
Boss of my Heart
Chapitre 2
2 —
J’accélère le pas. Je vais être en retard. Il est sept heures cinquante-huit et il me reste deux minutes chrono pour retrouver mon bureau. Je passe les portes de l’accueil à toute vitesse, salue l’hôtesse et m’élance dans les escaliers parce que l’ascenseur marque une pause au troisième et que le second est déjà occupé par une bonne partie des employés. Sept-heures cinquante-neuf, affiche mon téléphone alors que j’atteins le troisième étage. Je redouble d’efforts, je grimpe les marches deux à deux et, à bout de souffle, regagne mon bureau. J’ai la tête qui tourne, il m’est impossible de parler tant l’air me manque.
Je suis appuyée contre le mur et quand je relève la tête c’est pour surprendre le regard mi interrogateur, mi-blasé de mon patron. En grande discussion avec Karen, ils échangent sur un sujet dont je n’ai pas idée. Monsieur Sanders jette un coup d’œil à sa montre, fait la moue puis repose son attention sur moi.
— C'était moins une, Mademoiselle Dubois.
— Ex-excusez-moi, tenté-je de dire, mais j’ai à peine la force d’articuler.
— Pas le temps de parler, au boulot, on ne fait pas tourner une entreprise en arrivant à la dernière minute, lance-t-il avant d’aller s’enfermer dans la pièce adjacente.
J’ai envie de pester, de lui tendre mon majeur et de taper du poing, mais je ne fais rien. Ce n’est que le deuxième jour et je suis déjà au bout du rouleau. Comment tenir six mois avec un patron aussi aimable qu’une porte de prison ? Il a peut-être réussi professionnellement parlant, mais ça ne doit pas être facile pour ses proches de le supporter H24. Je ne connais pas cet homme, qu’il me tape déjà sur le système. Ma mère dit aussi que c’est un truc d’ado, le fait d’avoir aucune patience avec rien ni personne. J’ai dix-neuf ans, l’adolescence est loin derrière moi. Du moins, c’est ce que j’ai envie de croire.
Photocopies, dossiers, photocopies, petit café, photocopies, papiers à classer. Karen est d’une bienveillance à toute épreuve, elle me guide, me conseille et me félicite pour ma synthèse qui d’après elle était très bien faite. Elle n’est pas toujours derrière son bureau, elle passe de service en service, récupère le courrier, le poste, donne des ordres à ses collègues. Tout le monde à l’air de l’apprécier. Elle disparait à seize heures, et quand je suis sur le point d’en faire autant, le boss vient à ma rencontre. Moi qui rêvais d’une bonne douche et d’une bonne série sur Netflix, c’est loupé.
— J’aimerais que vous regardiez une fois de plus ce dossier, les anomalies que vous avez relevées, si vous pouviez me trouver davantage d’informations ce serait parfait.
— C’est un travail optionnel ? demandé-je.
Il arque un sourcil en baissant le visage vers moi, toujours assise sur ma chaise.
— Aucun travail n’est optionnel, Miss Dubois. Je veux un rapport dans une heure, sur ma boîte mail. Gardez votre téléphone en sonnerie, je vous appelle si besoin.
Pas d’au revoir, pas de merci, il s’en va comme il est arrivé. Je n’ai pas fini de marmonner moi, je vous le dis. La frustration m’accable. Au rythme où je vais, je me demande réellement si je vais tenir six mois.
Assise par terre, à la table basse du salon, j'étudie le dossier. Les anomalies me frappent aux yeux, des contrats mal tapés, des inégalités salariales monstrueuses, certains employés surpayés, d'autres beaucoup moins… Je surligne au Stabilo tout ce qui me saute aux yeux et finis par envoyer le tout directement à Monsieur Sanders. Paul Sanders, à en croire son adresse e-mail.
De : paul_Sanders@EagleInvesting.com
À : violette_dubois@gmail.com
Objet : En réponse à votre e-mail.
Miss Dubois,
Informez-le service de paie, Jessy Logan, que je le recevrai demain matin, à dix-heures dans mon bureau.
Informez-le responsable de recrutement, John Gail, que je le recevrai demain à onze heures.
Paul Sanders,
Président et directeur chez Eagle Investing.
Pas de merci, pas de cordialement, marche ou crève Violette. J'appelle Karen pour essayer d'avoir les numéros des deux personnes que Paul a mentionné dans son e-mail, mais elle ne décroche pas. Alors j’appelle au travail, mais je reste une fois de plus sans réponse et je me ronge les ongles. Impossible que je recommence avec cette mauvaise habitude, j’ai arrêté de me les ronger il y a deux ans, quand j’ai remarqué que c’était beaucoup plus esthétique de les avoir longs lorsqu’on se mettait du vernis. J’ai la boule au ventre, les mains moites. Mon cœur bat sûrement trop vite et le stresse m’habite comme il ne m’a jamais habitée. J’ai toujours eu peur de décevoir et je n’ai pas envie de me rétaler après seulement quelques jours du début de mon stage. J’ai des capacités, je le sais. Je peux y arriver, je crois en moi ! Pourtant, ce soir j’ai peur de me planter et de déranger le chef. J’ai peur de sa réaction en lui envoyant un e-mail de plus, mais je me souviens parfaitement qu’il faut faire preuve d’audace pour arriver à quelque chose dans la vie. Ne pas montrer ses failles, ne jamais montrer son manque d’assurance. Ne pas avoir peur de son ombre. Comme maman le dit tout le temps : la peur n’évite pas le danger.
De : violette_dubois@gmail.com
À : paul_Sanders@EagleInvesting.com
Objet : E-mails.
Monsieur,
Je n'ai ni l'adresse e-mail de Jessy Gail, ni celle de John Logan. J'ai pourtant cherché, j'ai aussi essayé de me rapprocher de Karen, mais elle ne répond pas au téléphone.
Pourriez-vous, je vous prie, me fournir ces adresses ?
Cordialement,
Violette Dubois.
De : paul_Sanders@EagleInvesting.com
À : violette_dubois@gmail.com
Objet : En réponse à votre e-mail.
Si vous aviez commencé par chercher Jessy Logan et John Gail au lieu de Jessy Gail et John Logan, je suis persuadé que vous auriez trouvé.
Jessy_logan@EagleInvesting.com
john_gail@EagleInvesting.com
Vu le temps que vous me faites perdre à chercher des choses inutiles, j'aurais eu le temps de les contacter moi-même !
Paul Sanders,
Président et directeur chez EagleInvesting.
De : violette_dubois@gmail.com
À : paul_Sanders@EagleInvestingm.com
Objet : [re] En réponse à votre e-mail.
Monsieur,
Je vous prie de m'excuser, je les contacte de ce pas.
Violette Dubois.
De : paul_Sanders@EagleInvesting.com
À : violette_dubois@gmail.com
Objet : [RE : re : En réponse à votre e-mail.]
!!! Perte de temps, contactez-les au lieu de me dire que vous êtes sur le point de le faire !
Paul Sanders.
Président et Directeur de chez EagleInvesting.
C'est dingue d'être comme ça ! Ce type ne doit pas être très heureux s'il se comporte comme un con tout le temps. Pourquoi être aussi froid, malpoli ? C'est grossier ! S'il n'était pas le directeur d’agence, je l'aurais certainement remballé, mais la sauvage que je suis n’existe pas vraiment en réalité. Je me rebelle dans ma tête, pas en vrai. Enfin, pas avec des personnes de son acabit. Mon âge doit y être pour quelque chose. Ma mère m’a pourtant bien dit de ne pas me laisser marcher sur les pieds et que si ça n’allait pas, elle et mon père débarqueraient à Boston pour me sortir d’une situation délicate. Je les imagine bien venir, avec mon père totalement effrayé à l’idée de s’envoler et ma mère qui ne rêve que d’une chose : voyager. Les deux font la paire, ne dit-on pas que les opposés s'attirent inévitablement ?
Je réfléchis à la tournure de mes e-mails, comment annoncer à ces deux personnes que notre très cher Paul veut les recevoir dans son bureau ? « Rendez-vous avec Mr. Sanders demain à 10h. » ? Je soupire, tapote sur mon clavier à la recherche des bons mots. Finalement, j’opte pour une formule de base, polie. Je ne laisse rien présager dans l’e-mail et ferme mon ordinateur avant même d’obtenir une réponse. Je rejoins mon lit, mais dors très mal. Je me sens surmenée, ça ne fait que deux jours et je suis exténuée, je pourrais dormir trois jours entiers. Comment tenir la cadence alors que mon corps est déjà épuisé ? Le mental y est pour beaucoup, me sifflote ma petite voix intérieure, alors je m’y accroche de toutes mes forces. J’ai besoin d’avoir un excellent rapport de stage histoire d’intégrer les meilleures écoles pour ma licence et mon master. J’y crois, je suis une jeune femme forte. Je me répète ces mots jusqu’à ce que le sommeil m’emporte.
Cette fois, j'arrive à l'heure au travail, en avance de quinze minutes et Karen me gratifie d'un sourire. Elle s’installe derrière son bureau, ouvre quelques courriers et me demande si je veux un café, ce à quoi je ne peux refuser. Je ne vais quand même pas lui dire que je n'aime pas ça, le café ? Elle me ramène une tasse et je retiens ma grimace au goût de ce dernier.
— Vous travaillez ici depuis longtemps ? osé-je.
— Monsieur Sanders a ouvert il y a dix ans, il avait à peine vingt-deux ans. L'entreprise n'était pas très grande, mais les années lui ont été profitables.
— Vingt-deux ans ? m'étonné-je.
Karen sourit et opine du menton.
— Il sait comment investir, visiblement.
— Il est toujours aussi… arrogant ?
Elle s'esclaffe.
— Il est dur, mais ce n'est pas un méchant.
— Il est sacrément grossier quand même.
Elle rit encore et boit une gorgée de son café.
— Gail et Logan sont prévenus ?
Je sursaute alors que notre patron passe l'embrasure de porte. Il arque les sourcils, ses yeux gris ne quittent pas les miens. J'ai perdu tout mon vocabulaire. Il est vraiment pas mal, il faut bien l'avouer. Dommage que son physique ne colle pas avec son caractère de merde.
Il soupire, agacé, réitère sa question et j'acquiesce.
— Bien. Je serai dans mon bureau.
Sans blague ?
Je rentre des notes dans l'ordinateur, range un tas de papiers et mon estomac se tord en voyant le premier rendez-vous de monsieur Sanders. C'est un homme d'une quarantaine d'années, parfaitement apprêté et son visage froissé en dit long sur son état d'esprit. Il est stressé, son angoisse est largement perceptible. Je compose le numéro du patron, mais tombe directement sur son répondeur. Pourquoi rien ne fonctionne comme il faudrait quand c'est moi qui m'y prends ? Je vais finir par passer pour une empotée, ça nuirait à ma réputation. Je saute sur mes pieds, me dirige vers le bureau et tape trois coups contre la porte avant de l’ouvrir.
— Votre rendez-vous de dix-heures et là, déclaré-je.
Paul se retient de parler, ses traits fermés montrent que j'ai encore fait quelque chose que je n'aurais pas dû faire, mais il ne m'en fait aucune remarque.
— Faites-le entrer, lâche-t-il enfin en replongeant le nez dans sa paperasse.
— Monsieur Sanders vous attend, déclaré-je et l'homme me passe devant sans même me considérer.
C'est un effet de mode à Boston ? Ces hommes n'ont pas reçu d'éducation ? N’ont-ils pas une mère ou une sœur qu'ils respectent ? Parce que là, c'est tiré par les cheveux d'agir de cette façon, il faudrait leur remettre les idées en place et leur faire entendre raison. Ce n’est pas parce que je suis stagiaire ni parce que j’ai dix-neuf ans que je dois tout accepter. Un minimum de politesse ne tuerait personne. Je rumine dans mon coin pendant de longues minutes et avant même que je n’ai le temps de le réaliser, le deuxième rendez-vous de monsieur Sanders est là. Il patiente sagement, au moins celui-ci nous dit bonjour. Il faudrait lui faire une révérence pour le remercier. Nous existons un minimum. Monsieur Logan sort du bureau, l’air visiblement dépité et monsieur Gail prend son relais. J'aperçois dans l'entrebâillement de porte, mon patron, toujours assis à la même place. Il ne prend même pas la peine de se lever pour recevoir ses employés. Des éclats de voix nous parviennent rapidement aux oreilles. Karen ne relève pas, elle continue son travaille. Elle s'acharne sur son clavier, elle pourrait décrocher un oscar vu la vitesse à laquelle elle rédige ses rapports. J'en suis encore à taper avec deux ou trois doigts. Je n'ai jamais pu me servir de mes dix doigts, c'est impossible. La voix portante de Paul me surprend, encore plus lorsqu'il demande à son employé de sortir de son bureau. John sort de là le visage en feu, les traits déconfits. Il tripote sa cravate nerveusement et s'en va à la hâte. Putain, ça a dû chauffer là-dedans.
La porte s'ouvre de nouveau, sur mon maître de stage.
— Mademoiselle Dubois, dans mon bureau.
Oui chef. Purée, voilà que je vais me prendre aussi un savon, sans raison en plus ! Je pars m’enfermer avec le diable et cache mes mains qui tremblent derrière mon dos.
— Asseyez-vous.
J'obéis.
— Vous ne pouvez pas simplement venir taper à la porte quand bon vous semble.
— Mais je… Votre rendez-vous était…
— Vous avez trois chiffres à composer sur votre téléphone pour me joindre, faites-le donc.
— J'ai essayé, ça ne fonctionnait pas !
— Essayez un peu plus, la prochaine fois.
Je serre les dents, baisse les yeux sur mes mains qui triturent mon pantalon et digère sa remarque sans broncher.
— Il va falloir vous dégourdir un peu plus, Miss Dubois.
— Me dégourdir ? répété-je bêtement.
— Vous n'êtes pas à l'école ici, vous êtes dans la plus grande entreprise d'investissement des États-Unis, vous vous rendez-compte ? Agissez comme une adulte, plus comme une enfant. Commencez à penser comme le ferait un titulaire.
— Mais…
— Vous pouvez disposer.
— Disposer ?
— Sortez de mon bureau, retournez travailler.
Son regard est profond, sévère. Il aurait fait un bon prof au lycée, ça, c'est clair, personne n'aurait tenté de l'incommoder pendant ses cours.
Karen me questionne en silence, je retourne m'installer derrière mon ordinateur et souffle.
— Tu t'y feras, me rassure une fois de plus la secrétaire.
Me faire à ce genre d'énergumène imbu de sa personne et irrespectueux ? J'ai un gros doute.
— Comment vous pouvez travailler pour lui depuis tout ce temps ? grommelé-je.
Elle a ce rictus qui ne la quitte pas et ses yeux bruns me sondent.
— J'ai une fille plus jeune que toi, elle a treize ans. Quand je me suis présentée en entretien, ici, face à Paul, Anna avait trois ans et je n'avais plus de travail depuis six mois. J'étais sur le point de me faire expulser de mon logement, n'avais aucune couverture santé et surtout : je n'avais aucune expérience en secrétariat.
Son rictus se transforme en un sourire nostalgique et son regard s'emplit de douceur.
— Paul est un dur à cuire, mais il s'est énormément investi dans ce projet. Il veut simplement montrer qu'il est le chef, malgré son jeune âge. Il ne veut pas que son entreprise coule parce qu'on ne l'aura pas pris au sérieux.
Bon, vu sous cet angle, ça à plus de sens, mais ça ne justifie toujours pas sa façon d’expédier les gens. Nous ne sommes pas des objets. Il a beau être à la tête de cette entreprise, il a beau être millionnaire — milliardaire ? -, que ça m’est bien égal. Ce n’est pas parce que j’effectue un stage rémunéré au rabais que je vaux moins que lui.
— Les investissements qu’il fait et les investissements que d’autres font chez lui sont énormes. Les sommes d’argent font littéralement rêver, et il ne peut pas se permettre de se casser la gueule avec autant de millions en jeu.
— Vous croyez qu'il s'est passé quoi avec monsieur Gail et monsieur Logan ?
Karen pince les lèvres pour retenir sa grimace.
— J'ai eu vent de ta trouvaille. Je sais aussi que ça a impressionné Paul même s'il ne l'admettra jamais. Les inégalités de salaire entre deux personnes de la même profession l'ont fait frémir. Monsieur Sanders fait totalement confiance à son équipe, surtout ceux faisant partie des ressources humaines qui se chargent de recruter et de finaliser les contrats. Il a confiance, mais il n'avait jamais remarqué une pareille différence entre deux fiches de paies.
— Madame Blanca a le droit d'être en colère, je compatis.
— Totalement. Gail et Logan sont virés.
— Virés ?
— Pourquoi travaillerait-il avec des personnes qui l'ont trahi et qui ont abusé de leur position dans l'entreprise ?
— Ah ouais, ça ne rigole pas ici.
— Si tu files droit, tout se passe bien.
On cesse notre discussion quand monsieur Sanders sort de son bureau. Ses yeux clairs papillonnent de ma collègue à moi et son air soucieux se change en un air curieux.
— Karen, arrêtez de la rassurer, elle remarquera bien assez tôt que je ne mange personne, lâche-t-il, un sourire dans la voix.
— Je n'essayais pas de la rassurer, monsieur, Violette a du caractère.
Il incline sa tête sur son épaule pour me regarder puis hausse les épaules.
— Caractère ou non, j'ai besoin que vous alliez en ville cet après-midi pour un cadeau d'anniversaire.
— Un cadeau d'anniversaire ? demandé-je.
Dès que j’ouvre la bouche, j'ai l’impression de l'incommoder. Il pivote vers ma collègue et je suis surprise par la tendresse logée dans son regard.
— Lio fête ses deux ans ce soir.
— Déjà ? s'écrit-elle.
— Eh oui !
Il est donc père. Qui voudrait d'un père aussi autoritaire ? Karen a beau le défendre, j'ai du mal à l'imaginer aussi doux qu'un chaton. Il m'a plutôt l'air d'être un lion. En plus de ça, il n'est pas capable lui-même d'acheter un cadeau pour son propre enfant ?
— Miss Dubois, vous m’accompagnerez.
— Et Karen ? m'étonné-je.
Un peu plus et il se plaque la main sur le front pour se lamenter.
— Karen a du travail.
Je pensais qu’il s’adressait à elle et moi, pas à lui et moi. Je pensais qu’il n’était pas le genre de père à courir les magasins pour trouver un cadeau pour son gamin. Je ne comprends pas pourquoi il ne fait pas ça avec sa femme, elle aussi est trop occupée pour trouver un jouet à son bébé ?
— Je vous attends dans dix minutes en bas, déclare-t-il avant de s’enfuir vers l’ascenseur.
Bon, et bien je suppose que je n’ai pas d’autres choix que de l’accompagner. Une petite pause pipi s’impose avant de partir. Je replace convenablement mes cheveux en m’observant dans le miroir et rejoins mon patron face au bâtiment, là où une voiture nous attend. Impoli comme il est, il reste au téléphone le temps du trajet. Dix minutes de silence, c’est très long. Quand on s’engage chez Toy’s R US, je me mets à fouiner à la recherche du cadeau parfait pour un petit de deux ans. Qu’est-ce que j’en sais ? Je ne m’y connais pas, Karen se serait mieux débrouillée, elle est mère, elle.
— Des Playmobil, c'est cool, non ?
Paul me regarde comme si je venais d'une autre planète.
— Non, ce n'est pas cool, ce qu'il le serait c'est que Lio évite de s'étouffer sur des jouets non adaptés à son âge. C'est écrit trois ans et plus sur la boîte, pas jusqu'à trois ans.
Il commence sérieusement à me taper sur le système avec ses grands airs. Il s'est pris pour un roi ? Faudrait-il lui apprendre que la monarchie absolue n'existe plus et que son pays en est un qui prône la démocratie ? S'il continue comme ça, je vais devenir folle, je vais rentrer en France en ayant perdu la moitié de mes neurones et je n'atteindrai jamais mon but professionnel. Quoi que, si c'est pour devenir aussi revêche que lui…
— Si vous n'êtes pas content, vous n'aviez qu'à demander à Karen de vous accompagner. Voilà tout.
— Je vous demande pardon ?
Oups. Son ton glacial me fait froid dans le dos. Je tends la main vers un nouvel objet.
— Une marchande, c'est bien ça, une marchande.
Il se masse l'arête du nez et s'efforce de rester calme.
— Il en a déjà une.
Donc, son gamin est pourri gâté et il va falloir que je me démerde pour lui faire de bonnes suggestions ? Il a cru quoi, que j'étais devin ? Baby-sitter peut-être ?
— Très bien, ce serait plus simple si vous me faisiez l'inventaire de ses jouets plutôt que de me laisser chercher à l'aveuglette.
— Qu'est-ce que vous êtes têtue.
— Là, un action man !
— Pas de son âge.
Je me mords l'intérieur de la joue. Il va me rendre dingue, c'est lui le gosse capricieux. Un gamin de deux ans serait heureux si on lui offrait un rouleau de papier toilette, alors bon. Ce magasin est plein de jeux du sol au plafond, s'il ne trouve pas son bonheur ici, je ne sais pas où il le trouvera.
— Je sais, un tapis aqua doodle. Tous les petits adorent, enfin, la fille de mon frère adore.
Paul attrape le paquet, lit la notice et le mets sous son bras. Visiblement ce tapis de dessin réutilisable à l'infini lui convient. Pas de risque d'étouffement, et adapté à tous les âges, même au plus grand ! Bon, on peut partir maintenant ?
— Allons voir les livres, sa grande sœur en raffole.
Ah, donc, il a deux marmots.
— Je n'aime pas lire, je ne m'y connais pas.
Mensonge. Le premier d'une longue série, je suppose. Je veux simplement finir cette tâche et retourner au bureau, là où je serai en meilleure compagnie que celle de mon patron. Bon, vachement sexy le patron, mais surtout vachement con.
— Rappelez-moi votre âge ?
— Depuis quand on demande l'âge d'une femme ?
Est-ce un sourire fugace que je viens d'apercevoir ? Y aurait-il encore de l'espoir concernant cette âme tourmentée ?
— J'ai dix-neuf ans, dis-je finalement, et vous ?
— Vous ne vous êtes pas renseignée sur Google ?
Ah. Oui, j’aurais pu effectivement, mais c'est Karen qui a vendu la mèche. D'après mes calculs, il aurait trente-deux ans.
— Je n'ai pas que ça à faire, j'ai un patron intransigeant qui ne me laisse pas une seconde pour surfer sur le web.
— Je croyais que vous étiez prête à tout pour en arriver là où j'en suis aujourd'hui.
Je jette un coup d'œil vers lui, feuillette quelques livres d'enfants puis hausse les épaules.
— Je suis tenace, vous tentez de m'effrayer avec une dose de travail énorme, mais je n'ai pas peur.
Mensonge, encore. Bien évidemment que ça m’effraie quand il me donne quarante dossiers à étudier du soir pour le lendemain matin, bien sûr que j’ai peur de foirer quelque chose et de crouler tellement sous le travail que j’en oublierai ma vie privée. J’aimerais bien visiter un peu Boston durant ces six-mois, pas uniquement passer mon temps chez Eagle Investing ou étudier des cas d’investissements potentiels pendant mes week-ends.
— Dix-neuf ans hm ?
Il attrape un livre et je m’attarde sur ses mains masculines, très jolies. Je remarque néanmoins ses ongles rongés, serait-il stressé par hasard ?
— Dix-neuf ans, ouais. Enfin, vingt dans deux mois.
— Le bel âge. Vous ne devriez pas être plutôt en train de festoyer avec vos copines plutôt que d’être ici ?
— Ici, à Boston ?
— Oui.
Je ricane puis lève les yeux au ciel. Il arque un sourcil, ses yeux gris clair me questionnent. C'est fou ce qu’il a l'air jeune. Et merde, c'est fou ce qu'il est canon. Même s'il est con, il faut bien admettre son physique d'Adonis. Un vrai Dieu grec le mec.
— À chacun ses priorités, la mienne est de réussir dans la vie.
Il s'essuie le coin des lèvres, comme pour effacer un sourire qui menace de venir s'y dessiner.
— Ce livre, vous en pensez quoi ? demande-t-il en me fourrant un bouquin dans les mains.
Ça parle de princesses et de prince charmant et j'ai envie de dégueuler.
— Elle a quel âge ?
— Neuf ans.
C’est qu'il n’a pas chômé celui-là. À vingt-trois ans, il était déjà père ? Hors de question d'avoir un marmot à cet âge-là, je suis bien trop jeune pour ce genre de tracas.
— C'est nul, comme livre.
Il fronce les sourcils alors que je le lui rends. Il prend le temps de l'étudier un peu plus longtemps et s'humecte les lèvres.
— Qu'est-ce qu'il a qui ne vous convient pas ?
— La fille sortie de nulle part qui se marie au prince du royaume et qui finit riche et heureuse à en mourir blablabla. Il faudrait peut-être commencer à enseigner la vraie vie aux petites filles, plutôt que de leur faire croire à ce ramassis de conneries.
Interloqué, il repose le livre à sa place et plisse les yeux, à la recherche de quelque chose de mieux.
— J'ai trouvé ! m'écrié-je un peu trop fort.
Il contourne les étales et jette un œil par-dessus mon épaule.
— « Il était une fois des femmes fabuleuses » ?
J'acquiesce et lui tends l'ouvrage qu'il feuillette avec attention. Je ne peux m'empêcher de remarquer que la petite ride qui lui barre le front lorsqu'il se concentre est adorable.
— Ça me plait, décide-t-il.
— Adjugez vendu ? lancé-je en souriant si fort que mes maxillaires en deviennent douloureux.
Il me regarde comme si j'arrivais droit de Mars et je me souviens alors que c'est à mon patron que je m'adresse et non à un copain de fac. Je me reprends, me racle la gorge et lisse mon pantalon d'un geste de main.
On passe à la caisse, où il ne lâche ni un bonjour ni un au revoir et je me contente d'être polie pour deux, sans oublier un merci. Quand on monte en voiture, je lui souris, mais il détourne simplement le regard et compose un numéro sur son téléphone. Dix minutes à garder le silence, c'est toujours aussi long.
Je regagne mon poste, Karen s'en va à seize heures et je traine un peu sur l'ordinateur pour régler quelques modalités. Être secrétaire de direction n'est pas mon but, mais semblant de rien, ce poste me plait.
— Qu'est-ce que vous faites encore ici ?
Je sursaute et aperçois Paul, son attaché-case à la main, prêt à s'en aller.
— Je finalisais le dossier Cooper.
Il pince les lèvres pour approuver.
— Je vous ai planifié une réunion avec eux et le reste de l'équipe, jeudi prochain. Je pense qu'il y a matière à faire avec leur entreprise. Elle est florissante, elle promet de grandes choses.
Il m'écoute sans m'interrompre et… est-ce un éclair de malice que j'aperçois dans ses iris ?
— Rentrez chez vous et reposez-vous. Bonne soirée mademoiselle Dubois.
Quoi, quoi, quoi ? Me laisse-t-il vraiment sans travail ? Et surtout… M'a-t-il vraiment souhaité de passer une bonne soirée ? Licencier du personnel, ça lui va bien visiblement.
— Souhaitez un bon anniversaire à votre fils de ma part, souris-je de toutes mes dents.
Il fronce les sourcils, l'amusement se lit sur son visage avant qu'il ne disparaisse dans le couloir.
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