
Dans les bras du businessman
Chapitre 3
C'est écrit Tirez en tout petit. Mais je pousse un peu plus fort et j'imagine l'écriteau qui me lance « Non, toujours pas ». Et je continue, je m'appuie de tout mon poids, épaule en avant, sur la porte vitrée qui semble maintenant me dire « Vous êtes stupide ou quoi ? ».
– « Tirer », c'est dans l'autre sens, se marre un grand tatoué qui vient m'ouvrir la porte.
– Merci, désolée. Esprit de contradiction, grimacé-je pour ma défense.
– Pas mal, le petit coup d'épaule rebelle genre « Je suis plus forte que le Plexiglas ».
– Ça doit être l'habitude de me prendre des portes dans le nez.
– Détermination, persévérance, autodérision... c'est tout ce qu'il te faudra dans ce métier ! reprend-il, rieur.
– Ils devraient songer à ajouter un écriteau « Merci de ne pas défoncer la porte », ajouté-je.
– « Même si vous avez vraiment envie de percer ! » poursuit-il.
Je souris, amusée. Et soulagée d'avoir une conversation normale, peutêtre même agréable, avec ce mec à l'allure pourtant flippante. Très musclé, il porte un débardeur ample, rose poudré, et un bermuda découpé dans un jean clair, des claquettes aux pieds et des tatouages absolument partout, du bout des orteils à la racine des cheveux. Ses doigts, son cou, ses oreilles et même les côtés rasés de son crâne sont remplis de dessins colorés, plus ou moins figuratifs. Je ne peux pas m'empêcher d'observer le mélange de signes tribaux, de fleurs, de poissons, de portraits, de monuments, de dragons, d'écritures asiatiques ou de créatures non identifiées.
– Pardon, je déteste quand on ne me regarde pas dans les yeux. Je suisLéo, j'ai rendez-vous ici à... il y a dix minutes.
– Pas de souci, j'ai l'habitude. Pour les regards et pour les retards. Onn'est pas faciles à trouver. Matthias, cofondateur de l'agence.
Il me tend la main pour serrer la mienne et je regrette aussitôt de m'être sentie si à l'aise.
– Oh, pardon ! J'étais persuadée que vous étiez mannequin et que vous veniez aussi pour un entretien.
– Je sais, personne ne pense qu'un mec comme moi peut avoir un boulotsérieux ou un titre important. C'est en partie pour ça que cette agence existe.
– Je vous prie de m'excuser. Il me faut vraiment des écriteaux plus clairspour tout...
– Tu peux quand même me tutoyer, me rassure-t-il en souriant. Et continuer les blagues, ça me change des filles ultra-stressées ou déjà blasées.
– Du stress ? Je ne vois vraiment pas pourquoi !
J'ironise tout en baladant mes yeux ébahis autour de moi : sol en béton ciré anthracite, murs couverts de fresques contemporaines façon street art, hauteur sous plafond démente et immense open space mélangeant des espaces de travail et de détente.
– Je te fais visiter rapidement ? me propose Matthias. L'agence grouille de monde d'habitude, mais la plupart sont en shooting ou en pause déjeuner.
Il part en claquettes devant moi et pointe nonchalamment des endroits du doigt, un coup à droite, un coup à gauche. Ici, un salon cosy aux canapés modulables, fauteuils design et gros ballons de couleur servant apparemment de sièges. Là, une salle de réunion avec des bureaux hauts, des tabourets de bars et des gens debout face à leur ordinateur. Plus loin, une sorte de cuisine ouverte remplie de frigos transparents, de vaisselle colorée en libre-service et de machines à café modernes qui font aussi sûrement photocopieuses. Dans un angle, un coin jeux avec un baby-foot vintage, une table de billard, des poufs enfoncés face à une console vidéo dernier cri et même une balançoire suspendue au plafond. Et au milieu de tout ça, un long podium serpentant dans l'agence de part en part, dont le sol est composé de dizaines d'écrans projetant des photos de mannequin, des campagnes de pub et des défilés de mode.
– Si tu as toujours rêvé de piétiner des gens, c'est le moment, me proposele tatoué dans un grand sourire.
– Sans façon, décliné-je en marchant sur le côté.
– Bonne réponse. On va passer dans le bureau de mon associé pour faireconnaissance.
– OK, bredouillé-je en sentant la pression monter.
– Pour info, je suis le « Strange » de la bande. Tu vas rencontrer le « Strong »... et il porte aussi bien son nom que moi.
– Je ne sais pas ce que ça veut dire mais j'ai peur, avoué-je dans un petitrire étouffé.
– Eh bien, tu as tout compris : on ne sait jamais ce qu'il veut dire mais on sait qu'il fait peur, me glisse Matthias avant de me faire passer devant lui.
Il s'approche d'un grand cube logé au fond de l'agence, dont toutes les parois sont faites de miroirs. Le premier associé m'ouvre la porte pour me faire entrer dans le bureau du second. Et c'est comme s'il venait de me jeter dans un gouffre, une cage aux lions, un cachot transparent. Le sol s'effondre sous mes pieds et le plafond semble me foncer dessus pour m'écraser.
Je le reconnais dans la seconde.
Wolf.
Wolf Larsson.
Ça ne me tue pas, mais ce n'est pas loin.
Sa beauté me fait mal. Et son regard, avant tout le reste. Le même que sur le logo de l'agence. Les mêmes yeux de loup que dans mes souvenirs, mes pires cauchemars. Clairs, perçants, presque translucides. Inoubliables. Insupportables. Le plus beau regard que j'aie vu de ma vie, le plus terrible aussi.
Le dernier regard que j'ai croisé, il y a huit ans, quand tout a basculé, avant le trou noir.
Malgré le choc qui me pétrifie, un réflexe de survie me fait faire demitour. Je fuis : c'est la seule issue possible. L'unique chose à faire.
– Viens t'asseoir, Léonore.
Personne ne m'appelle jamais par mon prénom tout entier. Personne n'a ce son féroce qui lui sort de la bouche. Personne d'autre que Wolf.
Dans mon dos, sa voix me fait l'effet d'un coup de poignard. Pile entre les omoplates. Droit dans la colonne vertébrale. L'estocade m'empêche de bouger, de respirer, de penser. Il n'y a plus que mes sens qui marchent : cette pointe d'accent suédois vient se loger dans mes oreilles comme une flèche, en réveillant ma mémoire, ce timbre de voix légèrement cassé vient se couler dans ma peau comme une vague de lave qui ravage tout sur son passage. Et même ce silence me fait de l'effet, comme si je pouvais le deviner en train de me regarder de nouveau, de me déshabiller d'un seul coup d'œil, de me mépriser à la pointe de l'un de ses petits sourires si rares.
Je n'étais rien pour lui. Je dois être encore moins que rien. Et cette seule pensée me donne la force de me retourner.
– Pourquoi tu n'es même pas étonné de me voir ? sifflé-je en plissant les yeux.
– Léonore, répète-t-il calmement.
– Ne dis pas mon prénom !
– Viens t'asseoir.
– Non. Qu'est-ce que je fais ici ? Et qu'est-ce que tu fous de nouveau dans ma vie ?
J'ai prononcé la première question en chuchotant. La seconde en hurlant.
Et je fuis encore une fois : avant que sa voix si profonde ne m'enveloppe, que ses yeux si troublants ne m'engloutissent. Et que tout mon passé ne me rattrape.
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