
À l'aube des origines: La légende d'Argassi V Première partie
Chapitre 2
1
New-York – Juin 1955Laura
Le public, subjugué, ovationna avec enthousiasme la jeune Laura Hessling, artiste prodige d’à peine 10 ans. Elle venait d’interpréter au piano avec une virtuosité et une sensibilité hors du commun pour un tel âge, la très difficile Fantaisie-Impromptu de Chopin.
Frêle dans sa jolie robe plissée grenat, ses longs cheveux blonds retenus par deux barrettes argentées, la fillette se leva et s’inclina timidement, encore étonnée de se trouver là.
Imaginez ! Quatre ans après avoir posé pour la première fois les doigts sur un clavier, son premier récital ! Seule ombre au tableau, sa mère et ses frères n’avaient pu l’accompagner. Voyage trop coûteux pour toute la famille depuis le Wisconsin et puis il fallait s’occuper de leur ferme et des bêtes ! Elle se consolait en se disant qu’ils l’avaient peut-être entendue à la radio, puisqu’ils ne possédaient pas encore de télévision. Le concert télévisé, enregistré en direct devant public dans le plus grand des studios du radio City de New York, bénéficiait en effet d’une retransmission simultanée à la radio.
Elle glissa un œil rapide vers les coulisses. Son père, Wyat Hesseling, avec Elijah Morton et sa toute nouvelle professeure de piano et agent artistique, Ivy Brand, lui firent un discret signe de félicitations. Rassurée, elle s’avança vers le bord de la scène. Le chef d’orchestre s’approcha à son tour pour saluer à ses côtés et lui rendit ses hommages.
La foule applaudit de plus belle, frénétique. Laura s’inclina une dernière fois, un sourire lumineux aux lèvres, et se retira.
Wyatt Hesseling la serra contre lui avec pudeur.
— Je suis si fier de toi !
Elijah lui pressa l’épaule avec gravité.
— Oui, vraiment superbe, Laura, tu as su contenir ton trac et exploiter tes émotions pour servir la musique, bravo !
— Partons vite avant qu’une horde de journalistes ne nous en empêche ! conseilla son père mal à l’aise face à tant de monde.
Elle acquiesça avec la sensation de vivre un rêve éveillé et se laissa entraîner vers les loges. Ils se hâtèrent de récupérer ses affaires et sortirent. Laura avait hâte de rentrer chez elle à Greenfield dans le Wisconsin et de rejoindre sa famille au grand complet pour lui faire part de toutes ses émotions ! Petite dernière et unique fille d’une fratrie de cinq enfants, elle avait réussi à se démarquer de ses frères, turbulents et chahuteurs, grâce à la musique et au soutien indéfectible de sa communauté.
Captivée depuis toujours par l’harmonium de l’église de leur congrégation, un dimanche après l’office, alors qu’elle avait quatre ans, elle avait déjoué la surveillance de ses parents pour se faufiler parmi les fidèles vers l’instrument installé dans un coin de l’abside, à droite de l’autel. Elle savait que pénétrer dans le chœur n’était pas bien et qu’elle se ferait probablement réprimander, mais la curiosité l’avait emporté. Profitant de l’inattention de chacun, elle s’était hissée sur le banc de velours placé devant l’instrument. Elle avait soulevé le cache avec précaution et effleuré d’un doigt léger une touche nacrée avant de l’enfoncer résolument, fascinée par la relation de cause à effet et la magie du son qui en naissait. Après une ultime hésitation, elle s’était enhardie aux touches voisines, provoquant avec ravissement « sa » cause et « ses » effets à elle !
L’organiste avait naturellement dressé l’oreille en entendant les notes résonner dans l’église et s’était rapproché, étonné de reconnaître la jeune Laura Hesseling au clavier. Il connaissait bien ses parents pour avoir bavardé de nombreuses fois avec eux. Wyatt et Eleanor Hesseling travaillaient dur à la ferme pour subvenir aux besoins de leur famille et rentabiliser leur exploitation. Il ignorait que leur petite dernière appréciait la musique ! Après l’avoir observée en silence, il s’était assis à côté d’elle et lui avait montré comment placer ses doigts sur les touches. Un peu gênée d’avoir été surprise, mais encore plus curieuse d’apprendre, Laura s’était prêtée à l’exercice avec application. Elle aimait bien le vieil Elijah Morton. Ancien maître d’école et professeur de piano à la retraite, il avait toujours un mot ou une attention gentille à son égard lorsqu’ils venaient chaque semaine. Ils l’écoutaient avec plaisir durant l’office et l’appréciaient pour son ouverture d’esprit et sa culture.
Il lui demanda quel air elle souhaiterait entendre. Prise de court, elle cita la berceuse que lui chantait leur mère chaque soir pour l’endormir. Elijah hocha la tête et lentement, joua le morceau. Laura observait ses mains avec attention, subjuguée par leur mobilité. Quand il eut fini, il sentit son envie et lui dit simplement.
— À toi, maintenant, Laura.
Elle se redressa et le front plissé de concentration posa un doigt sur les touches, puis deux, et égrena au ralenti l’air de façon presque parfaite.
Elijah, silencieux, fixa la fillette pensivement. Laura se tortilla sur son siège, persuadée qu’elle avait mal fait et allait se faire gronder. Au lieu de cela, il lui demanda doucement.
— Aimerais-tu apprendre à jouer ?
Elle ouvrit de grands yeux et acquiesça timidement, puis secoua la tête avec regret.
— Nous n’avons pas d’orgue à la maison.
Elijah esquissa un sourire.
— Celui-ci fonctionne très bien, tu sais !
Il posa une main amicale sur son épaule et se leva.
Ses parents arrivaient aux côtés du révérend Jacob, inquiets de son absence. Ils s’excusèrent auprès d’Elijah du dérangement, les saluèrent tous les deux et rejoignirent leurs garçons qui les attendaient dans le pick up pour rentrer à la ferme.
Le révérend tourna un regard interrogatif vers l’organiste. Celui-ci se fendit d’un large sourire.
— Je pense que je vais bientôt reprendre du service…
Ils laissèrent passer la semaine pour s’entretenir avec les Hesseling à la fin de l’office suivant. Ils mirent en avant les évidentes dispositions prometteuses de leur fille malgré son très jeune âge et Elijah offrit de lui dispenser bénévolement des cours de piano. Il argua habilement du sien qui avançait, insistant sur la nécessité de prévoir une relève au sein de la paroisse, lorsque ses doigts, trop perclus de rhumatismes, ne pourraient plus assurer l’accompagnement à l’harmonium
D’abord surpris de la proposition, Wyatt et Eleanor s’interrogèrent, inquiets. Laura avait à peine quatre ans ! Embarrassés, ils demandèrent un délai de réflexion. Eux-mêmes n’avaient jamais pratiqué d’instrument ni aucun de leurs quatre autres enfants, des garçons robustes et éveillés, plus intéressés par le football américain, le lancer de fléchettes ou par les filles ! Devant le désir sincère de Laura, ils acceptèrent. Laura resterait donc à l’église après l’office dominical et Elijah l’initierait aux arcanes du solfège et de la musique durant environ une heure.
Les Hessling avaient approuvé, pensant qu’elle s’en lasserait, mais cela avait été tout le contraire. Au fil du temps, l’heure en question s’allongea et ne suffit plus. Aussi bien pour Laura, habitée d’une soif insatiable d’apprendre, que pour Elijah, complètement investi dans sa formation, subjugué par les facilités de la fillette.
Une année s’écoula, puis un autre et une autre encore, et le temps continua de filer. Incroyablement douée, elle avait rapidement brûlé toutes les étapes de l’initiation pour passer, sans transition, des morceaux basiques à des pièces plus difficiles.
Dans une petite communauté, tout se sait et les aptitudes musicales de Laura Hesseling eurent tôt fait de franchir les limites de Greenfield, puis de Whitewater. Au fil du temps et de ses progrès, les paroissiens se transmirent le mot et de semaine en semaine leur nombre ne cessa de croître de façon significative. Le nombre exponentiel de personnes restant dans l’église après l’office chaque semaine ne manqua pas d’interpeller chacun. Du jamais vu de mémoire d’habitants !
Vivant tous, pour la plupart, dans des endroits reculés, la messe dominicale représentait pour chacun le seul moment où se recréait le lien social et où les différentes communautés se retrouvaient et échangeaient. La nouvelle de la présence d’une très jeune organiste extrêmement douée aux côtés du vieil Elijah avait parcouru les environs et tous voulaient écouter le petit prodige. La curiosité de départ fit place, au fil du temps, à un véritable engouement. À tel point que le révérend prit l’habitude de laisser les portes de l’église ouvertes le dimanche pour que tous puissent suivre l’office, provoquant une belle pagaille en centre-ville. Le shérif dut même instituer un système de circulation et de parking en dehors de la ville pour que cet afflux inattendu ne nuise pas à l’ordre public. Pour finir, Greenfield devint un lieu de rencontre incontournable.
Nullement dupes face à cette vague soudaine de piété, même s’ils étaient ravis d’avoir gagné de nouvelles ouailles, le révérend Jacob et son organiste aboutirent à une conclusion commune devant l’ampleur du phénomène. Une visite aux parents de Laura s’imposait. Ils se rendirent donc tous les deux à la ferme des Hessling pour s’entretenir de l’avenir artistique de leur fille.
Le révérend tut l’engouement suscité par Laura parmi ses paroissiens et ne parla que de ses progrès fulgurants et réguliers, appuyé par un Elijah dithyrambique. Elle prenait ses leçons depuis quatre ans maintenant avec toujours le même enthousiasme et le vieil harmonium de l’église marquait singulièrement ses limites. Le révérend Jacob mit en avant le talent inné de leur fille, « un don de Dieu » qu’il ne fallait pas gâcher, et leur suggéra d’acquérir un vrai piano. Plus apte à la faire évoluer, il lui permettrait de travailler ses gammes à sa convenance chez elle.
Wyatt se contint. Un piano à la ferme ? Et avec quel argent ? Même s’ils ne manquaient de rien, sept bouches à nourrir constituaient un challenge de chaque jour où le superflu n’avait pas sa place, alors un piano, pensez donc ! Il comprenait néanmoins la passion de sa fille car lui-même aurait aimé apprendre la musique. Mais quand bien même aurait-il disposé de la somme, il l’aurait investie dans l’achat de bêtes ou de matériel, certainement pas dans un piano !
Il rejeta poliment, mais fermement la proposition du révérend. Pour couper court à tout malentendu, ils suspendirent les cours de leur fille, sans imaginer la vague de protestation que leur refus allait susciter. Les offices se poursuivirent comme par le passé, toute prolongation supprimée.
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