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Couverture du roman Chaïm, une itinérance

Chaïm, une itinérance

Plongé dans les tourments tragiques du début du XXe siècle, ce récit suit l'épopée de Chaïm. Jeune Juif polonais, il fuit la violence des pogroms et l'austérité de son milieu religieux pour chercher refuge en France, terre d'espoir et de liberté. Poussé par ses idéaux, il poursuit son combat en s'engageant dans les brigades internationales. Son voyage le mène alors sur les fronts d'Espagne, où il lutte avec ferveur pour défendre ses convictions profondes.
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Chapitre 3

Chapitre 3

Ça flambe, mes frères, ça flambe…

Et les vents de colère hurlent

Mordechai Gebirtig

Chaïm est de retour dans son village, ou du moins ce qu’il en reste. Il est seul et se souvient.

Enfant, il avait connu la montée du péril : il avait senti dans la maison le danger arriver. Personne n’en parlait et surtout pas ses parents qui avaient toujours souhaité mettre les leurs à l’abri de l’angoisse. Il l’avait pressenti. Les gestes saccadés de sa mère, elle si calme et posée à l’accoutumée, étaient éloquents. Les allées et venues de son père, de la cave au grenier, lui disaient qu’il allait se passer quelque chose. Chaïm enfant ressentait l’anxiété, le moindre changement d’habitude ! La veille, il avait su que le jour arrivait. Des barreaux avaient été mis aux volets. Dedans, plus personne ne bougeait. Interdit de sortir, interdit de parler. Ils s’étaient terrés au fond d’une chambre.

Pour chasser la peur, cette nuit-là son père avait raconté. Ô contes magiques, pouvoir des mots ! Chaïm se souvient encore de toutes les images, des odeurs, des couleurs. Il connaît tous les noms de ceux qui, par la bouche du père, disaient la joie, disaient la voie, le chemin à prendre pour rester vivant. Son père contait et le monde pouvait s’écrouler. La promesse de vie soutenait l’enfant qui se croyait perdu au bord d’un abîme, ainsi que ce héros d’un conte qui venait d’échapper à un tigre en tombant d’une falaise. La bête rugissait, furieuse, tout près de lui. Dans l’effroi, Chaïm s’accrochait aux paroles, à la voix, comme cet homme tenait serrées les racines d’un arbre providentiellement accroché à la paroi. Alors même que l’angoisse grignotait les mots du père, que les souris rongeaient les racines de l’arbre, alors même que l’horreur semblait inévitable, la douceur d’un mot, la féérie d’une image ranimaient en l’enfant le désir de vivre comme avait pu le faire, pour cet homme, la larme de miel qui perlait à une branche.

Quand sa mère avait pris le relais, alors que la nuit était bien avancée, elle n’avait pas conté. Elle avait chanté. D’où lui venaient ces chants, l’enfant ne le savait. Ô la voix de la mère ! Souple comme une chevelure, libre comme l’oiseau, elle était liane où la vie s’enroulait, et portait en elle tout un monde de tendresse.Transporté, élevé au-dessus de la réalité, Chaïm en oubliait sa terreur.

Dehors, les vociférations d’une foule en délire sont parvenues cependant à dominer la voix de la mère. Les mots et les cris ont fini par s’entendre. Alors les parents ont rivé leurs yeux dans ceux des enfants et leurs regards ont cloué l’attention, devenue, à cause du bruit, volatile. Quand les coups de hache ont entamé les volets, la peur cette fois-ci a vrillé les corps. Ils se sont tous assis par terre, collés au mur, comme pour s’y fondre, le traverser et attendre. Attendre que le dehors surgisse dans la chambre, comme un diable de sa boîte où pourtant il n’était pas, lui, enfermé. Ils étaient dans le noir, la mère avait soufflé la bougie. Les ombres ne dansaient plus, plus de visages, seul le souffle des respirations qu’à chaque ébranlement on retenait.

Ébloui quand la porte, soudain, avait cédé sous des coups violents, Chaïm n’avait pu voir, à contre-jour, les visages qui se pressaient dans l’ouverture. N’avait pu voir ? Vraiment ? Il a espéré que le visage qui se penchait en silence au-dessus d’eux n’était pas celui de son ami. Il se souvient d’avoir refusé au plus profond de lui cette idée bouleversante. Il avait fermé les yeux, il avait serré très fort les paupières, il avait comprimé son souffle. Non, ce ne pouvait être lui, ce garçon avec lequel il aimait tant entrer en compétition, à l’école, pour gagner la première place. Lui, si cher à son cœur, à qui il parlait tant, de tout, de rien, de la vie imaginée, de la vie rêvée, de la vie d’après l’enfance. Lui qui lui apportait un autre regard sur le quotidien. Lui qui ne craignait pas le même dieu que le sien.

Chaïm revivait la scène comme s’il avait pu être du côté des bourreaux. Il voyait les yeux écarquillés des enfants qu’ils étaient, ceux des parents où ni peur, ni supplication, ni agressivité, ni défi ne perçaient. Ils se rendaient, ayant perdu la bataille de l’amour et de l’intelligence sans toutefois se comporter en victimes consentantes. Que pouvaient-ils faire contre tant de haine ?

Ce jour-là, après le bruit et la fureur, quand tous ces gens se sont détachés de l’embrasure de la porte, le silence est tombé. Combien de temps cela avait-il duré ? Une éternité. Ce jour-là, l’horreur leur fut épargnée ; une voix au grain très particulier avait ordonné de se retirer ! Depuis, Chaïm se sait toujours ému à l’écoute d’une voix semblable.

Ils sont restés longtemps assis après ce départ. Ils n’osaient pas croire au reflux de la fureur. Puis, le calme revenu, ils sont sortis.

Dedans et dehors, c’était le chaos. Les meubles avaient été brisés, les vêtements déchirés, piétinés. Un feu avait commencé à prendre qui fut vite maîtrisé.

Une photo avait été prise de la famille au pied de la véranda, devant le tas d’objets détruits. Chaïm se souvient de ce cliché qu’il a si souvent questionné pendant sa longue errance. Pas de haine dans les yeux ni même de résignation : à bien y regarder, les mains ne sont pas ballantes, mais jointes. Les mains des adultes présents contiennent-elles la colère ?

Un jeune homme, chapeau sur la tête, costume cravate, col blanc fièrement dépassant est là, qui ne regarde pas l’objectif mais désigne, en tournant les yeux, le tas de débris à ses pieds. Il se tient, mains derrière le dos, jambes prêtes à prendre leur élan. Non pour fuir, mais pour partir. Il n’est déjà plus d’ici, se refuse au malheur. Il veut reconstruire sa vie ailleurs, ne pas s’accrocher à cette terre qui le rejette. Comment poursuivre ici, dans la haine ? Il est parti, peu après, l’oncle, ce jeune homme tant admiré par l’enfant assis au premier plan, l’enfant que fut Chaïm.

Le grand-père, là sur la droite, avec ses papillotes et ses mains jointes, prie. Il ne regarde pas son plus jeune fils. Il sait, le grand-père, que ce dernier ne sera jamais le dévot qu’il aurait voulu qu’il soit. Pas de synagogue pour celui-là qui croit plus en l’homme qu’en Dieu. Qu’y faire ? Le grand-père n’y peut plus rien. Il en est malheureux, mais il lui faut accepter et prier.

Chaïm enfant, devant, est assis. Il retient, lui aussi, le geste de partir, il a déjà ramassé sous lui ses jambes pour se lever. Il a, sur sa tête, la casquette dont il est si fier et regarde l’objectif, affronte le photographe sans ciller. Il croit qu’il ne sera pas comme les grands. Qu’il osera résister, qu’il se battra. Il ne veut pas souffrir. Il ne sait pas encore s’il restera ou s’il partira, mais il est sûr de ne pas se laisser dicter sa conduite par d’autres hommes mus par la haine ou la peur.

Derrière lui, appuyée à la rambarde de la véranda où elle met à l’air du linge souillé, se trouve sa jeune tante. Elle est belle, triste. Ses cheveux lui font une auréole autour d’un visage très doux. Elle ne sourit pas, elle regarde le photographe, la tête légèrement penchée. Elle n’est pas soumise, elle se tient droite. Elle sait, elle aussi, qu’elle ne supporte pas cette misère. Elle se sait en partance. Contre l’avis de son père, elle s’instruit en dehors de la maison. Chaïm l’a surprise, un jour, revenant de la bibliothèque. Elle avait dans les yeux des étoiles. Elle était déjà d’un autre monde. D’autres paysages lui avaient été offerts, d’autres mots, de ceux écrits par des gens d’ailleurs, qui ne pensaient pas comme ceux d’ici. Elle ne marchait pas, elle flottait ; tout lui était permis, ou presque. Elle se battrait pour vivre comme elle l’entendait. L’enfant avait lu cet espoir dans ses yeux et le partageait. Il avait souri pour dire sa tendresse et sa loyauté. Elle avait juste froncé légèrement les sourcils ; plus un questionnement qu’une crainte. Certes, Chaïm était encore trop jeune pour échapper lui aussi à la contrainte. Il subissait l’enseignement des religieux, souffrait de la bêtise du maître, de la pauvreté de ses commentaires quand il se risquait à en faire. Mais il aimait les textes sacrés, leurs sonorités, il aimait qu’ils soient psalmodiés. Il se berçait souvent au rythme des phrases, et se jurait de ne jamais les oublier. Plus encore, elles le transportaient, l’élevaient. Il les engrangeait : elles seraient sa richesse, son réconfort, son soutien, son chemin. Grâce à ces mots, Chaïm, bien qu’enfant, avait pressenti que la vie est un don, qu’il se devrait de souffler sur sa flamme pour l’animer.

De l’homme en haillons à l’arrière-plan, Chaïm se souvient. Il était le fou, le sage de la maison. Il couchait dans la cave. Il avait terriblement froid l’hiver mais savait se réjouir de la fraîcheur qui y régnait l’été. Il ne se départait jamais de son sourire. En lui, la bonté. Jamais un mot plus haut que l’autre et toujours des bras pour consoler l’enfant qui pleurait.

Peut-être ne voulait-il pas, lui non plus, se trouver sur cette photo ? Il ne regardait dans les yeux que ceux qu’il aimait. Son regard fuyait le méchant, l’étranger. Chaïm enfant avait vu le monde à travers ce regard ; il s’en souvenait. Il en avait retenu cette nécessaire bonté à l’approche de l’autre ; le crédit qu’il faut à chaque fois porter, quitte à devoir le reprendre ; cette porte ouverte qu’est le sourire, qui désarçonne celui dont l’intention est de la faire sauter. Chaïm, depuis, l’avait si souvent remarqué ! Il ne manquait à cet homme que la parole. Seuls des bruits s’échappaient de sa bouche, des bruits qu’il ne maîtrisait pas, des bruits que l’on ne pouvait pas interpréter. Sauf le rire en cascade qui remuait toute sa carcasse, et donnait à chaque fois envie de l’accompagner. Chaïm s’était souvent senti comme rafraîchi, baigné par ce torrent de rire, il avait aimé cette gaieté qui le soulageait de ses inquiétudes, du poids de la douleur, de l’angoisse des jours à venir. Depuis, il n’avait jamais oublié cette sensation de paix qui vient après le rire. Depuis, il savait aussi que le rire tient la mort à distance. Comme cette fois – beaucoup plus tard – où, épuisé par une journée de corvée au camp de Djelfa, sommé d’avancer sur le sol glacé, il avait glissé. Un soldat l’avait immédiatement mis en joue. Mais lui, Chaïm, sans savoir pourquoi, avait été pris d’un rire irrépressible. Le soldat étonné se mit à rire aussi et ne tira pas.

Ses parents ne sont pas sur la photographie. Peut-être avaient-ils délibérément choisi de ne pas y être ; ils n’auraient pas croisé les mains devant eux, ils n’auraient pas baissé les yeux. Ce reflet sur une vitre, se peut-il qu’il soit celui de sa mère ? Non, elle ne se serait pas cachée. Sans doute s’affairaient-ils à effacer les traces de la désolation à l’intérieur de la maison. Chaïm se souvenait de toujours les avoir vus droits face à l’adversité. Ils l’affrontaient sans vociférations, sans gestes violents, sans morgue et sans provocation aucune, et imposaient le silence à ceux qui les insultaient. Il se souvient combien il avait été fier de les avoir vus réduire au silence un groupe de jeunes hommes agressifs qui les accusaient, à tort bien entendu, de vendre sur le marché des produits beaucoup trop chers et, qui plus est, avariés. L’enfant qu’il était avait reconnu les qualificatifs injurieux lancés en polonais par ces excités qui insultaient ses parents. Il avait senti en lui un mélange de haine et de honte. Ses parents étaient restés silencieux et droits. Lui s’était tassé, espérant son salut de la protection du pauvre tissu dont était recouvert l’étal. Bien sûr il avait été découvert quand, furieux, les jeunes gens en avaient, dans un dernier geste d’impuissance, retourné la planche. Il se souvenait de la leçon qui lui avait été, ce jour-là, infligée. Ses parents avaient montré le chemin à l’enfant que les mots entendus avaient blessé, que la peur avait tétanisé.

Chaïm longtemps en a voulu à ce photographe d’avoir témoigné de la douleur, de la détresse de sa famille. Aujourd’hui, à revoir cette photo, il ne regrette pas qu’elle ait été prise. Sa mémoire s’est ancrée aux traces dérisoires de ceux qu’il a aimés, trésors qui le rattachent à sa vie passée.

Qui était ce photographe ? Avait-il dit : « Souriez » ? Non, il n’avait sans doute pas volé ce moment d’éternité ; les mains n’auraient pas posé ! Était-il des leurs ? Faisait-il partie des bourreaux ? Était-ce celui qui avait parlé, celui dont la voix avait marqué le coup d’arrêt de l’horreur ? Comment lui, enfant avait-il pu le regarder et comment pouvait-il aujourd’hui ne plus s’en souvenir ? Quelle douleur, quel malheur avaient gommé l’horreur ? Non, décidément Chaïm ne voit rien, il ne se souvient pas. Mais à côté de lui son frère, d’un an plus âgé, ne donne pas l’impression de craindre ce faiseur d’images. Qui était-il ? Un homme ? Ne peut-il s’agir d’une femme ? Certainement pas ; une femme de sa famille n’aurait pas osé figer dans la durée un tel moment de malheur !

De retour sur sa terre d’enfance, Chaïm veut retrouver la trace de ceux qui lui avaient été si chers et ne sont plus. Il a questionné les quelques survivants qui les avaient connus. Un seul a fini par parler. Il aurait préféré se taire ; comment dire l’indicible ? Mais Chaïm a tellement insisté !

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