
Colonia
Chapitre 3
3
Kyra contemplait de loin cette fenêtre qu’elle aimait tant. Elle pouvait rester des heures à fixer les arbres d’une forêt ou une étendue maritime. Parfois, elle s’imaginait quelque part, loin du vaisseau, dans l’un de ces lieux. Cette idée lui procurait, en général, un sentiment de calme et de paix.
Son holocom se mit soudain à sonner, ce qui la tira de ses songes. Elle récupéra l’objet situé sur son bureau désordonné. Le nom de son patron y était affiché. Avant de répondre, elle réajusta ses vêtements et se passa la main dans les cheveux pour être présentable. Lorsqu’elle activa enfin la communication, le visage de Ravlock apparut.
— Kyra, ça va bientôt être ton tour, où est-ce que tu es ?
Soudain, ce sentiment de paix qu’elle avait ressenti quelques secondes auparavant se dissipa pour, à nouveau, laisser place à la peur.
— Dans mes quartiers. Je me prépare et j’arrive tout de suite.
Son patron hocha sévèrement la tête.
— Très bien, sois présente dans une vingtaine de minutes au plus tard.
— Entendu, je serai là.
La communication se coupa soudainement. Ravlock Nessah n’avait pas pour habitude de faire dans le détail. Avec le temps, la jeune femme s’était faite à l’humeur constamment froide de son patron. Elle l’avait toujours connu ainsi, et il y avait de fortes chances pour qu’il ne change jamais.
L’Oasis est à une dizaine de minutes d’ici. Ce qui me laisse encore un peu de temps pour me préparer.
Kyra se mit soudain à douter.
Est-ce que j’ai vraiment besoin de faire ça ?
La réponse était affirmative, de toute évidence. Même si ce n’était pas l’idée la plus brillante qu’elle ait eue, ces combats lui permettaient de gagner beaucoup d’argent en très peu de temps. Elle espérait alors, grâce à ces crédits, pouvoir un jour prétendre à une meilleure vie.
De plus, Kyra avait tout simplement besoin de défis au quotidien, d’un objectif auquel elle pouvait se raccrocher. Elle avait besoin de croire qu’elle pouvait faire autre chose que de servir des bières dans un bar. Cette dernière pensée suffit à balayer momentanément ses doutes.
C’est parti.
Le chemin jusqu’à l’Oasisavait fait redescendre la pression. Les coursives étaient désertes et le peu de passagers qu’elle avait croisés lui lançait des regards accusateurs. Lorsque leColoniaavait quitté la station suborbitale terrestre, le capitaine du vaisseau avait conservé le système horaire classique. Les journées étaient donc similaires à celles qui passaient sur Terre. De cette façon, le capitaine était plus ou moins parvenu à créer un rythme de vie à bord du Colonia. Bien qu’aucune restriction de couvre-feu ne soit mise en place, la circulation dans les coursives du vaisseau se faisait plus rare aux heures tardives.
Kyra arriva presque devant les portes de l’Oasis. Elle passa devant un binôme de miliciens. Ils étaient vêtus de leur traditionnelle armure légère et d’un casque opaque ne permettant pas d’apercevoir leurs visages. Seule une grande ligne rouge illuminée, partant de l’épaule pour arriver jusqu’à leurs genoux, contrastait avec cet ensemble sombre.
La jeune femme arriva presque à leur niveau, mais les deux soldats étaient trop occupés pour la remarquer. Actuellement, en procédure de vérification d’identité, ils tentaient vainement d’obtenir des informations précises sur un homme éméché.
Bonne chance les gars.
À bord du Colonia, les miliciens étaient connus pour leur excès de zèle. La sécurité au sein du vaisseau était primordiale. Autant dire que lorsqu’ils étaient chargés d’une mission, ils exagéraient toujours la situation.
À présent qu’il ne lui restait que quelques coursives à traverser, Kyra se reconcentra sur son objectif. La peur n’avait pas disparu, mais sommeillait maintenant au creux de son ventre. Chaque seconde qui passait venait alimenter ce brasier. Elle arriva devant la porte de l’Oasiset s’arrêta pour prendre une grande inspiration.
Elle hésitait, ne sachant si elle devait entrer ou faire marche arrière.
— Je vais gagner, murmura-t-elle, pour se donner du courage.
Elle posa ensuite sa main sur le scan à empreinte digitale situé à droite du sas blindé. Les bipsfamiliers émis par le scanner indiquaient que la jeune femme avait accès à cette partie du vaisseau. Lorsque la porte s’ouvrit, elle fut soudainement frappée par le brouhaha ambiant et l’odeur habituelle de transpiration. À cette heure, la quasi-totalité des clients était saoule et les discussions étaient bien plus bruyantes qu’à n’importe quel autre moment. La plupart des personnes présentes dans cette pièce s’abreuvaient, d’autres dansaient et certaines s’étaient retirées dans des coins un peu plus isolés pour s’adonner à des activités plus intimes.
Kyra pénétra enfin dans l’Oasis. À peine fut-elle entrée qu’elle manqua de peu de se faire violemment bousculer par une femme. Celle-ci venait de déclencher une bagarre en sautant sur un homme qui devait faire au moins deux fois son poids.
La jeune femme reprit son chemin en direction du bar. Pour cela, elle dut slalomer entre des dizaines d’hommes et de femmes éméchés, esquiver les projections de bière de personnes agitant leurs verres et se frôler à des clients qui inspiraient tout sauf la confiance. À seulement quelques mètres de son objectif, un homme attrapa le bras de Kyra et l’attira sèchement contre lui.
— Hé, ma belle, viens voir un peu par ici.
L’homme sentait l’alcool à plein nez. Son haleine nauséabonde n’était rien à côté de l’odeur putride que son corps dégageait.
— Mais… lâche-moi ! cracha Kyra, en tentant de se défaire de l’emprise de son agresseur.
La jeune femme tentait tant bien que mal de se sortir de cet enfer avant que la situation ne dégénère, mais son oppresseur était trop fort.
— Oh arrête de te débattre, je suis sûr que t’aimes ça. Tiens regarde ce que j’ai pour toi.
Il commença à tirer sa braguette et à y plonger sa main à l’intérieur, ce qui semblait beaucoup amuser son public de trois personnes. Au moment où il s’apprêtait à sortir la main de son pantalon, Kyra réussit de justesse à dégager un de ses bras. Elle se saisit très vite d’une cruche de bière se trouvant à sa portée sur la table la plus proche, puis la vida sur la tête de l’homme. Ce dernier lâcha prise et recula de quelques pas. Elle profita de l’effet de surprise pour se dégager et s’élancer vers le bar.
La colère l’envahit.
Il faudrait les enfermer ces pourritures.
Kyra savait qu’elle ne serait pas en sécurité tant qu’elle fréquenterait l’Oasis. Il fallait qu’elle change de secteur d’activité. Cette pensée ne servit qu’à accroître la détermination dont elle avait besoin pour le combat qui l’attendait.
Elle passa derrière le bar et salua Zora, la barmaid qui l’avait remplacée à la fin de son poste.
— Salut, Zora, ça va ? Tu te débrouilles ?
— Oui ça va merci. T’as eu un problème avec ce type là-bas ?
La grande blonde montra du doigt l’homme, trempé de bière qui affichait désormais une mine renfrognée. En voyant le visage haineux que laissait paraître Kyra, la barmaid reprit :
— Je peux faire quelque chose pour toi ?
— Assure-toi qu’il y ait un peu de salive dans sa bière.
— Compte sur moi, chérie, répliqua Zora en esquissant un sourire.
Kyra se dirigea ensuite dans l’arrière-boutique, derrière le bar. Juste avant qu’elle ne pénètre dans la pièce, Zora siffla la jeune femme.
— Hé, Chérie ! cria la grande blonde. Casse-lui la gueule !
La jeune femme esquissa un sourire et envoya voler un bisou dans la direction de sa collègue.
Une fois à l’intérieur de cette pièce froide et tamisée, Kyra vint se positionner devant une immense trappe métallique située sur le sol. La combattante mit quelques secondes avant de se décider à l’ouvrir. L’événement qui venait de se produire s’ajoutait à une longue liste d’incidents similaires et la jeune femme en avait plus qu’assez de ce genre de comportements.
Elle se décida enfin à ouvrir la trappe. Un escalier de métal s’y trouvait. Elle s’y engagea, et à mesure qu’elle descendait, une tout autre ambiance la submergea. Une ambiance froide, violente et obscure. Tout aussi bruyante que dans le bar. La technologie et les gadgets n’avaient pas leur place en cet endroit fait uniquement de métal.
Ravlock avait bien évidemment choisi d’organiser les combats dans cette salle pour cette raison. Ici, aucune intelligence artificielle ne s’y trouvait. Il n’y avait ni Athéna, ni écran, ni holoprojecteur. La salle était vaste, des poutres verticales en acier trempé se tenaient çà et là. Une seule lumière au plafond éclairait principalement le centre de la pièce. En dessous de cette lumière, une foule hystérique d’environ cinquante personnes se tenait debout autour d’un cercle invisible qui accueillait deux combattants.
— Kyra !
Ravlock s’approcha d’un pas lourd et puissant. Il portait sous le bras son holopad, le seul autorisé dans ce sous-sol. L’outil lui permettait de transférer les crédits d’un compte à un autre. De ce fait, tous les comptes des clients étaient enregistrés sur cet appareil. Et chaque personne voulant parier devait aller voir Ravlock pour qu’il place les mises via le logiciel adapté. Le processus de transfert ne pouvait être réalisé que grâce à l’holopad. Évidemment, le patron du bar s’était arrangé pour que cet appareil ne soit référencé nulle part.
— Eh bien te voilà, lui dit-il, en arrivant à sa portée. Tu peux déjà commencer à t’échauffer si tu le souhaites, tu combats dans cinq minutes, je sais que tu n’aimes pas attendre.
— D’accord, je vais me préparer, est-ce que tu peux me dire qui est mon adversaire ?
— Elle.
Ravlock montra du doigt une jeune femme d’environ un mètre soixante-quinze pour une soixantaine de kilos. Elle avait un côté du crâne rasé laissant apparaître un tatouage aux allures tribales.
— Merde, c’est Less.
Le patron du bar semblait presque compatir à la peur de son employée. La combattante que tout le monde appelait Less était connue pour être impitoyable. Sa réputation n’était plus à faire. Il s’agissait de l’une des meilleures combattantes du Colonia, si ce n’était pas lameilleure.
— Eh bien, si je t’avais dit que tu l’affronterais, tu ne serais peut-être pas venue. J’ai donc gardé ça pour moi
— Évidemment ! ironisa Kyra.
— Tu ferais bien d’être prudente avec celle-là. C’est une habituée de ces combats. Elle y a participé seize fois.
— Ouais, je sais. C’est une tueuse à ce qu’on dit. Combien elle en a gagné ?
— Seize.
La jeune femme parut soudainement se réveiller. Elle-même n’avait que quatre victoires pour six participations.
— Elle se croit indestructible, mais elle ne l’est pas, rajouta Ravlock.
— Très bien, je ferai attention. On se voit tout à l’heure.
Ravlock acquiesça d’un signe de tête et repartit en direction de la foule. La jeune femme resta là un moment, vide, à observer son environnement. Elle songea un instant à renoncer au combat, mais ça ne dura pas. Elle observait les deux combattants à l’intérieur du cercle dans l’espoir d’y puiser du courage.
Les combats dans ces sous-sols étaient en général d’une extrême violence. Les règles étaient simples. Il n’était possible de gagner le combat que si l’un des deux adversaires finissait KO ou déclarait forfait. Autrement, tous les coups étaient permis. La plupart du temps, Ravlock s’arrangeait pour opposer deux personnes du même gabarit dans le but de rendre l’affrontement équitable. Évidemment, ce principe n’était pas toujours respecté. De plus, il les forçait à se battre à mains nues, sans gant ni protection. De ce fait, les coups causaient beaucoup plus de dégâts, ce qui garantissait un spectacle sanglant.
Il faut que les parieurs en aient pour leur argent, lui avait répété Ravlock.
Kyra observait le combat depuis seulement quelques secondes et elle pouvait déjà témoigner de l’ambiance électrique qui régnait à l’intérieur du cercle. Le sol était maculé de sang. Les deux adversaires tenaient à peine debout. Couverts de sueur et de sang, ils s’échangeaient des coups qui résonnaient par-dessus les cris des spectateurs. À tout moment, l’un ou l’autre pouvait s’effondrer.
Cela ne traîna pas. Un des combattants asséna un enchaînement de coups de poing à son adversaire. Ce dernier fit de son mieux pour se protéger et, une fois cette salve terminée, il se baissa légèrement pour envoyer un puissant uppercut sous la mâchoire de son opposant qui s’écroula instantanément, inconscient.
Wow !
La jeune femme avait déjà participé ou assisté à quelques combats, mais il était toujours impressionnant de voir une personne tomber inerte de cette façon.
La foule acclamait son vainqueur pendant qu’une poignée de spectateurs s’était insérée dans le cercle pour évacuer l’homme allongé sur le sol. Kyra aurait juré avoir vu une dent sortir de sa bouche au moment où le poing était entré en contact avec sa mâchoire. Celui-là était bon pour passer quelques jours à l’infirmerie, le temps de se remettre totalement de ses blessures. Kyra savait que Ravlock donnait des pots-de-vin aux infirmiers pour qu’ils ne posent pas trop de questions. Cela évitait que la milice aille rendre visite aux combattants convalescents pour enquêter.
Une personne tendit une bière au vainqueur, qui la saisit sans tarder. Un homme passa brièvement un coup de balai sur le sol ensanglanté. Des spectateurs se dirigeaient vers Ravlock pour estimer leurs gains pendant que d’autres quittaient la pièce en affichant une mine dépitée. Dans un coin de la salle, l’adversaire de Kyra, Less, était en train de se préparer au combat. À présent, chaque seconde semblait durer une éternité. La jeune femme savait qu’elle serait dans le cercle dans quelques minutes. La peur refaisait surface et elle lutta pour ne pas se laisser consumer.
Ravlock prit la parole :
— Votre attention s’il vous plaît. Nous venons d’assister à un superbe combat. Le vainqueur de cet affrontement est Drako Crest !
Les acclamations et les applaudissements repartirent de plus belle. Certains spectateurs venaient féliciter amicalement le vainqueur tandis qu’il cuvait son breuvage. Le patron du bar tenta tant bien que mal de se faire entendre.
— Très bien, très bien les amis. À présent, le combat numéro trois opposera notre favorite Less, contre notre charmante Kyra. Venez dès maintenant miser pendant que nos combattantes rejoignent le cercle.
Favorite ? Charmante ? Il plaisante là j’espère.
Vous aimerez aussi





