
Dangereusement tien
Chapitre 3
Épiée
Déjà deux semaines que je reste enfermée dans mon appartement. J'ai annulé mes cours et mes répétitions pour rester cloîtrée chez moi, sous un plaid, une bassine à côté de moi et un livre sur les genoux. Je ne cesse d'être malade. Mes nuits sont désastreuses, je cauchemarde, je vois à travers les yeux d'un loup et ceux d'un inconnu. C'est comme si mon imagination prenait le dessus et que je perdais le fil de la réalité.
Malgré les antibiotiques, ma morsure ne change pas, elle reste boursouflée et douloureuse, purulente et rouge. Je vomis souvent, je n'arrive pas à m'alimenter, j'ai perdu beaucoup de poids mais retourner chez le médecin voudrait aussi dire me faire hospitaliser. Ce n'est pas une option pour moi. J'ai seulement la sensation d'être en train de mourir mais je préfère mourir chez moi que sur un lit d'hôpital.
Il fait nuit et froid, j'ai enfilé ma veste en cuir par dessus un gros pull blanc et me suis emmitouflée dans une écharpe en laine. Mon chignon est déstructuré, mes cernes font trois kilomètres et ma peau est terne comme celle d'un cadavre. Néanmoins je pousse mon cadis dans les rayons du supermarché à la recherche de quelque chose que mon estomac accepterait de garder.
Des chips ?
Trop de sel.
Des gâteaux ?
Trop de sucre !
Des boîtes de conserve ?
Les bouillis c'est pas mon truc.
De la viande ?
...
Je reste devant les frigos qui me proposent une ribambelle de viandes, rouges, blanches, hachées, entières... mon ventre se met alors à gargouiller en regardant toute cette nourriture. J'ai toujours rêvé d'être végétarienne, parce que je me suis toujours souciée du bien être animal. Mais ce soir, les viandes... elles me donnent tellement envie.
Tout en fixant ces morceaux d'animaux, j'ai l'impression qu'on me dévisage. Je me redresse et regarde au bout du rayon, l'homme qui s'y trouvait fait mine de rien et regarde des produits. Sa posture, sa prestance et sa barbe me disent quelque chose. Ce type, j'ai l'impression qu'il me suit constamment, où que j'aille, chaque fois que je sors, il est là. Je le sais. C'est comme si je sentais son odeur et que je la reconnaissais.
J'ouvre un frigo, prends trois paquets de viande hachée et file à la caisse. Je regarde toutes les personnes qui se trouvent autour de moi, m'empresse de payer mes biens puis file avec mon sac jusqu'à l'arrêt de bus.
- Espèce de psychopathe, je murmure pour moi-même.
C'est l'une des raisons pour lesquelles je sors le moins souvent de chez moi. Quand on écoute les informations, ou qu'on lit les journaux, on en apprend des choses horribles qui sont arrivées non loin de chez nous. Je n'ai jamais été ce genre de personne qui se dit que ce qui arrive aux autres ne lui arrivera jamais. La preuve avec cette attaque de loup. Si j'avais été stupide, j'aurais pensé que ça ne pouvait pas m'arriver. Mais étonnamment, je m'en étais douté.
Je monte dans le bus lorsqu'il s'arrête et m'assois à la première place que je vois. Automatiquement, probablement dû à la fatigue, j'appuie mon front contre la vitre froide. Quand il démarre, je fais l'erreur d'ouvrir les yeux. Cet homme est encore là, à me regarder. Je me redresse et le seul réflexe que j'ai à cet instant, c'est de lui faire un doigt.
Arrivée chez moi, je prends les escaliers puisque l'ascenseur est en panne. Mon endurance a totalement disparu, c'est un exploit que je parvienne à atteindre le seuil de ma porte en vie. Je m'enferme et pose ma viande sur le bar. Je reste un moment immobile à la regarder, le ventre qui gargouille.
J'inspire profondément et je me lance, me laissant guider par mes envies. J'ouvre le premier paquet de viande haché et en prend une poignée que j'enfonce dans ma bouche. Bizarrement, cela ne m'écœure pas. En fait, j'en ferme même les yeux et des grognements résonnent dans le fond de ma gorge à mesure que je me gave de viande crue.
Je ne me contrôle plus, je vide tous les paquets, je la mange crue, je la gobe littéralement, comme si c'était le meilleur repas de ma vie alors que depuis des jours je suis malade. Quand les paquets sont finis, j'ai toujours faim et une rage de dents qui m'endort la mâchoire tant elle est violente.
Je respire vite, j'ai des morceaux de viande sur le menton et me dirige vers ma fenêtre. La ville est presque endormie. La lune est haute, à moitié pleine et on dirait qu'elle me regarde fixement. Mais en fait, c'est ce type en bas qui me fixe. Je le regarde et il ne détourne pas les yeux.
- Mais qu'est-ce que tu me veux ?! hurlé-je comme s'il allait m'entendre.
Je plisse les paupières quand je crois le voir bouger les lèvres, comme s'il m'avait entendu. J'écarquille les yeux, soudainement terrifiée et tire les rideaux. Au même moment, on frappe à la porte, j'en sursaute et me laisse glisser contre le mur, des touffes de cheveux entre mes doigts.
- Laissez-moi !
Ce son est beaucoup trop fort pour mes oreilles, ça tambourine contre ma poitrine au même rythme et mes dents me font un mal de chien.
- Allez-vous en !
Je ne cesse de hurler encore et encore et le bruit s'arrête, je relève lentement la tête, les larmes ont ruisselé sur mes joues et mes cheveux sont en pagaille.
- Monroe, c'est moi, c'est Sam, entends-je de l'autre côté.
Je ferme les yeux et renifle en déglutissant difficilement.
- Vas-t-en...
- Je m'inquiète pour toi, j'ai plus de nouvelles. T'es sûre que ça va ? Je t'ai entendu hurler.
- Il faut que tu t'en ailles ! Je suis sûrement contagieuse !
- Mais de quoi tu parles ? Laisse-moi entrer et t'aider !
- Non !
Je vois la poignée qui bouge. Je me lève d'un bond et me jette sur la porte pour la garder fermée. Il suffit qu'il l'entrouvre pour voir mes paquets de viande crue, malgré mon verrou, on peut voir dans mon appartement. Je suis censée être végétarienne.
- Monroe...
Je l'entends de l'autre côté, je sens sa déception et sa crainte.
- Laisse-moi, s'il te plaît.
Parler me fait mal. J'ai l'impression que mes gencives ont gonflées, que mes dents sont longues et coupantes.
- Je te rappellerai, dis-je d'une voix plus douce.
Je sais qu'il n'est pas dupe et qu'il sait que ça ne va pas. Mon corps est en proie à des décharges d'adrénaline, ma vision se trouble, ma langue gonfle. Je verrouille ma porte et me précipite dans la salle de bain. J'ouvre le robinet et me passe de l'eau fraîche sur le visage, quand je relève la tête, des petites veines sont visibles sous mes yeux, ma peau est terne. J'ouvre la bouche pour regarder mes dents, elles bougent, comme si elles allaient tomber. J'en touche une par curiosité et elle se décroche d'elle-même. Elle tombe dans le fond du lavabo, sous mes yeux horrifiés. J'attrape mes cheveux entre mes doigts, je n'arrive plus à calmer ma respiration et voila que je suis projetée à nouveau dans une vision étrange, à travers les yeux de quelqu'un d'autre.
Cette personne marche calmement, je peux voir ses chaussures noires, tout comme le jean qu'elle porte. C'est un homme qui monte des escaliers. On le bouscule alors il se retourne et je crois reconnaître Samuel qui s'excuse de ne pas l'avoir vu. L'individu ne répond pas et continue son ascension. Il avance maintenant dans mon couloir, le couloir de mon étage et s'arrête devant ma porte.
Oui, c'est bien devant chez moi.
Je cligne plusieurs fois des paupières pour revenir à moi, parvenant enfin à calmer ma respiration.
Puis on frappe trois coups distincts à la porte.
Je vous remercie d'avoir lu !
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