
Demain est une promesse
Chapitre 3
Quelqu'un frappa à la porte sept fois, de manière théâtrale, puis l'ouvrit délicatement. Le couloir était plongé dans un néant tenace mais une ombre s'en extirpa avec agilité. Un jeune homme en chemise blanche mal repassée, déboutonnée au niveau du col, pénétra parmi les patients. D'humeur avenante, un beau visage radieux comme présent, il brisa le silence d'un ton si envoûtant que la morosité ambiante disparut en un clin d'œil.
« Bonjour. Veuillez m'excuser de troubler votre silence. »
Il prit grand soin de tous les regarder, un par un, droit dans les yeux comme s'il semblait chercher quelqu'un. Élisa s'empourpra un instant, peinant à lui rendre son bonjour d'une manière intelligible. Il s'assit à sa gauche, à la même place occupée par Penny quelque temps auparavant. Mais le gentleman prit grand soin de laisser un espace d'intimité respectivement d'un siège et de deux sièges entre lui, Élisa, et la dame au chapeau fleuri.
Sans attendre, il se tourna vers la jeune femme en souriant. Élisa ressentait son regard lui caresser la joue. Il sentait bon. Le parfum de brûlé et de poussière jusque-là omniprésent s'était évanoui. Son odeur corporelle lui rappelait la puissance de l'océan, les dunes de sable cinglées par le vent iodé et l'horizon infini de sa jeunesse en Oregon.
— Tu connais le Docteur ?
Sa voix grave et son ton subitement familier réveilla Élisa de sa torpeur.
— Quoi ? Non. Je ne l'ai jamais vu. Enfin si… C'est ce grand type moustachu qui dit "au suivant", je crois.
— Non. Ce n'est pas lui le vrai Docteur. Ce type c'est juste le gardien. Je connais son nom.
— Comment le sais-tu ? demanda Élisa, subjuguée et oppressée en même temps par les révélations de cet inconnu.
— Disons juste que j'ai entendu parler de lui. Je suis Ross Dulgaho, mais appelle-moi Ross. C'est ta première fois, je me trompe ? Et ton nom c'est…
— Payne… Élisa Payne. Oui, c'est exact. C'est la première fois que je viens. Et la dernière.
— Pourquoi dis-tu cela ?
— Pourquoi ? Parce que ça va faire une éternité que j'attends ! Je ne compte même plus ! s'énerva Élisa, sous l'œil amusé de Ross.
— Seulement une éternité ? insista-t-il en passant ses bras musclés derrière sa nuque et en croisant les jambes avec nonchalance.
— On ne peut pas dire que cette satanée salle d'attente soit propice à faire passer le temps plus vite. C'est juste un cauchemar. Il fait chaud, on y voit presque rien, ça pue l'orange pourrie… il n'y a même pas un peu de musique pour…
— Tu aimes la musique Élisa ? l'interrompit-il abruptement, dans un large sourire.
Élisa souffla. S'apitoyer sur son sort, ça ne lui ressemblait pas. Elle lui renvoya, comme le reflet d'un miroir, une alacrité d'approbation, prompte mais sincère. Cet homme venait à point nommé pour lui changer les idées et, contrairement à Penny qui les épiait en tendant l'oreille, elle possédait dorénavant une volonté inépuisable pour alimenter cette conversation-là.
— Je chantais dans un groupe de folk à Astoria, avoua-t-elle.
Ross se rapprocha d'Élisa en courbant son dos.
— Chante-moi quelque chose, Élisa.
— Quoi ? Non, je ne peux pas, pas ici…
— Tu n'es pas une fille timide. Ça se voit dans tes yeux.
— C'est une salle d'attente, pas une salle de concert… il y a des gens qui… des gens qui…
Ross hocha la tête lentement. Il changeait d'attitude. Son regard la déstabilisa.
— Tu sais Élisa, la vie est belle et il faut tenter de la vivre avec des yeux innocents. Mais ce n'est pas grave si tu ne chantes pas immédiatement… Tu sais Élisa…
Aux notes murmurées par cet homme mystérieux, son souffle se coupa et son ventre se noua ; son prénom lui paraissait soudainement plus joli.
— Oui… quoi ? susurra-t-elle, plongée dans ses yeux, plongée dans une atmosphère onirique étrange où le temps entraînait la lumière vers des abysses ténébreuses.
— Nous avons le temps. Profitons-en encore un peu. Nous allons rester ensemble pour un long… un très long moment.
— Qu'est-ce que tu racontes ? Je ne comprends pas. Comment ça, un long moment ? s'impatienta la jeune femme.
— Cette salle d'attente n'est pas ce qu'elle semble être, précisa-t-il posément. Elle est singulière. Et les patients qui viennent parler au Docteur le sont tout autant. Ne le ressens-tu pas ?
— Quoi ? Sois un peu plus clair ! Tu joues à me faire peur avec tes manières puériles et énigmatiques de parler !
— Chut… moins fort Élisa. Ils pourraient nous entendre. Calme-toi.
— Je suis calme. Parfaitement calme. Vraiment parfaitement calme. C'est juste n'importe quoi ces conneries… J'ai besoin de prendre l'air… Non… en fait j'me casse !
Élisa se dirigea d'un pas décidé vers la porte du couloir. L'air poisseux semblait encore plus dense, plus obscure, les murs comme dégoulinant à chacun de ses pas. Une fois encore, la dame au chapeau fleuri ne replia point les jambes pour la laisser passer. Qu'importe, il y avait assez de place pour tirer sur la poignée. Mais cette dernière ne tournait pas. Élisa insista encore et encore puis s'énerva bientôt en lâchant un cri de désespoir et de frustration.
— Merde, cette fichue porte !
Penny se leva à son tour et approcha.
— Tu veux aller aux toilettes ? demanda-t-elle.
— Mais non ! Putain… Je veux sortir d'ici mais y'a pas moyen. C'est fermé à clef.
— Quoi ? paniqua la blonde.
Élisa se retourna vers Ross qui la regardait se débattre avec empathie et sagacité. La jeune femme était en colère.
— D'accord… d'accord, enfoiré… Bien joué, tu nous as foutu les jetons. Maintenant, s'il te plait, ouvre la porte, articula-t-elle, nerveuse, en se contrôlant mieux sur les derniers mots
— Mais je n'ai rien fait, Élisa, répliqua-t-il en restant assis sur son siège, les jambes et les bras croisés.
— Sale menteur. T'es le dernier à avoir traversé cette foutue porte !
— Et ci cette foutue porte est fermée à clef, ça vient de l'extérieur. Regarde, il n'y a ni serrure ni loquet, tempéra Ross.
Élisa examina l'espace partout autour d'elle. La salle d'attente semblait bien petite, désormais. Elle se précipita alors vers « la porte rouille » qui, manifestement, était verrouillée elle aussi. Aussitôt, elle dirigea son angoisse vers le garçon aux écouteurs qui sursauta lorsqu'elle lui agrippa les épaules.
— Eh ? Excuse-moi… Tu peux nous aider ?
— Hein ? C'est… C'est à moi ? bredouilla-t-il en rangeant ses écouteurs.
— Non, on a un problème. Tu peux me prêter ton téléphone. On est bloqué. Je vais appeler la police.
— Hein ? Oh… Mouais ok, pas de soucis, tiens…
— Merci.
Élisa fit jouer ses doigts sur le clavier avec nervosité. Penny vint s'asseoir à la place du garçon qui essayait maintenant de tourner les poignées des portes.
— Merde, pas de réseau ! gronda Élisa.
Ross posa une main réconfortante sur l'épaule de la jeune femme. Elle ne l'avait même pas senti se déplacer.
— Ça va aller. Gardons notre calme. Il faut…
Mais Ross fut interrompu par le cri d'effroi de Penny. La dame au chapeau fleuri gisait par terre.
— Je voulais juste lui parler ! J'ai… j'ai touché son bras et…, paniqua Penny.
— Merde… c'est quoi ce délire ! embraya le garçon au T-shirt vert.
Il y avait du sang sur les carreaux anthracite, sous la nuque de la dame au chapeau fleuri.
— Elle est morte, constata Élisa d'un ton implacable. Comment c'est possible de ne pas s'apercevoir d'un truc pareil ?
— Allez tous vous asseoir, ordonna soudainement Ross. On doit réfléchir. On doit se poser un moment.
— Fais-nous sortir d'ici ! Fais-nous sortir d'ici, bon Dieu ! cria Élisa en foudroyant le visage de Ross, alors que Penny pleurait, le dos contre « la porte rouille », et que le garçon cherchait désespérément du réseau avec son téléphone.
Élisa tambourina de toutes ses forces.
— Doucement ! Doucement ! Ils vont nous entendre ! Écoutez-moi et restez calme ! Élisa, va t'asseoir ! Obéis ! Maintenant !
Élisa commençait à sangloter. Elle n'avait plus la force de contredire l'homme à la chemise blanche. Et elle obéit. Le garçon fit une moue de découragement et rangea son téléphone dans son sac. Il s'assit à côté d'Élisa. Ross prit place en face de « la porte rouille », à côté de laquelle le petit groupe était installé. Il emprunta une voix plus posée. Tout le monde se détendit un peu.
— Tout ira bien.
— Pourquoi ne faut-il pas qu'ils nous entendent ? se lança Élisa, le regard noir.
— Vous ne savez donc pas où vous êtes ? Vous ne savez donc pas pourquoi vous êtes venus ? s'étonna Ross.
— J'ai… j'ai reçu une convocation à mon lycée, expliqua le garçon en sortant une lettre pliée de sa poche et en la tendant à sa voisine.
Élisa la prit entre ses mains moites et commença à la lire :
« M. Matthew Renard, vous êtes invité à vous rendre au 17 Green Avenue pour un contrôle médical obligatoire en vue de l'obtention de votre diplôme. Bien cordialement, Docteur Dalonn »
— J'ai reçu la même lettre, ajouta Penny en se frottant les yeux.
— Moi aussi…, acquiesça Élisa.
Les trois jeunes patients dévisagèrent Ross à la recherche de réponses. Ce dernier hocha la tête en signe de paix.
— Dans ces conditions… je vais répondre la même chose…
— Te fous pas de nous. Il y a un truc qui cloche… je ne te crois pas, grimaça Élisa.
— Belle intuition. C'est bien Élisa. C'est vrai, je ne suis pas là pour les mêmes raisons.
— Quel âge tu as ? demanda-t-elle, étrangement rassurée que Ross soit en réalité un sale menteur.
— Quelle importance ?
— Peut-être qu'on devrait se présenter, apprendre à se connaître ? suggéra Penny. De toute façon, on n'a rien d'autre à faire qu'attendre. Quelqu'un va bien s'inquiéter non ?
— Oui. Tu as raison…, sourit Élisa. Ross ?
Le jeune homme opina du chef.
— D'accord, je commence. Voyons voir… Je suis Ross Dulgaho. Je suis chercheur en biologie moléculaire. Spécialiste des virus. N'ayons pas peur des mots : je suis promis à une carrière grandiose ! J'ai fait une découverte fantastique qui va changer la vie de nombreuses personnes, exposa-t-il d'un large sourire.
— Sérieusement ? T'es un sacré putain d'acteur ! se mit à rire Élisa. Je te prenais pour un dandy détraqué tout droit venu de la Londres victorienne… ou mieux, un Vampire ! Même ton accent… En fait, t'es rien qu'un paumé de plus !
— Peut-être. On joue tous un rôle, tout le temps, partout, je ne suis que ce que tu espères, sourit Ross avec désinvolture et une pointe d'ironie.
— Tu dis vraiment n'importe quoi… Bon, je continue alors, reprit Élisa d'un air fier, moi c'est Élisa Payne, la faculté d'Histoire de l'art et archéologie de Paris Panthéon-Sorbonne a accepté mon dossier. Je commence à chercher un appart dès demain…
— Paris ? En France ? réalisa Ross.
— Oui, crétin. Mon père est français.
— Félicitation. Mais tu n'as pas peur de…
— Non… il n'y a rien qui me retienne dans cette région de la Terre. Rien ni personne. J'ai bossé dur pour en arriver là.
Le visage d'Élisa sombra dans une subtile mélancolie. Mais Matthew ne lui permit pas de réfléchir d'avantage.
— Je suis Matt. Je veux rentrer dans une école d'ingénieur qui fait du traitement de base de données et de la création de logiciels, des trucs dans le genre avec des jeux et des bidules à bidouiller.
Élisa lui tendit un visage attendri en hochant la tête puis elle se tourna vers la dernière patiente.
— Heu… moi c'est juste Penny. Je sais pas encore ce que je vais faire de ma vie. Ils recrutent des stagiaires chez Wendy's alors… peut-être… mais je sais pas trop…
— Qu'est-ce qu'on fait de la vieille ? demanda Matt, déjà blasé par la mort de cette inconnue.
— On la touche pas, décida Ross. Il n'y rien à faire.
— Et si personne n'ouvre ces portes ? s'inquiéta Penny.
— Le type à la chemise rouge finira bien par sortir, se souvint Élisa. Ross, dis-moi la vérité… tu n'as aucune idée de l'identité du grand moustachu, je me trompe ?
— Tu en sais davantage sur lui que moi.
— T'es vraiment débile.
— Je suis désolé.
— T'es vraiment un pauvre type.
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