le fil de ses pensées. Cela lui arrivait de plus en plus souvent. Il ne se souvenait qu’après coup qu’une idée ou une autre l’habitait à un certain moment de la journée, si bien qu’il ne parvenait pas toujours à faire la différence entre des souvenirs conscients ou des rêveries l’attrapant par inadvertance, mais il contrôlait encore le phénomène. Il songeait dans un frisson que le jour viendrait sûrement où il perdrait la direction et ne saurait plus distinguer l’éther de la réalité.

Il était 9 h 15. Sa paupière clignait faiblement. L’agitation diminuait à présent, les infirmières finissaient leur tournée ; les plateaux-repas débarrassés, la journée allait pouvoir s’étirer à l’infini, se perdre, se retrouver parfois, se dissoudre progressivement et tomber dans le néant. Le soir arrivait tôt pour bien des gens. Michel, quand venait ce moment, devait remonter des profondeurs dans lesquelles le fil des heures l’entraînait petit à petit, agité de soubresauts brusques, quand il luttait pour ne pas perdre pied.

Surtout quand Diane ne venait pas.

***

— Chambellan.

— Oui ?

— Le haut représentant de la principauté de Stuba est arrivé avec sa suite.

— Oui. Bien.

— Dois-je l’introduire dans la salle d’audience ?

— Non. Laissez-le dans l’antichambre un moment puis venez me prévenir. On n’a jamais trop de temps.

— Bien, je reviendrai dans vingt minutes si cela vous convient.

Le Chambellan ne répondit pas. Il gardait les yeux sur son ouvrage. Ogak s’inclina légèrement et repartit dans les profondeurs du palais.

La salle, dépouillée et presque vide, ne comptait qu’un large bureau et une petite bibliothèque. De hauts volumes en cuir y étaient disposés, gravés de lettres d’or sur la tranche. De grandes tentures recouvraient la plupart des murs, décorées de scènes de chasse.

L’une attirait l’œil en particulier : elle figurait un roc solitaire baigné d’une lumière crépusculaire qui faisait ressortir ses arêtes. L’image projetait un sentiment de finitude et d’abandon, ce qui la rendait à la fois splendide et désolée. La réalisation et la couleur en ressortaient si finement que d’aucuns auraient pu jurer que la vision de ce paysage s’était directement imprimée sur le tissu sans que la main experte de l’artiste intervînt.

D’ailleurs, personne dans l’empire, parmi les rares sujets qui avaient pu la contempler, ne pouvait affirmer d’où elle venait. Il se murmurait que seul le Chambellan connaissait la vérité, lui qui pouvait l’observer à loisir. Il se disait aussi que l’Empereur lui-même l’avait peinte. Beaucoup en fait doutaient même qu’elle existât, et la croyance populaire l’amenait au niveau d’infinies spéculations.

La grande silhouette referma le registre qu’elle remplissait depuis des heures. Elle resta un moment à regarder la couverture, tout en massant légèrement ses yeux endoloris. La nuque raidit sous l’effort de l’étude, et il ne put redresser la tête que lentement pour enfin regarder alentour. Ses traits se détendaient peu à peu. L’audience avec le haut représentant de Stuba ne serait pas nécessairement compliquée, ce qui ne manquait pas d’être rassurant, car tenir le registre exigeait toujours une grande concentration, d’autant que le temps alloué à cet ouvrage passait souvent le raisonnable.

On tapa à la porte. Ogak entra :

— Pouvez-vous recevoir à présent le haut représentant ?

— Je viens. Faites-le entrer dans la salle d’audience.

— De suite.

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