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Couverture du roman Des nouvelles de la posthistoire

Des nouvelles de la posthistoire

Explorez une ère posthistorique où se croisent un voyageur galactique infatigable et des prisonniers voués à la dématérialisation. Entre un pape singulier, une femme prête au sacrifice ultime par amour et des cyborgs narquois, ce récit mêle ironie et onirisme. Traversant les dimensions du rêve et du temps, cette épopée fantastique aux frontières de l'imaginaire bouscule nos certitudes. Un périple singulier qui promet de transformer durablement l'esprit de ceux qui s'y aventurent.
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Chapitre 3

De retour dans le village de Toulouse-en-Québec, je constate que les failles qui déchirent notre maison se sont encore élargies. Les membres de ma famille n’ont pas l’air de s’en soucier. Chacun vaque à ses occupations comme si de rien n’était. Je m’énerve un peu. Leur attitude me semble si téméraire que j’arrive à peine à respirer. Chaque fois que l’un des enfants passe à proximité du gouffre béant qui trône au milieu du salon, je manque de m’évanouir. Mon chat, un énorme matou noir chaussé de bottes cuissardes, remarque qu’il ne m’a pas vu depuis longtemps. Il demande : « Qu’est-ce que tu vas faire maintenant ? » À quoi je réponds : « Laisse-moi le temps d’arriver. Je vais venir te voir. » Ma réponse ne le satisfait pas. Il boude. Ce chat est un emmerdeur.

Il se passe des choses bien étranges à Toulouse-en-Québec. Il semble que les liens entre les habitants de ce village soient tricotés serré. Pendant mon absence, Toulouse-en-Québec est devenu un village côtier. À ma première visite, je suis pourtant bien certain que la mer était à des kilomètres d’ici. Des villageois m’expliquent la nature de ce phénomène qui ne se produit qu’une fois ou deux par siècle : « La mare, alle vient jusqu’icitte asteure, mais c’parce qu’y en a plus d’poissons dans la mare, tu comprends-tu ? »

Je comprends.

Les habitants de Toulouse-en-Québec terminent l’installation des sculptures en métal. L’expo doit commémorer la visite impromptue de la mer aux abords du village. Tout le monde met la main à la pâte. Les pièces les plus imposantes flottent dans les airs, retenues par des câbles d’acier. On dirait des cerfs-volants, mais des cerfs-volants constitués de plusieurs centaines de kilos de ferraille. C’est magnifique. Levent souffle fort, un vent du large qui nous surprend. Je suis perdu dans la contemplation des sculptures volantes lorsque la plus imposante se détache de ses amarres sous l’effet d’une violente bourrasque. Sa forme évoque un monstre marin à trois têtes aux dimensions formidables. La structure s’envole, tournoie plusieurs fois, comme bousculée par un vent capricieux, puis plonge et va s’écraser dans la mer

J’apprends que la catastrophe a fait plusieurs victimes, surtout des touristes. Le lendemain, j’aide les villageois à ramasser les cadavres échoués sur la plage. Nous les transportons à l’ancienne église qui a été entièrement rénovée pour devenir une salle de spectacles. Aussitôt entrés en scène, les moribonds se mettent à chanter et à danser, certains exécutent de prodigieuses acrobaties. Ils sont néanmoins repoussants : la plupart sont boursoufflés par leur séjour dans l’eau salée, d’autres arborent d’invraisemblables cicatrices qui leur donnent des airs de poupées vaudou.

Ce soir-là, je participe à une grande battue dans les bois qui entourent le village. Les femmes n’y assistent pas. On me dit que c’est un sport réservé aux hommes. Je demande pourquoi et on me regarde comme si j’étais un clown ou un demeuré. Un tapage d’enfer résonne toute la nuit, les hommes se servent de grandes casseroles sur lesquelles ils frappent sans relâche avec des cuillères de bois. À l’issue de ces grandes manœuvres nocturnes, les hommes du village capturentquantité de cerfs. Le chaos qui règne est indescriptible. Les cerfs s’affolent et, ne sachant où aller, se jettent les uns sur les autres. J’observe la scène à distance respectueuse. Dans la bousculade, j’entends les hommes crier : « Tiens-le ! Tiens-le bien ! Attends ! Par ici ! Il y en a encore un par là ! »

Les hommes saisissent les cerfs les uns après les autres et les retournent sur le dos. Je n’arrive pas à voir ce qu’ils font : autour de chacun des cerfs capturés se massent plusieurs hommes agités et incohérents, comme sous l’effet d’une drogue. Ils semblent examiner les bêtes avant de les relâcher. Les cerfs trouvent refuge dans les bois et je reste là, perplexe. Je ne comprends rien à ce manège absurde. Pourquoi nous sommes-nous donné autant de peine pour les capturer si c’est pour les laisser partir ensuite ?

Je ne mets pas bien longtemps à comprendre ce qui se passe. Une fois de retour au village, je remarque un jeune homme au visage singulier. Il y a quelque chose de sauvage dans son regard, quelque chose d’animal dans sa physionomie, dans sa façon de bouger. Quelqu’un dit à propos du jeune homme : « Celui-ci est exceptionnel. Il est très intelligent. »

La vérité m’apparaît alors dans toute son horreur. J’ai assisté à une sorte de rituel qui se répète chaque année : les villageois prélèvent, au sein du cheptel de cervidés sauvages, les animaux qui sont en fait des « petits d’hommes ». Ils engrossent les femelles et reviennent chaque année pour enlever leur progéniture et l’intégrer à la société

J’éprouve une immense pitié pour ces petits hommes-cerfs qu’on arrache à la forêt, à leurs semblables, et que l’on civilise de force. Le jeune homme n’a pourtant pas l’air de souffrir de sa nouvelle condition, mais la vue de son visage fin, délicat, avec sa barbichette juvénile et son regard de bête traquée, m’inspire une irrépressible tristesse. Un long sanglot s’échappe de mes lèvres serrées. Les larmes sont impossibles. Seul ce cri pathétique et désarticulé peut exprimer ma peine.

À mon grand étonnement, j’apprends que les autorités ont construit une mégalopole sous la montagne qui se dresse à quelques kilomètres de Toulouse-en-Québec. Du village, on accède à la ville souterraine en train. La locomotive est minuscule, mais elle a la forme d’une fusée et file à très haute vitesse. À la gare, des ascenseurs attendent les passagers. Nous descendons sans fin. La cité se trouve à une profondeur inouïe. Elle est gigantesque. Avec ses tours et ses gratte-ciels qui semblent faits de papier mâché, on dirait une immense maquette grandeur nature. C’est un projet cyclopéen. Les passagers qui descendent de l’ascenseur se rendent au travail avec cet air navré et abruti qu’ont les travailleurs le lundi matin. Personne ne s’étonne de la démesure qui s’étale autour de nous. C’est un Las Vegas underground. À perte de vue, les machines s’activent et continuent de creuser le sol sous la voûte de granit. Des projecteurs ont été installés. La lumière qu’ils diffusent est censée imiter la clarté du jour. Un faux ciel de novembre est projeté sur la voûte de pierre. Elle fait totalement illusion, mais on se prend bientôt à regretter le ciel d’un bleu resplendissant dont le village de Toulouse-en-Québec, en surface, est gratifié trois cent soixante jours par année.

Soudain, une forte explosion secoue la cité. On annonce peu de temps après qu’un avion s’est écrasé en plein centre-ville et que trois autres appareils sont sur le point de crasher à leur tour. Cette menace est bien réelle et la panique s’empare de la population. Tout le monde cherche à fuir vers la surface, mais les ascenseurs sont en panne. J’emprunte l’escalier de secours : il est désert. Je grimpe les marches quatre à quatre, mais je sais bien qu’il est trop tard. D’une minute à l’autre, la cité sera frappée de plein fouet et rien ne me sauvera de l’anéantissement qui nous guette tous. Mais contre toute attente, je parviens à la sortie, un peu comme si la surface s’était rapprochée. Il n’y a pas le moindre doute dans mon esprit : l’interminable descente en ascenseur m’avait donné l’impression que la cité se trouvait à plusieurs centaines de mètres sous la montagne. Pourtant, j’arrive à la surface en quelques enjambées. De toute façon, je n’ai guère le temps de penser à ce genre de détail. En ouvrant l’énorme portail d’acier qui me sépare du monde extérieur, je pousserais peut-être un soupir de soulagement si l’atmosphère n’était chargée d’une épaisse poussière grise. Il est arrivé quelque chose de grave, je le devine. Les habitants de Toulouse-en-Québec aussi le sentent bien : c’est peut-être déjà la fin du monde. Plusieurs maisons brûlent comme des torches. La mienne s’est tout bonnement enfoncée pour de bon dans le sol. Seul le toit émerge encore de la coulée de boue. Un passant me rassure en disant que ma famille est partie depuis longtemps. Après réflexion, cette idée ne me rassure pas tant que ça. Où sont-ils ?

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