
À l'aube des origines: La légende d'Argassi V Première partie
Chapitre 3
La nouvelle eut tôt fait de se propager dans toute la ville et ses environs, au grand dam des paroissiens habitués à leur parenthèse musicale. Au bout de trois mois, n’y tenant plus, les fidèles se regroupèrent et demandèrent à parler au révérend Jacob. Écouter jouer la petite Laura était devenu pour eux une évidence autant qu’un besoin et l’église un point de rendez-vous obligatoire, partage commun d’émotion
Étonné de leur démarche, le révérend Jacob leur expliqua les réticences des Hessling. Ils discutèrent longuement et décidèrent de créer une cagnotte pour acheter un piano d’occasion à Laura, avec une condition, cependant. Puisqu’ils ne pourront plus l’écouter comme par le passé, un moment devra lui être réservé après la célébration du dimanche où elle jouera pour la communauté. L’affaire entendue, le révérend Jacob et Elijah rejoignirent la ferme des Hessling un soir de semaine, accompagnés d’une délégation conséquente de paroissiens.
Tirés de leurs occupations respectives par le bruit d’automobiles venant sur leur chemin, Léonor sortit de l’étable en compagnie de Laura et de son plus jeune fils, tandis que Wyatt et les garçons rentraient des champs.
Ils se regroupèrent sur le pas de la porte et regardèrent le convoi pénétrer dans la cour, dans l’expectative, inquiets de cet afflux inattendu de voitures. Il s’arrêta au milieu et chacun en descendit, debout près de son véhicule, saluant de loin les Hessling. Le révérend descendit à son tour du pick up Chevrolet bâché en tête de colonne et s’avança vers eux, avenant.
— Eleanor, Wyatt, les enfants…
Wyatt lui rendit son salut.
— Révérend… Que se passe-t-il ?
Le Révérend Jacob sourit, rassurant.
— Rien de grave, n’aie crainte ! Juste une visite de courtoisie !
Wyatt jeta un coup d’œil méfiant derrière lui.
— Une visite de courtoisie, vraiment ? Tous ensemble ?
Il acquiesça.
— Notre communauté est très soudée, tu le sais et pour ce qui concerne l’objet de cette visite, elle a tenu à m’accompagner.
Il prit un temps et poursuivit.
— As-tu repensé à notre dernière conversation ?
Wyatt se rembrunit. Si le révérend voulait parler de cette stupide histoire de piano, oui, il y avait repensé ! Elle avait soulevé assez de polémiques à la maison ! Léonor s’était dressée contre lui et avait tenté de le faire fléchir. Elle savait pourtant très bien qu’ils n’avaient pas d’argent à jeter par les fenêtres ! Pour la première fois au bout de tant d’années, la discussion s’était envenimée et elle avait claqué la porte. Il avait dû promettre d’y réfléchir pour enterrer la hache de guerre. Il demanda prudemment.
— À quel propos ?
— À propos de Laura et de son don du ciel.
C’était bien ce qu’il pensait. Il secoua la tête fermement en glissant un regard vers sa fille qui tenait, serrée très fort, la main de sa mère.
— Je vous l’ai dit, révérend, nous n’avons ni les moyens ni de temps à consacrer à…
Il faillit lâcher « ces enfantillages », mais se retint juste à temps de peur de le vexer face à ce qu’il nommait le don de Dieu.
— … euh… ce genre d’activité.
Le révérend Jacob hocha la tête.
— Je m’en doutais…
Sur un signe, l’un des hommes débâcha le pick up, mettant au jour un piano droit.
Laura écarquilla les yeux de stupéfaction. Sans doute plus de première jeunesse si l’on en jugeait par la patine de son bois roux, l’instrument luisait doucement et elle le trouva absolument magnifique. Elle ne comprenait toutefois pas les raisons de sa présence dans sa propre cour avec un quart de la ville derrière lui !
Wyatt contempla l’instrument, le visage fermé.
— Je ne comprends pas…
— Je te le répète, Wyatt, ta fille est extrêmement douée et ce serait péché d’entraver ce don ! Ce piano vous appartient désormais ! Tous les paroissiens présents et ceux qui n’ont pas pu venir ont contribué spontanément à l’acquérir pour lui permettre de continuer à apprendre et à en jouer.
Wyatt pâlit. Il jeta un regard rapide vers Eleanor aussi surprise que lui, pour s’assurer qu’elle n’avait rien à voir là-dedans.
— Sauf votre respect, révérend, j’ai pourtant été clair et n’ai pas demandé la charité ! Nous sommes des fermiers et rien d’autre. Chacun à sa place !
Le révérend connaissait parfaitement l’histoire des Hessling, avec les renoncements et sacrifices auxquels ils avaient dû faire face et étaient encore confrontés en reprenant la ferme familiale. Wyatt n’avait pas toujours été propriétaire de l’exploitation laitière, tant s’en faut ! Au terme de brillantes études scientifiques, il avait intégré le prestigieux Massachusetts Institute of Technology à Boston comme chercheur en physique appliquée et y avait rencontré Eleanor, sa future femme, biologiste. Animés d’une même passion, rendre la vie de leurs semblables meilleure, ils avaient travaillé chacun dans leur spécialité sur nombre découvertes destinées à améliorer la vie des gens au quotidien ou à les soigner. Lorsqu’ils comprirent, au fil du temps, que certaines avaient été détournées de leur usage initial à des fins militaires, ils se sentirent trompés dans leurs idéaux et leur engagement commença à se fissurer. Eleanor cessa définitivement son activité à la naissance de leur premier fils, suivie rapidement des trois autres, et Wyatt se retrouva seul, face à une hiérarchie qui trahissait sans état d’âme, selon lui, leur vocation. Quand le père de Wyatt, déjà veuf, mourut à son tour, laissant en héritage une l’exploitation laitière familiale, de plusieurs milliers d’hectares dans le Wisconsin, la suite s’enchaîna logiquement. Désabusé par l’utilisation dévoyée de leurs recherches, il démissionna. D’un commun accord, ils quittèrent le Massachusetts pour un retour à la terre et une vie plus en adéquation avec leurs aspirations, loin de l’agitation des villes. La transition s’avéra compliquée et difficile, mais il savait que jamais ils ne regrettèrent leur choix, heureux de voir grandir leurs enfants dans un environnement sain et naturel. Laura, cadeau inattendu de leur nouvelle vie, naquit là-bas.
Le révérend ne voulait pas s’immiscer dans leur existence ni apparaître en donneur de leçon. Il appréciait leur courage et leur engagement, mais il se devait d’intervenir au profit de la petite mélomane. Il posa une main apaisante sur son épaule.
— Ne te méprends pas, Wyatt ! Je ne cherchais nullement à te blesser ! Il n’est en aucune façon question de charité ici ! Vois cela comme un investissement commun, au même titre que certains des véhicules agricoles acquis par l’ensemble de la communauté que vous utilisez entre vous au gré de vos besoins ! Ce piano appartient à tous et ne constitue qu’un prêt librement consenti par ses propriétaires. Comme je te le disais, un placement sur l’avenir. Nous croyons dans les capacités de ta fille et tenons à l’accompagner dans sa progression. Pense à ton père, Wyatt ! Il a su te suivre dans ton désir de poursuivre de longues études, même si à l’époque, il aurait certainement préféré t’avoir à ses côtés à la ferme. Ne refuse pas à Laura semblable chance !
Le révérend se tut et laissa les mots suivre leur chemin, Wyatt et Eleanor décontenancés. Les garçons gardaient un silence prudent, conscients de la tension ambiante, quant à Laura, elle ne quittait pas des yeux l’instrument, n’osant espérer une issue favorable.
Eleanor pressa discrètement le bras de son mari.
— Un prêt ? grommela-t-il à contrecœur.
— Exactement ! Un prêt qui durera tant qu’Elijah lui enseignera la musique !
Le révérend marqua un temps d’arrêt
— Ce prêt a cependant une condition.
Wyatt attendit la suite, méfiant.
— Laura devra venir interpréter à l’église chaque dimanche matin après l’office, un morceau de son choix.
Le révérend poursuivit avec sérieux.
— Crois bien que j’aurais préféré garder Laura dans notre église pour ses leçons comme par le passé. Grâce à elle, je n’avais jamais vu autant de fidèles suivre les offices en même temps ! J’avoue que nous avons été quelque peu dépassés par l’ampleur du phénomène, jusqu’à notre shérif, bien en peine pour gérer cette affluence ! Comment imaginer que tant de personnes aimaient écouter la musique sacrée ? Elle a su fédérer des gens au-delà même du comté ! Aucun d’entre eux ne voulait se résoudre à cette suppression, aussi sont-ils venus nous trouver, Elijah et moi, pour nous soumettre une proposition assortie de cette condition. Tu peux naturellement la refuser, auquel cas nous rapporterons l’instrument au marchand et oublierons toute cette histoire. Vois cela comme un échange de bon procédé entre voisins, une forme d’association, en quelque sorte !
Eleanor consulta son mari du regard et sans lui laisser le temps de parler, répondit.
— Croyez bien que cette proposition nous honore et nous vous remercions infiniment de ce… prêt. Cependant, il me semble que la principale intéressée a son mot à dire…
Elle se tourna vers Laura cramponnée à sa main, quêtant d’une supplique muette l’approbation de son père.
— Qu’en penses-tu, Laura ?
Wyatt hocha la tête, résigné. Laura soupira de soulagement et avec un sourire timide, énonça d’une voix claire.
— Je suis d’accord !
Tout rentra donc dans l’ordre et reprit un cours normal. On installa le piano dans la salle commune de la ferme et les leçons de Laura se poursuivirent à la maison. Comme convenu, elle jouait une heure tous les dimanches après l’office, pour la plus grande joie des paroissiens toujours aussi assidus
Elijah diversifia son enseignement, passant des pièces religieuses aux plus traditionnelles et Laura se plia à l’exercice avec bonheur. Elle pratiquait le piano depuis quatre ans, maintenant, et dévorait les partitions avec une sensibilité et une facilité déconcertante. Dès l’école terminée, elle restait des heures à travailler ses gammes. Quand elle ne jouait pas, elle écoutait des disques de musique classique dont elle s’amusait à reproduire les morceaux de mémoire, à la note près.
Sa maturité et la finesse de son jeu incitèrent Elijah à proposer à ses parents de l’inscrire au prestigieux concours de piano de Cleveland dans sa catégorie d’âge. Son père, réfractaire au premier abord, céda sous la pression conjuguée de sa femme et de sa fille et l’accompagna en voiture au concours. Une véritable expédition pour eux qui n’étaient jamais sortis de leur campagne, qu’elle remporta haut la main.
Chaque lauréat avait ensuite eu le privilège de jouer au Severance Hall aux côtés du très renommé orchestrephilharmonique de la ville. La célèbre Ivy Brand, ancienne concertiste et professeure de piano dans le même Institut, membre du jury l’avait alors remarquée. Impressionnée par sa prestation, elle avait immédiatement senti la pépite et quelques jours plus tard, s’était rendue à Greenfield pour rencontrer les parents de Laura et les convaincre du potentiel de leur fille. Elle les invita à lui faire passer les auditions de septembre pour intégrer l’Institut où elle pourrait travailler son instrument avec des professeurs confirmés, tout en suivant des études générales. Elle se proposait d’être son contact permanent là-bas et de la chaperonner lors de ses déplacements dans sa carrière naissante.
Ils l’avaient écoutée avec réserve, déstabilisés par le tour inattendu pris par les évènements. Même si la réussite de leur fille les rendait fiers, ils n’avaient nullement anticipé de suite concernant une éventuelle « carrière ». Laura n’avait que dix ans ! Comment envisager de la laisser partir loin de chez eux, toute seule ! De toute façon, ils n’avaient pas les moyens de l’inscrire dans une école privée.
Ivy les rassura et leur expliqua qu’elle pourrait bénéficier d’une bourse d’études qui couvrirait ses frais de scolarité. Elle serait prise en charge en tant que pensionnaire dans l’une des structures de l’école, comme beaucoup d’étudiants venus des quatre coins du pays ou même de l’étranger.
Ils avaient demandé un temps de réflexion et consultèrent Elijah en présence du révérend Jacob, pour avis. Elijah les encouragea à lui faire confiance. Même s’il excellait à l’harmonium, il se sentait désormais limité face au potentiel de Laura. Elle devait passer à la vitesse supérieure ! Et puis les années passaient et il ne pourrait pas toujours la suivre si elle devait se déplacer en concerts, comme il en avait l’intuition ! Sa progression fulgurante nécessitait un vrai encadrement professionnel. Ivy Brand incarnait « la » référence dans le monde de la musique et son parrainage se montrerait précieux. Ils acceptèrent.
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