
Dans les bras du businessman
Chapitre 2
– Pas ce genre-là, non... désolée.
– Suivante ! beugle le col roulé blanc en balançant ses deux portables sur son bureau.
Si je pouvais vomir sur commande, j'aspergerais bien toute cette agence de mannequins aux murs immaculés. Manque de bol, je n'ai rien pu avaler ce matin, tellement j'étais stressée par cet entretien.
Ce n'est pas mon rêve, non. Juste une idée de mon mec qui bosse dans « le milieu » et me trouve magnifique, lui. Juste un possible gagne-pain, parmi mes mille petits boulots qui me permettent de survivre en continuant mes études. Entre les baby-sittings, les cours de soutien, les extras dans des restos et les promenades de chiens, le mannequinat pourrait mettre du beurre dans les épinards et peut-être aussi me réconcilier avec moi-même. Me faire prendre une petite revanche sur la vie.
Mais apparemment, ce ne sera pas pour aujourd'hui. Je ramasse mes escarpins neufs, les fourre dans mon immense sac et remets mes sandales plates, avant de quitter les lieux sans un mot ni une larme : ces gens-là n'auront rien de moi.
Ni « ça » ni rien d'autre.
Une fois dehors, j'attends que la foule et le bruit des Champs-Élysées emplissent de nouveau mes oreilles, mon cœur et mon cerveau, que l'air chaud de la fin de matinée sèche mes mains moites et mes yeux brillants, que la terre se remette à tourner, comme elle l'a toujours fait, et m'entraîne avec elle. Je souris en me rappelant que rien d'autre ne compte qu'être en vie. Et que la vie continue, toujours. Elle suit son cours, à condition que vous suiviez le mouvement aussi.
Hop, hop, hop !
C'est mon cri de guerre préféré. Mon unique mot d'ordre, ces trois petits mots qui n'en sont même pas, un peu ridicules, enfantins, mais qui arrivent toujours à me faire sourire.
– Allô ?
– Élie, c'est moi.
– Ça va, chou ?
– Ouais, mais je viens encore de me faire jeter d'une agence.
– Ils t'ont demandé de te mettre en lingerie ?
– Touché... Ils me trouvaient « prometteuse », jusque-là.
– Tu l'es, Léo !
– Je devrais peut-être me contenter des castings pour les catalogues defringues, non ? Au moins, ils ne chipoteraient pas. Ça paie mal mais, eux, ils me prennent !
– Ton book est super, tu es ultra-photogénique, je sais que tu peux percer.
Tes dernières photos plaisent beaucoup...
– Tu dis ça parce que c'est toi qui les as prises !
– Peut-être, reconnaît mon mec en riant.
La voix d'Élie me fait du bien. Ses encouragements, sa légèreté. C'est un mec simple, posé. Respectueux des femmes, bien élevé. Photographe passionné et pourtant humble. Il a envie de réussir mais davantage, je crois, de me voir m'épanouir.
– Tu as encore un rendez-vous dans une agence aujourd'hui, non ? relance-t-il, enthousiaste.
– Oui, dans le Marais. Je suis en chemin... Tu as noté S&S dans monagenda, c'est quoi ?
– Strange & Strong, l'agence qui cartonne en ce moment. Ils sont spécialisés dans les physiques extraordinaires, les mannequins atypiques... et ils font fureur dans le monde de la mode et du luxe.
– Jamais entendu parler, avoué-je.
– Évite juste de le leur dire pendant l'entretien.
– Je n'y connais vraiment rien... Tu ne veux pas y aller à ma place ? Tu n'auras qu'à leur dire que ton truc extraordinaire, à toi, c'est d'avoir une barbe, du poil aux pattes et de t'appeler Léonore.
– Je ne pense pas qu'ils apprécient beaucoup ma démarche en talons hauts... Mais toi, je suis sûr que tu vas leur plaire, même sans barbe !
– Hop, hop, hop, alors...
– Hop, hop ! À ce soir pour fêter ça.
Il est confiant. Peut-être trop. Mais Élie a ce petit soupçon d'insouciance qui me manque, cet optimisme à toute épreuve, cette capacité à foncer sans réfléchir qu'ont les gens qui ne sont jamais pris de porte dans la figure. Tout lui a toujours réussi, à lui. Bonne famille, beau garçon, études sympas, métier passionnant, carrière qui commence à décoller. Pas ou peu de complications.
Sauf moi. La fille qu'il a choisie.
Et qu'il tente de tirer vers le haut.
– Élie ? murmuré-je juste avant qu'il ne raccroche.
– Quoi ? – Merci.
C'est parti.
Je fourre ma besace dans le panier d'un Vélib', passe ma carte sur le lecteur et m'élance en pédalant dans le Paris joyeux, bruyant et lumineux du mois de mai. J'aime l'effervescence de cette ville lunatique, comme moi, vibrante, fourmillante, inconstante, qui passe du rire aux larmes, du beau au sale, du fou au sage, qui change de décor et d'ambiance à chaque angle de rue. Je quitte les Champs animés pour me faufiler le long des quais de Seine, je roule un moment face au vent, longe le jardin des Tuileries, croise le joli pont des Arts dépouillé de ses cadenas d'amoureux, puis le somptueux Pont-Neuf. Je me fais klaxonner devant la fontaine du Châtelet, siffler par un bouquiniste qui s'ennuie, et insulter par un scooter pressé.
Ça glisse sur moi comme tout ce qui ne me tue pas.
Deux mecs m'offrent un verre à un feu rouge, attablés sur la terrasse du bistrot Marguerite ; je décline d'un sourire et grille le feu pour foncer vers le Marais. Je prends la rue Saint-Paul toute resserrée, où la piste cyclable devient juste un étroit bout de caniveau ; je me fais des petites frayeurs et je ris toute seule en me traitant de folle ; je me demande si je veux mourir et je me réponds bien sûr que non ; je me promets de m'acheter un casque, Élie me l'a demandé cent fois, peut-être pas demain mais bientôt ; je continue dans la rue de Turenne et je croise une boutique de lingerie ; je pense déjà à autre chose, à mon corps en vie que j'aime tant quand il pédale et pulse et rit, quand il me mène où bon me semble, ici ou au bout du monde, et à ce même corps que je déteste quand il se dénude et me trahit, et m'empêche d'avancer, bloquée, immobile, enfermée sous cette peau que je voudrais m'arracher.
Places des Vosges, je suis arrivée.
Je ne viens jamais par ici. Je connaissais déjà ce joyau bien caché, ce carré de pelouses ensoleillées, bordées d'arbres et d'immeubles en briques rouges, mais j'avais oublié comme c'est beau. Au pied des hôtels particuliers, des arcades qui abritent boutiques de luxe et galeries d'art, restos hors de prix et terrasses bondées de privilégiés. Des fringues, des tableaux et des Perrier citron que presque personne ne peut s'offrir... mais que l'on regarde tous avec des yeux d'enfant émerveillés.
Cette agence de mannequins n'est définitivement pas comme les autres. La vitrine a été peinte en noir, mais grossièrement, comme gribouillée au marqueur avec quelques vides transparents laissés çà et là. En haut, le logo de Strange & Strong est collé dans une police argentée, droite et épurée. Mais dans le a de « Strange » et dans le o de « Strong » se dessinent deux yeux qui me fixent et me collent des frissons.
« Étranges » et « forts », oui. Et les mots sont faibles.
Je m'appuie contre une colonne des arcades pour troquer de nouveau mes sandales contre mes escarpins. Le vélo m'a donné chaud et mise en retard. Le dessin du regard n'arrange rien. Je lisse ma longue frange qui protège mon cerveau en ébullition et me colle au front, je remonte mon jean et ajuste mon soutif sous mon tee-shirt. Je me chuchote un petit « Hop, hop, hop », prends une grande inspiration et pousse la porte noire, qui me résiste.
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