
Bêafrîka
Chapitre 3
Pourtant, fin août, les ordres de mise en route n’étaient toujours pas arrivés et les nouvelles de Bangui étaient mauvaises : le président André Kolingba, découvrant au soir du premier tour des élections qui auraient dû lui offrir un deuxième mandat qu’il n’était pas au second tour, décida que le scrutin n’avait pour objectif que le choix du Premier ministre. La France menaça donc de suspendre sa coopération. Septembre se terminait lorsqu’un courrier annonçant la décision redoutée doucha avec violence nos espoirs d’expatriation : si au premier novembre les choses restaient en l’état, nous serions réintégrés dans l’Éducation Nationale. Nos deux familles furent sincèrement désolées pour nous mais dissimulaient maladroitement sous des mines un peu trop déconfites leur satisfaction de nous savoir contraints de renoncer à partir vivre si loin et dans un pays réputé peu sûr.
Le 14 octobre, n’ayant toujours rien reçu et encouragé par le succès de mon premier voyage parisien, je décidais de récidiver. Jeanne, confiante en ma bonne étoile et en « mon culot », se refusait toujours à défaire nos valises.
Paris, une seconde fois la porte dérobée sur le boulevard des Invalides. J’avais travaillé mon apparence avec le même soin que lors du premier voyage, en plus automnal. En pénétrant au Ministère, j’eus une pensée pour mon père à qui je ne devais rien, tant il fut absent, si ce n’était mon goût pour la musique et mon apprentissage par imitation des codes du chic qui seyaient aux cadres supérieurs. Comme chaque fois que je l’évoquais, je regardais mes mains aux doigts longs, seul leg que je supportais avoir reçu de son inconséquence.
J’entrais dans un premier couloir et l’intuition me vint que je ne devais, en aucun cas, m’adresser aux mêmes interlocuteurs que ceux rencontrés lors de ma première visite et surtout, qu’il me fallait négocier avec le plus petit niveau administratif possible. J’avais déjà onze ans d’administration derrière moi et savais combien le cloisonnement des tâches au plus bas de l’échelle administrative pouvait produire les petits désordres dont je savais pouvoir profiter.
Plutôt que de monter dans les étages, je fis donc le choix du rez-de-chaussée et trouvais, par hasard, le « bureau des voyages ». J’entrais dans un vaste local barré d’un comptoir où les guichets se suivaient : mise en route, billets, assurance, visas.C’était, en quelque sorte, l’agence de voyages du ministère, service qui sera confié quelques années plus tard, à La Compagnie des Wagons-lits. Ici, pas de politique, uniquement de la technicité, voilà ce qu’il me fallait !
Je simulais l’étonnement devant un agent d’une cinquantaine d’années, petit monsieur brun de peau et au front dégarni haut qui m’interrogeait du regard au-dessus de petites lunettes rectangulaires. Je lui tendis mes papiers et surtout mon fameux engagement :
— Bonjour Monsieur, j’ai reçu mon contrat pour Bangui il y a maintenant plus de cinq mois et n’ai plus, depuis, obtenu aucun signe de votre administration.
Mais mon interlocuteur connaissait son dossier :
— C’est votre premier départ pour là-bas ?
— Oui.
Jouant les habitués, je me gardais bien de préciser qu’il s’agissait de mon premier départ en coopération.
— Aux dernières nouvelles, aucun nouveau coopérant ne partira pour la République Centrafricaine.
Je poussais alors mon dernier pion :
— C’est embêtant pour mon épouse qui est l’intendante du lycée français.
J’avais légèrement élevé la voix sachant combien le timbre de celle-ci me donnait, depuis que disposais de ma voix d’adulte, l’avantage de mobiliser l’auditoire.
Effectivement, celle qui semblait diriger le bureau intervint :
— Elle est résidente ?
La cheffe de bureau était de celles dont la corpulence confortait l’assurance et dont l’autorité sur ses collègues enflait, pensait-elle, à chaque prise péremptoire et sonore de décision. À la façon dont mon premier interlocuteur regarda ses chaussures à la prise de parole de sa responsable, je perçus combien le pauvre homme était tyrannisé depuis, sans doute, de trop nombreux mois. Je pressentis surtout que mon interlocutrice n’était pas de celles avec qui il fallait hésiter et qu’une réponse ferme et forte avait de grandes chances d’en engager, presque mécaniquement, une autre. Dès que le chignon aussi imposant que compliqué se redressa encore de quelques centimètres pour ponctuer la question posée, je prononçai un oui mensonger avec l’assurance de celui à qui l’enfance avait enseigné la duplicité, pas totalement malhonnête faute de connaître parfaitement les différents statuts d’expatriés mais tout de même conscient d’être de mauvaise foi.
Elle ne me déçut pas :
— Cela change tout, dit-elle d’une voix forte et assurée. Vous partez après-demain. Passez au guichet suivant, nous émettons immédiatement vos billets d’avion.
D’un geste de l’index, elle intima l’ordre à un autre de ses subordonnés de continuer le travail sur mon dossier et remporta son ego augmenté de ce nouveau fait d’armes dans son bureau. Une fois son dos tourné, je ne pus réprimer un sourire de satisfaction et d’amusement. Nous le partageâmes en connivence avec le petit monsieur dégarni du premier guichet, sans doute pas mécontent de la bourde énorme que venait de commettre sa quotidienne tortionnaire.
Quant à moi, je venais de proférer un mensonge qui changerait nos vies entières. Effectivement, aucun autre nouveau coopérant ne partit cette année-là pour Bangui.
Nous eûmes, en fait, soixante-douze heures pour boucler les trois malles qui nous seraient expédiées par la famille la semaine suivante avec ce qui nous semblait encore indispensable d’emporter : photos, courriers, dossiers administratifs en cours, quelques livres et la toute nouvelle collection de CD que nous nous constituions petit à petit depuis l’apparition récente de ce nouveau support musical. Un indispensable qui serait, pourtant, irrémédiablement perdu quelques mois plus tard.
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