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Couverture du roman Chaïm, une itinérance

Chaïm, une itinérance

Plongé dans les tourments tragiques du début du XXe siècle, ce récit suit l'épopée de Chaïm. Jeune Juif polonais, il fuit la violence des pogroms et l'austérité de son milieu religieux pour chercher refuge en France, terre d'espoir et de liberté. Poussé par ses idéaux, il poursuit son combat en s'engageant dans les brigades internationales. Son voyage le mène alors sur les fronts d'Espagne, où il lutte avec ferveur pour défendre ses convictions profondes.
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Chapitre 2

Chapitre 2

Entre toi et moi, le mot important est ce « et ».

Martin Buber

Chaïm les avait toutes vues vivantes avant la guerre, celles qui ne sont même plus des ombres. Il les avait toutes vues, enfant, à un mariage. Sept jours de liesse, de bombance, de courses des petits à travers les jambes des grands, de rires, de sourires, de mains qui n’osent se frôler, de pas de deux esquissés, de danse qui tressaute, de tourbillons de sons. Chaïm avait peu dansé, il avait surtout regardé. Il avait eu la tête tournée de tant de notes, de tant de mouvements.

De ses yeux d’enfant, il avait observé la mariée. Elle non plus n’avait presque pas dansé : ses souliers n’étaient pas fatigués. Il avait surpris son sourire résigné, si empreint de tristesse qu’il aurait aimé la consoler, la prendre dans ses bras. Il n’avait pas osé. Ils s’étaient longtemps dévisagés. Elle lui avait paru si douce, blanche, si blanche sous son voile. Horrifié, il avait aperçu son crâne rasé. Alors, il s’était caché sous la table, pelotonné dans le parfum de sa robe. Elle n’avait pas bougé à son contact.

Il se souvenait.

Depuis, il avait compris. Cette toute jeune femme avait perdu ce jour-là ce qui avait fait sa fierté de fille, sa tresse blonde, longue, qu’elle avait tant de fois aimé lentement dénouer. Des femmes avaient tout rasé. Finis la douceur, l’ondoyant, le secret ! Elle avait le crâne lisse, brillant comme un casque de guerre. Elle était sacrifiée : mariage arrangé, mariage forcé. Dans une attitude instinctive, elle tenait ses jambes serrées, tout son corps refusait d’être forcé. Elle s’emprisonnait dans ce corps qu’il lui faudrait ceindre dans des robes de femme sans plus jamais de liberté.

Aimerait-elle l’enfant qui malgré tout cela lui naîtrait ? Quand Chaïm sortit enfin de sous la table, elle riva un temps son regard au sien comme pour le lui demander. Il lui offrit, dans ses yeux grands ouverts, tout l’amour possible. Et dans ses yeux à elle, il vit tout ce qu’il ne pouvait alors comprendre. Jamais elle ne connaîtrait l’amour pour un homme. Jamais elle ne serait sa moitié. Au service d’un mari dévot, elle devrait se plier. Jamais elle ne pourrait exprimer de souhaits, de désir, plus jamais. Refoulé. Une vie bien réglée : la lumière le soir allumée, la main qui protège le feu des courants d’air, le visage éclairé que l’on croit rayonner. Les traditions conservées. Une vie au service du Dieu qu’il faut craindre et prier pour tenter d’éviter les calamités. La maison où régner en silence. Parfois, les mains toujours occupées, quelques paroles échangées avec une voisine, à l’insu de celui que rien ne doit distraire de ses chères études.

Tout cela fut dit à l’enfant, sans un mot, dans un regard désespéré. Il s’en souvient. Et le sourire est là. Rien n’a changé. Elle est toujours jeune, très jeune. Elle n’a pas eu le temps de vieillir sans doute. Le ghetto où elle fut mariée l’a sans doute engloutie.

Pour ce mariage, sa famille et lui avaient quitté leur village, leur shtetl. C’était la première fois que Chaïm venait à Varsovie. Il ne connaissait que les grands espaces, aimait se sentir tout petit dans l’immensité. Il n’avait jamais eu peur de s’y perdre tant il était en terre aimée. À chaque saison ses apparences : l’hiver, le vent et le froid sur la terre gelée et l’été, les chaleurs suffocantes. Les couleurs du ciel étaient toujours si pleines de promesses qu’il en était chaque jour encore plus désirant. Son être alors se ramassait, se densifiait. Il était noyau avant d’éclater, arc tendu visant de sa flèche la cible, etse préparait à bondir pour ne pas laisser s’échapper l’instant où il pourrait tenir, sous ses dents, sa vie. Loin d’être effrayé par l’horizon lointain, l’immensité évidente, il en éprouvait la plénitude. À ses yeux, le monde n’était pas sans limites. Non, le monde était plein. Il était sien. Et il aurait à le découvrir. Il ne doutait pas d’y parvenir. Il avait alors les certitudes de l’enfance, celles que la vie n’a pas encore ébranlées. Il se sentait fort, invincible et tant riche d’amour que rien ne pourrait lui résister.

Dans l’insondable tristesse des yeux de la mariée, il connut les premiers questionnements. C’était la première fois qu’il soupçonnait que tout ne serait peut-être pas aussi beau, aussi facile qu’il l’avait cru. Première déconvenue, premier signal d’alarme. Il ne s’y était pas attardé, happé par la curiosité.

Ils étaient arrivés à Varsovie la veille. Il avait vu, fasciné, toutes ces lumières aux fenêtres. Elles attisaient son désir de découvrir un monde inconnu de lui. Il aurait voulu s’attarder dans l’intimité de chaque maison, de chaque pièce qu’il devinait. Tant de vie ! Ils étaient arrivés la nuit, fatigués, ils avaient dû vite se coucher.

Dès le lendemain, Chaïm voulut explorer la ville. Jouer fut prétexte à sortir. Il se souvient encore, dans sa poitrine, de la douleur de l’impact, du choc de son regard si vite renvoyé par des murs dressés : si peu d’espace pour l’air enserré entre les maisons ! Ces murs gris ou noirs, comme les mâchoires d’un étau, cherchaient à le broyer. Il a même cru qu’en haut ils se resserraient pour mieux l’emprisonner. Il en eut le souffle coupé.

Chaïm avait retenu son souffle par ne pas laisser entrer à l’intérieur de son corps la puanteur, la salissure des moisissures, des immondices. Il avait l’impression de sentir la mort, lui qui ne l’avait pas encore fréquentée. Il a étouffé. Il a dû se coucher sur le sol pavé pour reprendre son souffle. Quand il a vu que les enfants, ceux qui vivaient là, ne semblaient pas inquiets, il en a été rasséréné. Il a craint aussi la dureté de leurs rires, leur mépris si vite affiché ! Alors, il a choisi de ne rien leur dire, de ne pas expliquer ce qui lui était arrivé. Il avait tout de suite senti qu’il n’était pas de leur monde.

Chaïm s’est contenté de les observer. Enfants contre enfants, ils luttaient bande contre bande. Ceux qui parlaient sa langue et ceux qui en parlaient une autre : le yiddish et le polonais. Deux langues dans un espace si resserré avec à peine quelques similitudes, quelques mots qu’il pouvait reconnaître ! À Chaïm, à nouveau, le souffle fut compté.

De cet instant, son corps broyé refusa tout espace clos, tout ghetto. De ce jour Chaïm comprit qu’il lui faudrait de larges horizons ; son territoire à lui ne serait pas circonscrit, ou bien il y perdrait la vie. De ce jour il sut qu’il lui fallait engranger, tout au fond de lui, tous les paysages, tous les visages qui acceptaient de se donner : pour pouvoir, s’il le fallait, les brandir comme boucliers contre la petitesse, contre l’enfermement.

La mémoire ne nourrit-elle pas la vie ?

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