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Couverture du roman Bêafrîka

Bêafrîka

En 1993, Jeanne et Pierre s'installent à Bangui pour la coopération. Au cœur de la Centrafrique, le couple affronte l'instabilité politique menant à la guerre civile de 1996. Ce séjour de quatre ans, marqué par la violence et des drames poignants, transforme radicalement leur existence. Tandis que Jeanne se fragilise face aux menaces, Pierre s'enlise dans les rouages de la Françafrique. Entre loyauté administrative et crise de conscience, il interroge sa propre responsabilité.
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Chapitre 2

Première partie

Chapitre 1

Paris au mois de mai

Paris, mai - octobre 1993

Ma candidature à un poste de coopérant en Afrique avait été envoyée en octobre 1992. Bien que nous ayons les mêmes qualifications professionnelles, nous n’avions établi qu’une seule demande : la mienne. La question de savoir lequel de nous deux postulerait au départ ne s’était jamais posée, comme douze ans plus tôt, lorsque j’avais passé, un concours d’accès à la fonction publique au niveau supérieur à celui auquel Jeanne s’était naturellement inscrite, alors que nous avions le même niveau de diplôme. Elle était pourtant une militante de la cause féministe. Elle avait été de toutes les manifestations, de tous les combats des années 70 et 80. Mais les handicaps sociaux se comblent d’autant moins qu’ils s’enkystent dans le quotidien d’un couple. D’une famille bourgeoise, j’avais réussi professionnellement sans beaucoup « m’employer » ; de parents prolétaires, elle avait toujours douté d’elle, consciente de devoir à l’aide que je lui avais donnée de ne pas avoir été débordée dans ses derniers postes. Pas un geste de l’un ou de l’autre pour compenser ou atténuer ce fossé ne pouvait empêcher qu’il ne se creusât encore. Je serais le coopérant, l’expatrié, presque le diplomate… Jeanne me suivrait et grâce à son courage et à sa ténacité, elle trouverait bien un poste sur place et avec mon aide, y réussirait. Juste une imperceptible petite touche de rancœur chez elle, de condescendance chez moi s’étaient posées sur les regards que nous portions l’un sur l’autre.

À la loterie du contrat de coopération, depuis longtemps déjà, les lauréats sont convoqués pour un entretien en février, afin, pour l’administration, de pouvoir apprécier motivation et aptitude. Mars puis avril passèrent et rien ne vint. Je décidais alors de me déplacer du côté de la « rue Monsieur », siège du Ministère de la Coopération. J’avais depuis longtemps l’habitude d’obtenir, comme naturellement, ce que je souhaitais et cela depuis avoir compris qu’assurance et apparence contribuaient pour beaucoup à la réussite. Le destin m’avait doté des avantages nécessaires à construire la confiance en moi, m’offrant là, le principal composant de ce que Jeanne appelait « mon culot ». Cela justifiait que je fusse, du couple, le postulant à l’expatriation. Elle aurait attendu qu’on lui offrît le poste mérité, confiante en l’ascenseur social que l’école lui avait vendu.

J’emballais donc, un matin de mai, mes cent quatre-vingt-six centimètres dans un costume d’été beige, choisis une cravate club rayée verte et grise, c’était le goût de l’époque, et enfilait une paire de chaussures anglaises gold. J’étais passé récemment chez le coiffeur et ma coupe encore très convenable mettait en valeur la longue mèche blanche qui, courant sur ma tempe droite, tranchait avec le reste de mes cheveux noirs. Mon regard vert, que je voulais troublant d’un mélange d’attention forcée et de détachement profond se renforçait encore de mon teint hâlé de plaisancier occasionnel. Je me regardai une dernière fois dans la glace des toilettes du turbo-train qui m’amenait de Caen où nous habitions, je regrettai une fois encore l’épaisseur un brin trop large de mes sourcils mais me montrai assez satisfait de l’ensemble. Je me souris, réajustant mes boutons de manchette devant la glace en pensant qu’il n’eût plus manqué qu’un : « Bond, James Bond » pour que Tartufe soit réellement invité. Car si j’étais encore assez enclin à être content de moi, j’avais déjà conscience de l’artificialité de tout cela et de la faiblesse d’une société qui autorisait l’apparence sociale à compenser trop facilement les déficits d’études ou de compétences.

Par chance, quelques nuages menaçants à Paris, justifiaient le port du Burberry mastic très clair sur mon avant-bras gauche, la main droite tenant une sacoche au cuir assorti à mes anglaises. C’est ainsi que j’émergeai du métro Duroc avant de pénétrer au Ministère par « la petite porte » du boulevard des Invalides. Un brin de maraude dans le quartier m’avait permis de découvrir l’entrée des personnels. Sans rendez-vous, au gré des couloirs, des plans affichés de chaque étage et des renseignements glanés ici et là, je finis par trouver les bureaux en charge de l’assistance technique aux pays d’Afrique.

J’expliquai ma démarche à des fonctionnaires étonnés de me voir parvenu jusqu’à eux. Sans jamais m’éconduire, ma mise parfaitement respectueuse des codes vestimentaires du département les en dissuadait sans doute, ils me firent passer de bureau en bureau. Peut-être en visitais-je trois ou quatre avant que, dans un local peint de jaune sale dont l’exiguïté interdisait la présence d’une chaise visiteur, un agent m’interrogea :

— Que savez-vous de la Centrafrique ?

— Bokassa, m’entendis-je sottement répondre.

— Cela vous inspire quoi ? Si nous vous y nommons, vous y allez ?

— Bien sûr, répondis-je sans hésiter.

En me tendant un papier à signer, l’agent ministériel ajouta avec amusement : « Vous vous renseignerez tout de même, les choses ont bougé là-bas depuis la chute de l’empereur ».

Je reçus quelques jours plus tard, un contrat aussi définitif que son intitulé était abscons : conseiller pédagogique en administration, puis, Jeanne eut dès le premier contact téléphonique avec le chef d’établissement du lycée français de Bangui, l’assurance d’obtenir dès notre arrivée sur place le poste de gestionnaire qui, heureuse coïncidence, était resté vacant. Nous déménageâmes en juillet. Les meubles furent stockés dans le garage de la maison de famille de Jeanne où nous nous installâmes pour l’été en attendant les billets d’avion pour un départ prévu la première semaine de septembre. Jeanne était ravie de partir dans ces conditions : un travail quasi identique à celui qu’elle exerçait en métropole l’attendait au cœur de l’Afrique. Elle se mit en quête de tout ce qui avait été écrit sur le pays et sur cette partie du continent noir. L’état sauvagede Georges Conchon, L’Odyssée de Mongoude Pierre Sammy-Mackfoy, Le dernier survivant de la caravaneet Le silence de la forêtd’Étienne Goyémidé furent commandés chez l’Harmathan. Nous lûmes ces ouvrages, comme le peu de guides disponibles sur le pays, en futurs expatriés, tels, en tous cas, nous imaginions-nous déjà.

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