
Boss of my Heart
Chapitre 3
3 —
Je trouve mon rythme. Je travaille d’arrache-pied. Si c’est pour avoir un bon rapport de stage à la fin de ces six mois, alors ça en vaut le coup. Cette entreprise est si grosse qu'elle pourrait m’ouvrir bien des portes pour le futur. Je sais parfaitement que je ne démarrerai pas là où je veux finir, mais je démarrerai quelque part quand même. Quand Paul me donne des dossiers à étudier, j’accepte sans rechigner. Il est toujours impoli, irrespectueux et j’en passe, mais je le supporte davantage. J’pense que sa gueule d’ange y est pour quelque chose. S’il était hideux en plus d’être con, on ne s’en sortirait pas par contre. Karen est toujours aux petits soins, elle s’assure que je ne manque de rien. Elle est un peu la maman du personnel ici, et ça fait du bien d’avoir une personne sur laquelle se reposer en cas de pépin. Elle me demande si je mange bien, si je dors assez et si je pense à prendre du temps pour moi. Parfois, je me plains parce que je ne sors pas de la semaine, d’autres je lui assure que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, mais en fait, la solitude commence à me peser. C’est bien d’être au boulot toute la journée, de travailler encore plus une fois la journée terminée, mais je n’ai personne à qui réellement parler. Quand je rentre, il est trop tard pour faire un appel visio avec mes parents. On fait ça le week-end, quand ils n’ont pas à aller bosser le lendemain, mais les cinq jours le précédant sont longs.
De : paul_Sanders@EagleInvesting.com
À : violette_dubois@gmail.com
Objet : Contrat Cooper’s corporation.
Miss Dubois,
Suite à notre rencontre avec les Cooper, vous êtes invitée à vous joindre à nous ce samedi soir pour fêter la signature du contrat liant nos deux entreprises.
Le restaurant se trouve sur la troisième et se nomme « Jack & Jones », le rendez-vous est fixé à dix-neuf heures.
Pourriez-vous accuser réception de cet e-mail et me dire si oui ou non vous serez présente ?
Paul Sanders,
Président et Directeur chez EagleInvesting.
Une petite sauterie entre collègues ? Pourquoi pas ! J’ai déjà hâte de sortir de chez moi et de bien manger. J’espère simplement que ça ne me coutera pas trop cher parce que ma bourse étudiante et ma bourse du programme de stage ne cassent pas non plus des briques. Juste de quoi faire les courses et de visiter un ou deux musées. Qu’est-ce que je vais mettre ? Comment vais-je bien pouvoir m'habiller ? Je pense à ma meilleure amie, Louison, et à son sens aiguisé de la mode. Elle seule pourrait m'aider. Louison est toujours présente, dans les bons comme dans les mauvais moments. On se connait depuis la sixième, elle est aussi têtue que je le suis, aussi aimable que mère Thérésa et est tellement sociable qu’elle pourrait faire la conversation à un pilonne dans la rue. Il va vraiment falloir que je l’appelle. À sa simple pensée, ma gorge se resserre et le manque de sa présence m'étouffe.
De : violette_dubois@gmail.com
À : paul_Sanders@EagleInvesting.com
Objet : Des fringues, des fringues…
Louison !
I need HELP! Attends, j'appuie sur le bouton « on » pour me remettre au français. Non, mais ! Mon patron vient de m’envoyer un e-mail pour m’inviter à une soirée qui aura lieu demain ! On fête la signature d’un contrat dans un restaurant en plein centre de Boston. Meuf, j'ai rien à me foutre sur le cul, je te JURE. D’ailleurs, comment je suis censée me saper ? Je garde ma tenue professionnelle ou je m'habille normalement ?!
SOS, que faire ?
Ps : non, je n'ai pas envie de me le faire, même si j'avoue qu'il a un sacré joli petit cul.
Allez, réponds !!!!
Violette.
J’appuie sur "envoyer" et m’étale dans mon canapé devant Netflix. D’ailleurs, merci à Netflix d’exister parce que sans ça je me sentirais encore plus esseulée. Quand mon téléphone m’annonce un nouvel e-mail, je saute sur lui afin de voir la réponse de Louison. Quelle n’est pas ma surprise en voyant qu’il s’agit de Paul et non de ma meilleure amie.
De : paul_Sanders@EagleInvesting.com
À : violette_dubois@gmail.com
Objet : Oopsie doopsie.
Je ne comprends pas vraiment le français, merci à Translate de m'avoir aidé. Pour votre tenue, je vous suggère de simplement porter ce que vous aimez, qu'en dites-vous ?
Je ne suis malheureusement pas « Louison » et ne sais pas ce qu'elle vous répondrait dans une situation « de crise » pareille.
Je crois comprendre que vous serez donc là demain soir, j'en prends bonne note.
Ps : Attention à vos propos jeune fille, ça pourrait passer pour du harcèlement. ;)
Paul Sanders,
Président et Directeur chez Eagle Investing.
J’écarquille les yeux. Est-ce que j’ai vraiment fait ça ?! Est-ce que j’ai réellement envoyé ce message à mon boss et non pas à ma meilleure pote ? Seigneur, j’ai carrément parlé de son terrible fessier ! De quoi je vais avoir l’air ? La petite stagiaire qui reluque le cul de son chef, ça pourrait faire les gros titres. Est-ce qu’il a mis un emoji à la fin de son e-mail où je rêve ? Paul Sanders connaitrait donc les smileys ? Est-ce qu’il a bu ? La honte quand même… Comment j’ai pu faire une erreur aussi basique ?! J’ai les joues en feu et le cœur qui bat à tout rompre. J’en ai même les mains qui tremblent et je suis obligée d’allumer mon ordinateur pour lui répondre. Impossible de taper ne serait-ce qu’un seul petit mot sur mon téléphone. Qu’est-ce qu’il a bien pu penser de moi ? Je passe pour une ado prépubère, ou une délurée ou… est-ce que j’étais vraiment obligée d’évoquer son postérieur, je n’aurais pas pu m’en passer ? J’ai envie de me foutre des baffes jusqu’à en perdre la mémoire. Je relis son message, soupire en fermant les yeux. Aurais-je de l’alcool fort planqué quelque part ? j’en ai grandement besoin.
De : violette_dubois@gmail.com
À : paul_Sanders@EagleInvesting.com
Objet : RE : Oopsie doopsie.
Monsieur,
Je suis vraiment vraiment vraiment désolée pour cet e-mail. Je ne sais même pas comment j’ai pu faire une erreur aussi bête. Cependant, merci pour votre réponse concernant ma tenue, je ne sais pas si cela m’aidera, mais c’est aimable de votre part.
Oui, je serai bien là demain soir, morte de honte bien évidemment, mais présente à l'appel.
Passez une agréable soirée,
Violette Dubois,
Stagiaire sans tête chez Eagle Investing.
Je ne me relis pas et envoie ma réponse avant de me mettre à surfer sur le web. Je regarde les bons plans de Boston, à la recherche de petites boutiques où je serais susceptible de trouver une jolie robe pour demain soir. Je ne me vois pas me ramener en jean / basket alors que tout le monde sera bien apprêté. Je n’ai pas non plus envie de mettre cent dollars uniquement pour une soirée, sans compter le repas et les boissons. D’ailleurs, je vais rester à l’eau toute la nuit, je dois être la seule sous l’âge légal de consommation. Ça va être la totale éclate, dites-moi.
J’ai du mal à m’endormir, je ne cesse de ressasser cet e-mail. Je n’ai même pas pris le temps de renvoyer un message à mon amie pour le coup. Il faut absolument que je contacte Louison dans la semaine, elle m’a envoyé un message il y a deux jours auquel je n’ai pas répondu. La lampe de chevet reste allumée, histoire de me rassurer, et je m’enroule — façon tacos — dans mon énorme couette. Je traine jusqu’à midi au lit, je prends une douche qui dure facilement une demie heure et j’avale un bol de céréales avant de partir me balader. Il gel, mais bien emballée dans ma doudoune, je brave le froid et fais les magasins. J’ai pris le temps de faire un copié / collé de mon e-mail à Louison et elle m’a envoyé cinquante smileys qui pleuraient de rire, je parie qu’elle s’est bien fichue de moi et continue de se moquer. Je suis toujours aussi mal à l’aise d’avoir envoyé ce message à Paul. J’espère en tous cas que sa femme ne l’a pas lu, ça ne me plairait pas que mon mari se fasse mater par une jeunette. Si c’est le cas, et bien j’espère qu’elle ne sera pas là ce soir. Mon téléphone m’annonce un nouveau message.
Louison : Vas-y à oilpé.
Moi : N’importe quoi !
Louison : « Joli cul » aimera peut-être ce qu'il verra… HAHAHAHAHA !
Je me retiens de pester à voix haute, à la place de ça je range mon téléphone dans mon sac et me rends en cabine pour passer une jolie robe bordeaux pleine de guipure. Elle est jolie, sans en faire trop. Parfait pour une soirée au resto. Le prix reste abordable, au pire je me nourrirai uniquement de pâtes pendant un mois et voilà. Quand je passe en caisse, la vendeuse me pose tout un tas de questions sur l’essayage, sur comment s’est passé ma journée et elle ne cesse de vanter les mérites de cette supeeeeerbe robe. Décidément, l’Amérique est bien différente de la France, c’est à peine si on se dit bonjour chez nous. Personne ne nous colle aux Basques pendant notre shopping et personne ne s’empresse d’aller vérifier en réserve s’il ne reste pas une toute dernière paire de chaussures taille trente-sept parce que « Non, tout est en rayon. ». L’intimité qu’instaurent les vendeurs, mais aussi les serveurs en utilisant des surnoms comme « honey » ou « sweetie » est vraiment déconcertante. J’enchaine avec la boutique voisine pour une paire de talons, pas trop grande attention, je n’ai pas envie de finir les quatre fers en l’air parce que je me serai tordu le pied. Il est quinze heures quand je rentre à l’appartement et je profite de ce moment pour téléphoner à mes parents. Ils ont du mal encore avec tout ce qui est nouvelles technologies, mais je dois avouer qu’ils s’en sortent pas trop mal avec la webcam.
— Ça va l’Américaine ? demande maman.
— Oui, et vous, pas encore couchés ?
— Il est seulement vingt-deux heures ! s’offusque faussement ma mère.
Mon père est en train d’avaler un petit sachet de bonbons et je leur explique mes plans pour la soirée.
— Ce n’est pas trop dur, le boulot ? demande papa.
Je hausse les épaules. Je pourrais me plaindre, mais le fait d’avoir été invitée ce soir me fait relativiser. On dirait bien que je compte dans l’équipe finalement. Je pourrais aussi me plaindre du comportement impoli de monsieur Sanders, mais je me tais à ce sujet. Il me laisse une chance dans son entreprise, c’est déjà beaucoup. Il pourrait être plus agréable, mais un lion reste un lion, ainsi va la vie. Rome ne s’est pas construite en un jour alors changer un homme… ne serait-ce qu’envisageable ? Je ne crois pas qu’il ait un fond méchant. Colérique peut-être, mais pas vilain. Il se cache sous une carapace de tatou pour ne pas se laisser atteindre, tout ricoche sur lui. Il est chef, c’est normal après tout. C’est vrai que je ne supporte pas son manque de politesse et le fait de devoir être à son claquement de doigts, mais je ne suis que stagiaire, je n’ai pas le pouvoir de lui dire de changer de comportement.
Je monte ma nouvelle trouvaille à la webcam à maman et elle approuve. On parle tous les trois une bonne heure avant que je doive raccrocher pour aller me préparer. J’essaye de dompter ma tignasse avec mon lisseur, mes boucles se rebellent, mais je gagne la bataille. Lissés, mes cheveux m’arrivent en bas des reins. Je ne les pensais pas si longs. Fond de teint, fard à paupières, mascara et rouge à lèvres deviennent mes alliés. Ce soir, je sors le grand jeu. Pourquoi ? Sans raison particulière en réalité, ou parce que je n’ai pas envie de passer inaperçu auprès du reste de l’équipe peut-être ? C’est dur de se faire un trou quand la plupart du personnel a passé la trentaine alors que je n’ai pas encore atteint la vingtaine.
Une fois prête, j’enfile mon gros manteau et pars direction le restaurant. Les dix minutes de marches qui me séparent de là-bas sont un enfer. J’aurais dû mettre mes ballerines encore une fois, quelle idée d’avoir acheté des nouvelles pompes !
— Madame, vous avez réservé ? me demande l’homme chargé de l’accueil lorsque j’entre dans le restaurant.
— Heu, je, non, mais…
— Elle est avec nous, nous interrompt Paul.
Je me tourne vers lui et fuck, il a troqué son éternel costard contre un jean noir et une chemise de la même couleur. Cela va sans dire que cet ensemble met particulièrement en valeur le gris de ses iris.
— Bonsoir, monsieur, bredouillé-je.
Le malaise est bien là, je suis certaine que mes joues ont pris la même teinte que celle de ma robe. Qu’est-il en train de penser ? Est-ce qu’il s’imagine que je suis en train de fantasmer sur son cul à l’instant même ? Est-ce qu’il se sent honteux, lui aussi ? Ou peut-être flatté ? Comme d’habitude, il ne laisse rien entrevoir, il garde son masque, reste le patron que je connais et je ne vois rien de particulier danser dans ses prunelles lorsqu’on arrive dans la pièce voisine. Je rêve où il n’y a que notre équipe de présente ? A-t-il vraiment « VIPisé » le restaurant ? Nous sommes une bonne petite trentaine, proche de la quarantaine peut-être même. Du personnel des ressources humaines, d’autres négociateurs, des membres et la compta et Karen. Karen qui sourit à tout le monde et qui est installée à côté d’une chaise libre que je m’empresse d’adopter. Paul est au milieu de sa cour, des hommes à sa droite, d’autres à sa gauche. Ils parlent affaires, se félicitent. Ce soir, l’ambiance est à la détente. Je commande un coca et quand tout le monde est servi, Paul se lève et tend son verre.
— Je porte un toast à notre réussite, mais aussi à Miss Dubois qui a su voir du potentiel en l'entreprise des Cooper.
Il me gratifie d’un regard, lèvres pincées en guise de sourire alors que le mien, surpris, s’épanouit sur mon visage. Je rougis sous les regards de mes collègues et baisse la tête vers ma boisson. Karen me donne un petit coup de coude dans les côtes et me fait un clin d’œil.
— Bien joué, souffle-t-elle.
Il m’a félicitée, non ? En tous cas, ça y ressemblait grandement. Il a donné mon nom face à l’assemblée, levé son verre en mon honneur et à l’intérieur de moi, une vahiné danse le tamouré. J’y vois là, l’opportunité de me démarquer. Il croit un minimum en moi, non ? Alors, je vais tout donner pour qu’il voie ce dont je suis capable. J’ai du mal à suivre les conversations, elles sont trop dynamiques et rapides, quand je m’accroche aux lèvres de quelqu’un, je ne parviens pas à saisir toutes les informations à cause d’autres personnes ayant un sujet totalement différent. Cette langue n’est pas ma langue natale, elle me plait, je l’adopte, mais mon adaptation n’est pas encore terminée. Parfois, on se tourne vers moi pour me poser des questions, la France, Paris, la tour Eiffel et le bœuf bourguignon rencontrent un franc succès. Je réponds du mieux possible, et souvent on s’émerveille de mon accent. La soirée se déroule, on nous sert des burgers qui valent une fortune, mais merde c’est délicieux. Karen rit en voyant ma tête et je crois apercevoir une étincelle amusée dans le regard de mon patron. La petite Française marquerait-elle encore un point ?
— Violette, c’est ça ?
Je suis surprise en revenant des toilettes par un jeune d’homme légèrement plus âgé que moi. Il s’assoit sur un tabouret du bar, non loin de notre table et m’invite à en faire de même, ce que je fais sans rechigner. Il faut dire que ce mec est aussi une belle pièce. Des cheveux noirs, parfaitement coiffés et des yeux tout aussi sombres, un peu latino, très beau.
— Tu as rejoint l'équipe de chez Eagle Investing il n’y a pas longtemps alors ?
— Depuis trois semaines, je souris.
— Je suis Daniel, négociateur, et toi secrétaire de direction, c'est bien ça ?
Je lui souris et il me répond. Bon, OK, au risque de me répéter : ce gars a du potentiel. Je n’ai pas forcément envie de lui dire que je ne suis que stagiaire, mais je ne me vois pas non plus lui mentir. Et essayez d’aller mentir dans un autre langage que le vôtre, je risquerais de faire une bourde monumentale. Le chef me considère enfin un minimum ce n’est pas pour baisser dans son estime.
— En fait, je suis stagiaire. Je suis là pour six mois, ça fait bien sur un CV d'avoir une expérience à l'étranger d'après mes profs.
Il acquiesce.
— Oh, tu étudies quoi ?
Je commence à parler, lui explique ce que j’ai en tête, mes projets personnels, mais aussi professionnels. Je lui pose des questions à mon tour, apprends qu’il est dans l’entreprise depuis deux ans et qu’il a vingt-quatre ans. Il a passé une classe au lycée, visiblement ça a aidé avec sa carrière. Il est agréable au possible, et ne fait aucune remarque quand je refuse un verre d’alcool qu’il propose de payer. Je reste au coca et il en fait autant : Team soda, bonsoir. Je ne sais pas combien de temps on reste là, à parler, mais je ne vois pas les minutes s’écouler. Le restaurant s’est changé en bar ambiance, et tout le monde rit. Même Paul, je le surprends du coin de l’œil à s’esclaffer avec ses collègues, et je dois avouer qu’il est encore plus séduisant ainsi. Comment c’est possible, ça, je ne le sais pas, mais en tout cas c’est bien réel.
— Hého Don Juan, doucement avec notre petite Française, lance Karen en se hissant sur le tabouret à côté du mien.
Daniel rit, moi aussi.
— Tu es très élégante ce soir, j’aime beaucoup ta robe, me complimente Karen.
— Oui, tu es vraiment très belle, poursuit Daniel.
Heu ? Me voilà encore en train de rougir. C’est sympa les compliments, mais aussi très gênant. Je ne suis pas habituée à ça, à ce qu’on me dise clairement que je plais. Je m’excuse auprès d’eux, prétexte une envie pressante — oui, ENCORE — et saute de mon perchoir. Je n’ai presque pas marché, mais j’ai déjà mal aux pieds, faire la route de chez moi à ici avec une paire d'escarpins flambant neuve n'était pas l'idée du siècle.
— Vous passez une bonne soirée ?
Je sursaute et pivote pour faire face à Paul. Ses cheveux habituellement si bien coiffés bouclent légèrement et lui retombent sur le front. Il a troqué son air malpoli contre un sourire rayonnant et j'en suis tellement surprise que je pourrais en tomber à la renverse. Son visage est littéralement éblouissant. Un peu plus et il pourrait voler la vedette à Edward Cullen lorsqu'il est au soleil. Ses yeux gris sont pleins de malice, j'en viens à me demander combien de scotch il a descendu.
— Oui, merci de m'avoir invitée.
— C'était légitime.
— Lio a aimé son cadeau ?
Paul craque un nouveau sourire à l’évocation du petit garnement et j’en suis presque à cligner des yeux pour m’assurer que ce que je vois est bien vrai. Deux sourires en trente secondes, quelle mouche l’a donc piqué ?!
— Il avait l'air d'aimé, oui, mais la boîte en carton l'a totalement fasciné, dit-il, incrédule.
Je pouffe derrière ma main alors qu’il hausse les épaules.
— Par contre Lola a adoré le livre, elle s'est directement enfermée dans sa chambre pour le commencer donc… J'en déduis que c'était un bon choix ?
— Génial, je suis ravie qu'elle ait aimé.
— Vous vous faites à la vie ici ?
— Parce que ça vous intéresse ? lâché-je sans m'en rendre compte.
Il semble surpris, son sourire se fane et il prend une profonde inspiration. Il essaye de briser la glace et moi, je fais marche arrière ? C'est ton CHEF, Violette, pas ton pote de classe.
— J'aime bien, c'est joli, mais je n'ai pas vraiment visité.
— Oh, pourquoi ?
Je me gratte le menton, songeuse. Par où commencer ?
— Parce que quand je rentre il est déjà tard et surtout parce que je n’ai pas d’argent à dépenser pour visiter. C’est déjà génial que je n’aie pas de loyer à payer et…
— Combien vous paye-t-on ?
Je fronce les sourcils.
— Vous n'êtes pas déjà censé le savoir ?
Il retient un rictus à ma réplique.
— Vous êtes un sacré phénomène, se contente-t-il de dire.
Fait-il allusion à mon e-mail d'hier soir ? À cette simple idée, je m'embrase.
— Neuf cents dollars.
— Neuf cents dollars ?
— Oui, oui, c'est ça.
Ses sourcils sont froncés.
— En tous cas, la soirée est très réussie, lancé-je.
Il hoche distraitement la tête et un de ses collègues vient nous interrompre. L’ambiance bon enfant qui règne est agréable, mais je suis certaine que la note va être salée. Ça valait le coup quand même. Première sortie en trois semaines, je me sens revivre. Je passe aux toilettes, et suis pleinement satisfaite de mon choix vestimentaire ainsi que de mon maquillage. Bon, c’est clair que jamais ô grand jamais je ne pourrais séduire un homme comme monsieur Sanders, mais ce serait sympa s'il me voyait d'un autre œil que la petite stagiaire empâtée qui enchaine les bourdes. Le restaurant commence à se vider, Daniel me dit pour la deuxième fois qu'il est enchanté d'avoir fait ma connaissance, je lui rends la pareille. J'enfile mon manteau et attrape mon sac pour me diriger vers l'endroit où payer et Karen vient me saluer.
— C'était une bonne soirée, déclare-t-elle.
— Totalement, vous faites ça souvent ?
— Paul aime bien nous réunir, donc c'est assez régulier.
— Il est un peu marxiste, non ? ris-je.
— Je ne dirais pas ça, nous interrompt le principal concerné.
Encore une boulette, c'est à croire que le karma joue contre moi. Je baisse la tête, soudainement prise de passion pour mes pieds et Karen s'esclaffe.
— Je trouve ça bien de faire se rencontrer les différentes personnes des différents services.
— C’est une bonne idée, baragouiné-je, je vais payer et je m’en vais, à demain !
Je suis sur le point de partir quand Paul se racle la gorge. Je relève le visage vers lui et mon souffle se fait rare. Il est tard, je n'ai plus la lumière à tous les étages, bientôt je vais me mettre à baver devant mon patron juste parce qu'il a les yeux clairs et une carrure imposante. Vraiment n’importe quoi ! Je dois avoir un truc avec l'autorité ou quelque chose du genre, il faudra peut-être que je consulte un psy en rentrant en France.
— Le repas est payé par la boîte.
— Oh.
Il se passe une main sur la nuque, visiblement fatigué.
— Merci, osé-je.
Il secoue la tête.
— Vous rentrez en taxi ?
— En taxi ? vous rigolez, j’en ai pour quinze minutes à pied.
Karen sort de la conversation sur la pointe des pieds. Cette dame est vraiment la secrétaire parfaite, discrète, efficace, elle sait comment agir, sait trouver les bons mots et parvient aussi à saisir l’instant où elle doit s’effacer. Comment fait-elle ? Est-elle magicienne ?
— À deux heures du matin ? Avec ces températures glaciales ?
— C’est bon pour la circulation sanguine.
Ses lèvres se retroussent légèrement, mais pas suffisamment pour appeler ça un sourire, par contre son regard amusé en dit davantage sur ce qu’il ressent. En gros, il se fout de moi en silence, voilà tout.
— Ne dites pas n’importe quoi. Je vous ramène.
Me ramener ? Est-ce que je devrais fuir en courant ? Dois-je y voir une proposition indécente, voire sexuelle ? Suis-je en train de me faire harceler par mon boss ? Serait-ce du harcèlement si je ne le repoussais pas, d’ailleurs ? Un mec comme ça mérite bien qu'on lui dise oui… non ? Violette ! À quoi tu penses ? N’importe quoi ici ! Merde ! Non, mais, c’est dingue toutes ces pulsions qui sortent de nulle part ! Ça s'arrête un jour ? Parce qu’à presque vingt ans, je trouve ça tiré par les cheveux de vouloir écarter les cuisses à son patron, c’est carrément de la folie. D’ailleurs, je n’oublie pas qu'il est con, froid, grossier, et malpoli. Ouais, c'est ça : con, froid, grossier et malpoli. Con, froid, grossier et malpoli. Con, froid, grossier et malpoli. Con, froid, grossier et malpoli.
— Je vous assure, ça ne me dérange pas de rentrer à pied et…
— Et s'il vous arrivait quelque chose, j'en serais responsable et sincèrement, ni moi ni mes avocats n'avons le temps de nous attarder sur une disparition inquiétante… Donc, si vous pouviez m'enlever une épine du pied en me laissant vous raccompagner…
Sa tête est légèrement inclinée, un de ses sourcils est relevé sous ses cheveux châtains et son regard, las, manque de me faire lever les yeux au ciel.
— OK… capitulé-je.
— Allons-y.
J'envoie un dernier coup d'œil à la pièce pour m'assurer que je n'ai rien oublié puis salue les serveurs qui s’activent à débarrasser notre table. Je suis monsieur Sanders à la trace et me rends compte que le parfum pour lequel il a opté a une odeur qui lui convient bien. Sucré, un brin épicé. Belle tête, mauvais caractère.
Sa voiture est stationnée à quelques mètres, évidemment, je ne m’étonne pas en découvrant un intérieur fait de cuir aux multiples gadgets, est-ce utile d’ailleurs ? Quand Paul s’installe derrière le volant et enfonce la clef dans le porte-carte, je sursaute à cause de la musique agressive qui fait vibrer l'habitacle. Du métal, un truc qui défonce bien les oreilles et que je n’apprécie pas particulièrement. Je ne l'aurais pas cru fan de ce style non plus. Il éteint la radio, donne un coup d’œil dans ses rétroviseurs puis s’élance sur la route. Je fronce les sourcils.
— Des sièges chauffants, vraiment ? lancé-je.
Ce à quoi il répond par un vague haussement d'épaules. Il les hausse si souvent qu’il va finir par s'en faire une luxation. J’étudie un peu plus son profil. Son nez droit, sa barbe de quelques jours, parfaitement taillée, ses mèches rebelles qui frisent sans aucun contrôle contrairement à leur habitude… Sans oublier sa mâchoire, carrée, fine…
— Vous avez quelque chose à dire ?
Je tressaute à l'entente de sa voix et m'enfonce davantage dans mon siège.
— Non, pourquoi ?
— Vous me regardiez.
Je me passe une main nerveuse dans les cheveux, entortille une mèche autour de mon index puis fait claquer mes lèvres.
— C'était une bonne idée. Les sièges chauffants, je veux dire.
— N'est-ce pas, affirme-t-il.
Je tourne le visage, contemple l'extérieur, les buildings illuminés, immenses, splendides. La ville ne dort pas, serait-elle un peu comme New York, réputée pour ne jamais s'arrêter ? J’ai un sourire scotché au visage, je ne peux m'en empêcher. Je vis le rêve de beaucoup, je suis ici, en Amérique, sur cette terre sacrée pour laquelle énormément de personnes vendraient un rein pour venir s'y installer. Je me rends compte de la chance que j’ai d'avoir parcouru la moitié du globe à tout juste vingt ans.
— On y est, lance Paul en se stationnant face à mon bâtiment.
Je détache ma ceinture, pivote vers lui et me racle la gorge. Plus bizarre, tu meurs.
— Merci de m'avoir ramenée.
Il balaie mes remerciements d'un geste de mains et fronce les sourcils.
— Vous voulez monter ou…
— Bonne nuit, mademoiselle Dubois.
Je referme la bouche. Qu'est-ce que je viens de lui proposer ? Pour moi ce n'était pas malsain, je lui aurais fait une tisane ou un chocolat chaud et on aurait parlé affaires — oui, à deux heures du matin -, mais quand on y regarde de plus près, il est vrai que ma proposition laisse à désirer. Je ne fais que m’enfoncer dans le trou que je me suis creusé hier soir. Lui proposer de monter, non, mais, n'importe quoi Violette ! J'ai tellement chaud que je pourrais dormir dehors, il me faut de l’eau, avec des glaçons, ou peut-être qu’il me faut carrément une glace ! Il a dû croire que je lui proposer de faire des trucs ! Je me plaque les mains sur le visage, horrifiée, et son regard choqué se change en un regard amusé. Ouf, aurait-il compris ?
J’ouvre la portière, m’extirpe du véhicule et me retiens à la carlingue pour ne pas glisser. Il a bien gelé, c'est l'heure d'une petite séance de patinage artistique sur les trottoirs de Boston !
Avant que je ne referme la porte, Paul se penche légèrement sur le siège passager, relève ses yeux électriques vers moi et, me lance dans un rictus :
— Je vais vraiment finir par croire que vous me harcelez, Violette.
Offusquée, je manque de lui tendre mon majeur, mais m’abstiens. Je l’abandonne, salue le portier de mon immeuble et passe les portes tournantes. Une fois à l’intérieur, je m’autorise un dernier regard vers monsieur Sanders et souris sous le col de mon manteau en le voyant s’en aller après s’être assuré que je sois bien rentrée. Sous son masque se cache quelqu’un de prévenant. Enfin, peut-être.
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