
Deux Âmes Contre Le Destin
Chapitre 3
Les jours qui ont suivi ont été étranges. Amélie vivait avec un fantôme. Un fantôme cynique et bavard qui résidait dans une rose morte qu'elle gardait désormais précieusement sur le comptoir de sa boutique.
Elle avait rouvert le magasin, non pas par envie, mais par nécessité. Chloé avait insisté.
« Tu ne peux pas rester là à te morfondre, » avait dit la voix spectrale. « La meilleure vengeance, c'est de vivre bien. Et aussi de ruiner sa vie, bien sûr. Mais commençons par te remettre sur pied. »
Amélie essayait, mais c'était difficile. Chaque fleur qu'elle arrangeait lui rappelait Marc. Un bouquet de tulipes rouges ? C'était le premier qu'il lui avait offert. Des lys blancs ? Il en avait rempli l'appartement pour leur premier anniversaire. Chaque souvenir était une petite blessure qui se rouvrait.
« Arrête de penser à ça, » a sifflé Chloé depuis sa rose. « Ce n'était pas un geste romantique, c'était une performance. Tu sais ce qu'il m'a offert pour notre premier anniversaire à nous ? Un collier. Un magnifique collier avec un fermoir si compliqué que je ne pouvais pas l'enlever seule. Il aimait ça. Savoir que je portais quelque chose que seul lui pouvait retirer. »
Amélie a frissonné, le sécateur qu'elle tenait serré dans sa main. Elle a regardé le bouquet de lys qu'elle préparait pour une cliente. Soudain, ils lui semblaient moins innocents, presque funèbres.
« Il m'a dit qu'il avait offert ce collier à sa mère après... après ta mort, » a avoué Amélie.
Le rire de Chloé était dépourvu de toute joie. « Sa mère ? Il détestait sa mère. Il a probablement vendu le collier pour s'acheter sa nouvelle montre. Ne sois pas naïve, Amélie. Chaque geste, chaque mot de Marc est calculé. »
La sonnette de la porte a tinté, annonçant l'arrivée de Léa, sa meilleure amie. Léa était avocate, pragmatique et directe. Elle a balayé la boutique du regard, ses yeux s'arrêtant sur le visage fatigué d'Amélie.
« Tu as l'air d'un fantôme, » a-t-elle lancé sans préambule.
Amélie a esquissé un sourire forcé. « C'est drôle que tu dises ça. »
Léa s'est approchée du comptoir, posant son sac en cuir. « Je suis sérieuse, Amélie. Fermer la boutique, ne répondre à aucun de mes appels... J'étais morte d'inquiétude. Et tout ça pour ce salaud de Marc ? Il ne mérite pas que tu te mettes dans cet état. »
« Je sais, » a dit Amélie doucement.
« Non, tu ne sais pas. Tu es trop gentille. Tu dois te fâcher. Tu dois vouloir lui crever les pneus et envoyer des photos de ses chaussettes dépareillées à tous ses clients. »
La voix de Chloé a chuchoté depuis la rose, audible seulement par Amélie. « J'aime bien ton amie. Elle a de bonnes idées. »
Amélie a ignoré le commentaire fantomatique. « Léa, c'est plus compliqué que ça. »
Léa a levé un sourcil. « Compliqué comment ? Le type est un manipulateur narcissique qui t'a utilisée comme un pansement émotionnel. Fin de l'histoire. Signe les papiers pour récupérer tes affaires de l'appartement, bloque son numéro, et passons à autre chose. Je t'invite même à une soirée "brûlons ses cadeaux" avec du vin et de la mauvaise pizza. »
C'était tentant. La solution simple. La solution saine. Mais Amélie ne pouvait pas. Pas maintenant. Pas avec Chloé qui lui murmurait des secrets empoisonnés à l'oreille.
« Il y a des choses que tu ne sais pas sur lui, Léa. Des choses... sombres. »
Léa a croisé les bras, son expression passant de l'inquiétude à la suspicion. « Qu'est-ce que tu veux dire ? Qu'est-ce qu'il t'a fait d'autre ? »
Amélie ne pouvait pas lui dire la vérité. Comment expliquer qu'elle parlait avec le fantôme de l'ex décédée de son ex ? Léa la ferait interner sur-le-champ.
« Il... il n'était pas juste manipulateur, » a-t-elle commencé, cherchant ses mots. « Il était cruel. D'une manière que je ne comprends pas encore tout à fait. »
La voix de Chloé est revenue, cette fois chargée d'une douleur si profonde qu'Amélie l'a ressentie physiquement, comme un poids sur sa poitrine.
« Demande-lui ce qu'il est advenu de mon chien. »
Amélie a regardé Léa, puis a répété la question comme une automate. « Qu'est-il advenu de son chien ? »
Léa a froncé les sourcils. « Chloé avait un chien ? Je ne savais pas. »
« Il s'appelait Oscar, » a murmuré Chloé. « Un petit terrier plein d'énergie. Marc le détestait. Il disait qu'il prenait trop de mon attention. »
Amélie a continué, se sentant comme une marionnette. « Elle avait un terrier, Oscar. Marc n'aimait pas ça. »
« Un jour, je suis rentrée à la maison et Oscar avait disparu, » a poursuivi la voix spectrale, brisée. « Marc m'a dit qu'il s'était enfui, qu'il avait dû laisser la porte ouverte par erreur. J'ai cherché pendant des semaines. J'ai collé des affiches partout. J'ai pleuré toutes les larmes de mon corps. Il me tenait dans ses bras et me disait que ça irait, qu'on s'en remettrait ensemble. »
Un silence glacial s'est installé dans la boutique.
« Il a menti. Je l'ai découvert plus tard. Il l'avait emmené à la fourrière, loin de la ville, en disant qu'il l'avait trouvé errant. Il ne s'est jamais "enfui". Marc s'en est débarrassé. »
Amélie a senti la nausée monter. Elle a répété l'histoire à Léa, sa propre voix tremblante de dégoût.
Léa était sans voix. L'avocate pragmatique avait disparu, laissant place à une amie horrifiée. « Mon Dieu, Amélie. C'est... c'est monstrueux. »
« C'est qui il est vraiment, » a sifflé Chloé. « Derrière le sourire charmeur et les grands discours. »
Juste à ce moment-là, le regard d'Amélie est tombé sur un carnet posé sur le comptoir. C'était un vieux carnet de croquis qu'elle utilisait pour ses arrangements floraux. Elle ne se souvenait pas de l'avoir sorti.
Elle l'a ouvert.
Sur la première page, écrit avec une encre rouge qui ressemblait étrangement à du sang séché, il y avait un nom.
MARC.
Et en dessous, un compte à rebours.
7.
« Qu'est-ce que c'est que ça ? » a demandé Léa, se penchant pour regarder.
Amélie ne le savait pas. Mais la voix de Chloé, elle, le savait.
« C'est le début, » a-t-elle murmuré, sa voix vibrante d'une satisfaction vengeresse. « C'est le temps qu'il nous reste avant son premier grand projet. Le projet qui pourrait faire sa carrière. Sept jours. Sept jours pour tout faire s'effondrer. »
Amélie a regardé le chiffre rouge sang. Ce n'était pas une simple note. C'était une prophétie. Une promesse de destruction. Et pour la première fois, au lieu de la peur, elle a ressenti une bouffée d'excitation glaciale.
La vengeance avait un calendrier.
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