
Deux Âmes Contre Le Destin
Chapitre 2
La mort est froide.
Ce n'est pas une pensée poétique, c'est un fait. Je le sais parce que je suis morte. Il n'y a plus de soleil pour réchauffer ma peau, plus de vent dans mes cheveux, juste ce vide flottant et un froid constant qui ne me quitte jamais.
Je flotte au-dessus de ma propre tombe. Chloé Martin. Un nom gravé dans le marbre gris et froid. C'est tout ce qui reste de moi dans ce monde.
Enfin, ça, et lui.
Marc Leclerc se tient devant la pierre. Il est aussi beau que dans mes souvenirs, avec ses cheveux noirs et ses yeux sombres qui donnaient l'impression de pouvoir lire au fond de votre âme. C'est un mensonge, bien sûr. Il ne lisait que ce qu'il voulait y voir.
Il dépose une seule rose blanche sur la terre.
Une rose blanche.
L'idiot. Il sait très bien que je détestais les roses blanches, je les trouvais fades, sans passion. J'aimais les pivoines roses, éclatantes et pleines de vie. Mais il ne s'en souvient probablement pas, ou peut-être qu'il ne l'a jamais su.
Il reste là une minute, le visage parfaitement composé dans une expression de deuil respectable. C'est un bon acteur, je dois le lui accorder. Personne ne devinerait qu'il s'ennuie déjà, qu'il pense à son prochain rendez-vous, au projet qu'il doit présenter demain.
Puis il se retourne et s'en va, sans un regard en arrière. Son chagrin est une performance, et le rideau vient de tomber.
Je le suis. Je n'ai nulle part où aller. Mon existence est liée à lui, à sa mémoire tordue de moi. C'est ma prison.
Je le regarde monter dans sa voiture de sport, démarrer le moteur avec un rugissement arrogant, et s'éloigner. Il ne perd pas de temps.
Une nouvelle voix entre dans le silence de mon existence. Une voix de femme, douce et hésitante, au téléphone.
« Marc ? C'est moi. »
Amélie Dubois. La fleuriste. La remplaçante.
J'écoute leur conversation, flottant invisiblement à côté de lui. La voix de Marc change, elle devient chaleureuse, pleine d'une fausse affection.
« Mon amour. Comment vas-tu ? Je viens de passer voir Chloé. C'est toujours si difficile. »
Un frisson de rage pure, si puissant qu'il me surprend moi-même, me traverse. Menteur.
« Oh, mon pauvre chéri, » dit la fleuriste d'une voix pleine de compassion. « Tu n'aurais pas dû y aller seul. Je t'attends à la maison, j'ai préparé ton plat préféré. »
Pathétique.
Marc raccroche et son visage redevient neutre, presque ennuyé. Il a joué son rôle, il a obtenu sa dose de sympathie. Maintenant, il peut rentrer chez lui et se faire consoler par la femme qui vit dans mon ombre.
Amélie sentait les larmes monter, mais elle les a ravalées. Pas devant lui. Elle ne lui donnerait pas cette satisfaction.
La conversation venait de se terminer, et chaque mot résonnait encore dans l'air de l'appartement, des mots aussi tranchants que du verre brisé.
« Tu ne comprends donc pas, Amélie ? »
La voix de Marc était calme, presque condescendante, ce qui rendait la douleur encore plus insupportable.
« Je l'aimais. Chloé. C'était elle, et ça a toujours été elle. »
Il a prononcé le nom de Chloé comme si c'était une prière, un nom sacré. Et le sien, Amélie, il l'a prononcé comme une erreur, un détail sans importance.
« Et moi ? » a-t-elle réussi à murmurer, la gorge nouée. « Qu'est-ce que j'étais pour toi pendant ces deux ans ? »
Marc a eu un petit soupir d'impatience, comme si elle était une enfant lente à la détente.
« Tu étais là. Tu étais douce, tu étais gentille. Tu lui ressemblais un peu, par moments. » Il a fait une pause, puis a lâché le coup de grâce avec une cruauté désinvolte. « Mais tu n'as jamais été elle. Personne ne pourra jamais être elle. J'ai essayé, mais je dois admettre que je préfère le souvenir que j'ai d'elle à la réalité que j'ai avec toi. »
La préférence. Il a utilisé ce mot. Comme si on choisissait entre deux plats sur un menu.
Amélie n'a rien dit. Elle l'a regardé prendre sa veste, ses clés, et se diriger vers la porte de l'appartement qu'ils avaient partagé, un appartement qu'elle avait rempli de fleurs et d'amour, un amour qui s'était avéré être à sens unique.
Avant de partir, il s'est retourné.
« Ne prends pas ça personnellement, Amélie. C'est juste comme ça. »
Et la porte s'est refermée.
Le silence qui a suivi était assourdissant. Amélie est restée immobile au milieu du salon, le cœur en miettes. Elle se sentait vide, stupide, humiliée. Une remplaçante. Une doublure pour un fantôme.
Les jours suivants ont été un brouillard de douleur. Elle a fermé sa boutique de fleurs, « Le Jardin d'Amélie ». Elle n'avait plus la force de s'occuper de la vie quand la sienne venait de mourir. Les fleurs, autrefois si vibrantes, ont commencé à se faner, leurs pétales tombant sur le sol comme des larmes. La boutique dépérissait, tout comme son cœur.
Un soir, elle errait dans la pénombre de son magasin, une bouteille d'eau à la main. Par pure habitude, elle s'est approchée d'une rose que Marc lui avait offerte des mois auparavant. Elle était maintenant sèche et ratatinée, une carcasse brune de ce qu'elle avait été. En versant quelques gouttes d'eau à sa base, une larme a roulé sur sa joue et est tombée sur un pétale fané.
C'est alors qu'elle l'a entendue.
Une voix. Moqueuse, familière, et pourtant impossible.
« Tu perds vraiment ton temps avec ça, tu sais. Elle est aussi morte que ton histoire d'amour. »
Amélie a sursauté, laissant tomber la bouteille d'eau qui a roulé sur le sol. Elle a regardé autour d'elle. La boutique était vide. La rue était silencieuse.
« Qui est là ? » a-t-elle demandé, le cœur battant à tout rompre.
Le rire qui a suivi était cristallin, cynique, et semblait venir de la rose elle-même.
« Tu ne me reconnais pas, la remplaçante ? C'est blessant. Après tout, tu as passé les deux dernières années à essayer de me ressembler. »
Amélie a fixé la rose fanée, son esprit refusant de comprendre. La voix était celle qu'elle avait entendue sur de vieilles vidéos, celle que Marc décrivait avec tant de révérence. C'était impossible.
« Chloé ? »
« En chair et en os. Enfin, pas vraiment en chair, » a ricané la voix. « Disons, en pétale et en esprit. Ravie de te rencontrer enfin officiellement. »
Amélie a reculé, trébuchant sur un seau vide. Son cerveau criait que c'était la folie, le fruit de son chagrin. Mais la voix était si claire, si réelle.
« Tu... tu es un fantôme ? »
« Une forme spectrale liée à cette foutue rose, oui, » a répondu Chloé, sa voix perdant un peu de son ironie pour laisser place à une pointe d'amertume. « Merci pour l'eau, au fait. Ça ne sert à rien, mais c'est l'intention qui compte, je suppose. »
Amélie était pétrifiée, incapable de bouger ou de parler. Un fantôme. Le fantôme de Chloé était dans sa boutique, parlant à travers une rose morte.
« Écoute, la fleuriste, » a continué Chloé, son ton devenant plus sérieux. « Je t'ai observée. Je t'ai vue pleurer sur ce connard. Et je dois te le dire, tu te trompes complètement sur lui. »
« Qu'est-ce que tu veux dire ? » a réussi à articuler Amélie.
« Je veux dire que Marc n'est pas le saint homme éploré qu'il prétend être. Il ne m'a pas seulement aimée, il m'a possédée. Il m'a contrôlée. Et ce n'est pas le chagrin qui l'a rendu comme ça, il a toujours été comme ça. Il t'a manipulée, exactement comme il m'a manipulée. »
Chaque mot de Chloé était une pierre jetée dans l'étang calme de l'image idéalisée qu'Amélie avait de Marc.
« Je ne te crois pas. »
« Tu n'as pas à me croire, » a rétorqué Chloé. « Mais je suis ici, coincée dans cette boutique qui sent la tristesse, et je suis animée par une seule chose : un désir de vengeance. Il m'a menti. Il t'a menti. Il nous a détruites toutes les deux. Il ne mérite pas de s'en tirer comme ça. »
Amélie la regardait, ou plutôt regardait la rose, le doute commençant à s'insinuer dans son esprit. La cruauté de Marc lors de leur rupture... Peut-être que Chloé disait vrai.
« Qu'est-ce que tu proposes ? » a demandé Amélie, sa voix à peine un murmure.
Un silence. Puis la voix de Chloé est revenue, vibrante d'une énergie sombre et excitée.
« Je te propose un marché, Amélie Dubois. Tu m'aides à me venger, et je t'aide à te venger. Ensemble, on va lui montrer qui est vraiment Marc Leclerc. On va faire en sorte qu'il souffre. Qu'il paie pour tout. Alors, tu es avec moi ? »
Amélie a regardé son reflet dans la vitre sombre de la boutique. Elle voyait une femme au visage défait, les yeux rougis, l'ombre d'elle-même. Puis elle a regardé la rose fanée, symbole de son amour mort. Une flamme froide s'est allumée dans sa poitrine. La dévastation laissait place à autre chose. Une détermination glaciale.
Elle voulait se reconstruire. Mais avant, elle voulait le détruire.
« Oui, » a-t-elle dit, sa voix claire et ferme pour la première fois depuis des jours. « Je suis avec toi. »
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